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SAISON 2019 - 2020, modifié à

Pendant près de 35 ans, le compositeur Jean-Baptiste Lully a tout fait pour se rendre indispensable auprès du Roi-Soleil. Lully espérait pouvoir régner en maître sur la musique, mais c’était sans compter son caractère… Dans cet épisode de la série spéciale de "Au Cœur de l’Histoire" dédiée aux liens surprenants entre la musique et la politique, produit par Europe 1 Studio, Laure Dautriche vous raconte la relation étonnante entre Lully et Louis XIV.

Au milieu du 17ème siècle, Lully réussit à se faire une place au soleil de Louis XIV. Ses ambitions dévorantes, son admiration pour le jeune souverain, sa rivalité avec Molière... Dans ce nouvel épisode de cette série spéciale de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Laure Dautriche revient sur l'histoire du compositeur d'Armide.

 

Nous sommes en février 1653, au palais du Louvre. Le jeune Louis XIV, âgé de 14 ans, danse sur scène. Il apparaît vêtu d’un incroyable costume fait de rayons d’or. Il s’avance, tel un soleil levant, rayonnant de majesté parmi les courtisans. Derrière lui sur scène, c’est Lulli qu’on aperçoit. A force de ténacité, de démarches, de suppliques, Lulli est parvenu à se faire engager comme figurant ! Il n’est certes qu’une silhouette, déguisé en berger, en soldat, en vieillard… Mais l’essentiel est ailleurs : Lulli est sur scène avec le roi lui-même qui danse.

C’est Lulli qui a suggéré au roi d’apparaître en Apollon, dans ce costume doré. On ne sait comment il a pu parler à l’oreille du Roi… Quoi qu’il en soit, Le Roi-Soleil vient de naître et et c’est grâce à Lulli. Le jeune homme vient de franchir la première marche de son ascension. Désormais, Louis XIV veut Lulli à ses côtés comme partenaire attitré. Au bout de quelques semaines, le voilà nommé compositeur de la musique instrumentale du roi.

Et dire que 5 ans plus tôt, Lulli arrivait tout juste à Paris comme valet de chambre pour enseigner l’italien à la Grande Mademoiselle, la cousine de Louis XIV ! Jean-Baptiste Lulli est en train de gagner son pari : s’élever, sortir de l’anonymat de la valetaille. 

Mais cette victoire fait désormais des jaloux à la cour. En voilà un qui avance un peu trop vite, doivent penser certains. Lors des représentations musicales, Lulli est toujours présent, tient même plusieurs rôles, aux côtés de Louis XIV. Dans les journaux, on commence à saluer ses talents d’imitateur. 

Et voilà que maintenant le roi le consulte à propos chaque danse, de chaque musique. Mais surtout, Lulli va s’attacher à mettre en scène le Roi-Soleil. Pour cela, le ballet gagne en faste, en somptuosité, en noblesse. La faveur royale lui est désormais acquise. Mais le plus dur reste à faire : jusqu’à son dernier souffle, il va tout faire pour la conserver.

 

Lulli impose sa loi

Le roi donne sa confiance à Lulli, et en échange, Lulli va lui donner sa vie. Ebloui par le jeune souverain, il ne cherche plus qu’à magnifier son règne sur scène. Sa musique a quelque chose de magique. Par un changement savoureux de tonalité, la figure royale semble surgir, lumineuse et puissante. Le jeune Italien est le premier à incarner en musique la monarchie française, à la fois noble et pesante. 

Le roi aurait tort de se priver d’un musicien qui, mieux que personne, valorise la monarchie. Encouragé par Colbert, Louis XIV nomme Lulli surintendant de la musique en 1661. C’est désormais lui qui dirige la politique musicale en France. Lulli impose sa loi. Plus une œuvre musicale ne peut être chantée sans sa permission ! Et tout théâtre employant plus de deux musiciens doit désormais lui payer une redevance. 

Ceux qui subissent les foudres de Lulli en général s’en souviennent. En effet lorsqu’il n’est pas content de la façon dont jouent les musiciens qui sont à son service, Lulli leur répond avec autorité, agressivité même, comme le raconte Mademoiselle de Montpensier dans ses Mémoires : "La patience échappant à Lulli, il tira de son brancard une des plus grosses branches qu’il put arracher, et lui donne cinq ou six coups sur les oreilles. Eh ! morbleu coquin, lui dit-il, ôte-toi d’ici, va t’en avec ta broderie faire danser les servantes des cabarets, si cabarets il y a dans le pays, et ne viens point par tes contretemps me défigurer les meilleurs accords de ma symphonie".

On raconte même que Lulli est capable de casser un violon sur le dos de celui qui ne se conduit pas comme il le veut… Mais son mauvais caractère ne gêne pas son ascension, ah non, ça pas du tout. 

Lulli sait ruser. Il apprend à se servir de Louis XIV tout autant qu’il est à son service. Parallèlement à l’orchestre officiel de la cour, Lulli obtient rapidement du roi le