Ethel Smyth et la révolution des Suffragettes

SAISON 2019 - 2020 , modifié à
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C'est une compositrice méconnue et pourtant, elle est une pionnière à bien des égards. Elle est la première femme à voir l’une de ses œuvres jouées au Metropolitan Opera de New York. C’est aussi une femme indépendante, tenace, engagée en politique qui s’est battue pour que les femmes anglaises puissent obtenir le droit de vote. Dans cet épisode de la série spéciale de "Au Cœur de l’Histoire" dédiée aux liens surprenants entre la musique et la politique, produit par Europe 1 Studio, Laure Dautriche vous raconte l'histoire d'Ethel Smyth et son rôle dans la révolution des Suffragettes.

A la fin du 19ème siècle, une compositrice va jouer un rôle important pour les droits des femmes. Ses débuts de compositrice en Allemagne, son engagement dans le mouvement des Suffragettes, sa rencontre avec Virginia Woolf, sa surdité... Dans ce nouvel épisode de cette série spéciale de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Laure Dautriche revient sur le parcours d'Ethel Smyth. 

 

Janvier 1911, à Londres. Quelques centaines de femmes marchent fièrement,  avec leurs pancartes et leurs slogans : "Demander la liberté pour les femmes n’est pas un crime", martèlent ces militantes qui manifestent pour le droit de vote. 

Ce jour-là, ces femmes chantent un air qui est devenu le chant de la révolte, leur cri de rassemblement dans les cortèges, "La marche des femmes". Celle qui a composé cet hymne, c’est Ethel Smyth. Une femme d’une cinquantaine d’années qui déambule dans les rues avec ses camarades.
Ethel Smyth a rejoint le mouvement un an plus tôt, au sein de l’Union sociale et politique des femmes, une organisation féministe. Mais elle veut faire plus, alors elle promet de mettre entre parenthèse sa carrière et de consacrer les deux prochaines années de sa vie à la cause des femmes et rejoint les Suffragettes. C’est ainsi qu’on les appelle. 

L’organisation, fondée par Emmeline Pankhurst sept ans plus tôt, en 1903, prône des actions plus radicales. Les Suffragettes se démarquent des mouvements existants par leur utilisation plus prononcée de la provocation, et des grèves de la faim. Elles luttent pour obtenir le droit de vote, et sont prêtes à risquer leur vie pour obtenir l’égalité entre hommes et femmes.  

Les femmes compositrices sont à cette époque très peu nombreuses. Ethel Smyth est née dans une famille bourgeoise au milieu du 19ème siècle, le 22 avril 1858. Elle est la quatrième d’une famille de 8 enfants… Initiée à la musique par sa gouvernante, elle apprend le piano et compose des chants dès l’âge de 10 ans, sans être vraiment prise au sérieux. A cause d’une blessure à la main, elle ne pourra jamais devenir pianiste professionnelle. A 12 ans, elle le sait, elle le sent, elle sera compositrice. Elle étudie d’ailleurs la composition, contre l’avis de son père, général d’artillerie dans l’armée britannique.

Pas question de se laisser dicter sa conduite. A 19 ans, Ethel Smyth quitte l’Angleterre, discrètement, déguisée en homme. Elle traverse la Manche pour se rendre en Allemagne, à Leipzig. Elle emporte avec elle la musique qu’elle a composée, en guise de carte de visite. Arrivée au conservatoire de Leipzig, le directeur la reçoit, regarde les partitions qu’elle a composées. C’est entendu. Elle sera admise dans la classe de composition. Et devient alors la première femme au monde à intégrer une classe de composition dans un conservatoire ! A Leipzig, elle donne son premier concert et fait jouer alors son Opus 1, qu’elle écrit à l’âge de 26 ans, Un quintette à cordes avec deux violoncelles.

 

Tchaïkovski l'encourage

Pendant les dix années qu’elle passe en Allemagne, elle crée et rencontre les plus grands musiciens de son temps ! Clara Schumann, brillante pianiste et compositrice, Gustav Mahler… Mais aussi Johannes Brahms, qui la taquine parce qu’elle "ne connaît pas le contrepoint". Mais Ethel Smyth apprend vite, très vite. Et sa musique prend de l’épaisseur. L’influence de Brahms se fait sentir dans la Messe en ré, une des œuvres majeures d’Ethel Smyth, notamment dans la forte présence du choeur, même si elle développe une vision personnelle de ce que doit être un office d'église. Sa messe frappe par son énergie, sa dramaturgie, cette atmosphère mêlée d’inquiétude et de ferveur. Et par les libertés qu'elle prend avec la liturgie : le Gloria ne se glisse pas, comme il se doit, entre le Kyrie et le Credo, mais arrive triomphalement à la fin…

Il y en a un autre qui encourage la jeune Ethel à suivre sa voie : c’est l’immense compositeur russe Tchaïkovski, qui s’exprime à son sujet dans ses Mémoires. "Mademoiselle Smyth est l’une des quelques compositrices qui comptent parmi les personnes qui travaillent dans le domaine de la musique… Elle a composé plusieurs œuvres intéressantes, dont j’ai entendu la meilleure, une sonate pour violon, extrêmement bien jouée par la compositrice elle-même. Elle a donné la promesse pour l’avenir d’une sérieuse et talentueuse carrière". 

A Leipzig, on donne la première de son opéra "Les Naufrageurs". Le public est enthousiaste, mais Ethel Smyth fulmine : le chef d’orchestre a osé tailler dans sa musique ! Le soir même, elle s’empare de toutes les partitions d’orchestre et les emporte à Prague, bloquant de ce fait la poursuite des représentations allemandes.

Au même moment, des critiques reviennent aux oreilles de la compositrice. Toujours les mêmes critiques, lancinantes. Ses compositions sont trop masculines pour une femme. Et son style, entre post-romantisme et modernité, n’est pas du tout ce qu’on attend d’une femme. Mais écrire de la musique de salon, très peu pour elle. 

Elle réussit tout de même à se faire un nom à Leipzig dans les années 1880, puis finit par rentrer en Grande-Bretagne en 1890 pour poursuivre sa carrière. 

 

Son opéra joué à New York : une première

Les années qui vont suivre (de 1893 à 1910) sont couronnées de succès. Ethel Smyth veut aborder toutes les formes du répertoire musical Il y aura donc, dès 1890, une sérénade pour orchestre, puis des opéras ou encore un concerto pour violon, cor et orchestre… Formation originale ! En parallèle, elle continue à batailler pour que ses œuvres soient jouées dans de bonnes conditions, dirigeant elle-même certaines créations.  

Elle compose alors la Messe en Ré, l’une de ses œuvres majeures, qu’elle présente devant la Reine Victoria. Mais aussi dans la prestigieuse salle du Royal Albert Hall de Londres en 1893, avec le soutien de l’impératrice française Eugénie. La voilà déjà introduite dans le monde musical… 

En 1898, son premier opéra Fantasio, est monté à Weimar. Cinq ans plus tard, son second opéra, Der Wald (La Forêt) tient l’affiche du Metropolitan Opera à New York. C’est une première pour un opéra composé par une femme… Et il faudra ensuite attendre l’année 2016 pour qu’un autre opéra écrit par une femme soit joué au Metropolitan Opera, avec une œuvre de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho.

Pour être jouée dans des salles prestigieuses, Ethel Smyth doit se battre dans un milieu dominé par les hommes. En 1910,  elle fait la connaissance de Bruno Walter, le grand chef d’orchestre, qui détaille sa rencontre avec elle : "Peu avant son départ, Gustav Mahler me fit faire une connaissance extraordinairement intéressante, d’où l’amitié devait naître peu à peu. C’était Ethel Smyth qui était venue le voir, avec à la main la partition de son opéra The Wreckers, les Naufrageurs, et qu’il m’avait adressé. Je vis paraître devant moi une maigre Anglaise de 48 ans environ, vêtue d’une robe d’une couleur indéfinissable en forme de sac, qui me déclara avoir étudié jadis à Leipzig. Brahms s’était intéressé à sa musique de chambre, et son opéra La Forêt avait été créé à Dresde, et elle était maintenant ici pour nous faire connaître à Vienne son dernier opéra sur un texte tiré des Naufrageurs. Nous consacrâmes alors toute la matinée à son opéra, et quand nous nous quittâmes, j’étais tout à fait sous le charme de ce que j’avais entendu, et de sa personne. Ethel Smyth avait une âme de feu. La flamme en elle brûlait sans interruption, qu’elle composa, qu’elle écrivit, qu’elle fit de l’agitation en qualité de suffragette, qu’elle dirigea un orchestre dans une sorte de kimono, ou qu’elle conversa simplement. "

 

Ethel Smyth rejoint les Suffragettes

Mais dans l’Angleterre du début du 20e siècle, des voix discordantes se font de plus en plus entendre. Depuis la création de l’Union sociale et politique en 1903, les Suffragettes multiplient les actions. Elles s'immiscent aussi dans les réunions des partis politiques officiels et crient des slogans féministes. Et finissent souvent par choisir d’aller en prison au lieu de payer l’amende qui est exigée. Les Suffragettes combattent les hommes qui représentent selon elle le symbole de la suprématie. Elles s’attaquent par exemple à un terrain de golf réservé aux hommes. Elles détruisent aussi les vitres des bourgeois londoniens.

C’est en 1910 qu’Ethel Smyth, rejoint le mouvement après que deux de ses amies lui ont fait découvrir l’organisation féministe. Dans la vie, Ethel Smyth ne ressemble pas aux autres femmes. Elle joue au golf, elle chasse, elle fait aussi du vélo, activité scandaleuse pour une femme à l’époque. Elle ne cache pas non plus son attirance pour les femmes. Et elle tombe sous le charme d’Emiline Panckhurst, la responsable du mouvement des Suffragettes, qu’elle accompagne à des rassemblements. 

Ensemble, elles mènent aussi des actions de plus en plus radicales. En mars 1912, pour avoir brisé d’un jet de pierre les fenêtres du secrétaire d’Etat aux colonies, Ethel Smyth se retrouve en prison pendant 2 mois. Elle y prend le thé avec Emmeline Pankhurst, incarcérée dans la cellule voisine. L’un de ses amis, le chef d’orchestre Thomas Beecham, est assez surpris de ce qu’il voit alors en rendant visite à Ethel Smyth à la prison de Holloway : "Quand je suis arrivé dans la cour principale de la prison, le gardien de la prison était pris d’un fou rire. Il m’a dit 'Entrez dans le quadrilatère'. Il y avait une douzaine de dames, marchant de long en large et chantant fort leur chant de guerre. Le gardien me montra une fenêtre où se trouvait Ethel. Elle était penchée, et dirigeait vigoureusement le groupe avec une brosse à dents, se joignant au chœur sur sa propre chanson, avec une frénésie presque magique." Ce qu’elles entonnent ce jour-là, c’est bien entendu la Marche des femmes…

Au lieu des 2 mois de prison initialement prévus, Ethel Smyth n’y restera finalement que 5 semaines. Elle est à nouveau arrêtée trois mois plus tard. On vient la chercher chez elle. On l’accuse d’avoir participé à un complot visant à mettre le feu à la maison d’une figure importante du parti Libéral britannique. Mais Ethel Smyth est relâchée avec les excuses du magistrat, car un témoin n’a pas pu l’identifier clairement. Furieuse de son emprisonnement illicite, elle publie une lettre dans la presse nationale.

Des grèves de la faim se multiplient dans les prisons, les suffragettes sont alimentées de force par sondes nasales, mais la pratique, dont les douleurs et les séquelles sont dénoncées par les suffragettes a mauvaise presse. Alors, en 1913, le gouvernement répond par une loi, surnommée la loi "Chat et souris": quand une gréviste de la faim devient trop faible, elle est relâchée jusqu’à ce qu’elle soit rétablie, puis réincarcérée. Et ainsi de suite. Emmeline Pankhurst en fait les frais, elle est arrêtée un jour, devant le portail d’Ethel. 

 

Une femme en guerre

Après deux ans de militantisme la parenthèse prend fin et comme promis, Ethel Smyth reprend sa carrière musicale. Elle part en Egypte où elle compose son opéra "The Boatswain’s Mate" (Le Second du maître d’équipage), souvent considéré comme son œuvre la plus féministe. L’ouverture de son opéra fait entendre l’air qu’elle avait composé pour sa Marche des Femmes trois ans plus tôt. 

La première guerre mondiale commence en 1914 marque un tournant. Les Suffragettes suspendent leur mouvement pour rallier l’effort de guerre. Ethel Smyth a fini par se brouiller avec son amie, Emmeline Pankhurst. Elle rejoint la 13e division de l’armée française. Elle travaille à l’hôpital militaire de Vichy pendant la guerre. Et commence l’écriture de ses Mémoires. La guerre a bloqué les représentations de ses œuvres prévues en Allemagne. Une fois la guerre finie, en 1922, elle publie un cycle de mélodies françaises qui est joué au festival de Salzbourg en Autriche… 

Au début du mois de janvier 1918, en Grande-Bretagne, le droit de vote est enfin donné aux femmes, mais seulement à partir de l’âge de 30 ans. A l’époque, Ethel Smyth est toujours en France. C’est avec difficulté qu’elle réussit à retourner en Angleterre. 

Voilà venu aussi le temps des honneurs. Ethel Smyth est anoblie en 1922. Elle est faite chevalière de l’Ordre de l’Empire britannique. Et devient ainsi la première compositrice à obtenir ce titre.

 

Sa rencontre avec Virginia Woolf

Elle sacrifie tout à la musique, on ne lui connaît aucune relation de longue durée. En 1930, alors que sa symphonie chorale La Prison est créée à Londres, la compositrice alors âgée de 71 ans tombe amoureuse de l’écrivaine Virginia Woolf. Ce n’est pas réciproque. Elles vivent alors une amitié, s’écrivent pendant plus de 10 ans, jusqu’au suicide de Virginia Woolf en 1941. A la même époque, la surdité dont Ethel Smyth est atteinte depuis une vingtaine d’années devient plus sévère. La voilà frappée de la même maladie que le grand Beethoven.

Très affaiblie, Ethel Smyth s’éteint elle trois ans plus tard, en mai 1944, à l’âge de 86 ans. Ethel Smyth laisse derrière elle un concerto, six opéras, des symphonies, des hymnes, mais aussi une autobiographie en 9 volumes. Malgré toutes les distinctions qu’elle a reçues, ses œuvres ne sont alors quasiment plus jouées en concert. Il faudra attendre 2017 pour que son oeuvre réapparaisse. Les Etats-Unis organisent notamment la première mise en scène d’un de ses opéras. Et assurent en 2018 la création mondiale de sa toute dernière œuvre écrite en 1830. 

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Laure Dautriche

Cheffe de projet  : Adèle Ponticelli

Réalisation : Sébastien Guidis

Recherches musicales : Benoît Valentin

Diffusion et édition : Clémence Olivier

Graphisme : Europe 1 Studio

Bibliographie : "Ces musiciens qui ont fait l'histoire", Laure Dautriche (Tallandier)

 

 

Références musicales : 

1’42 : March of Women

4’14 : String quintet in E major OP 1 / adagio con moto

5’31 : String quintet in E major OP 1 / allegro Molto

6’50 : Messe in D major

7’32 : Tchakovski : la valse des fleurs

8’03 : Ouverture The Wreckers

9’36 : Concerto pour violon cor et orchestre 2 (Elegy in memoriam)

13’01 : Gustav Malher : Quatuor avec piano numero 1 LWV 121

15’33 : Ouverture The Boatswain

16’19 : Two Interlinked French Melodies

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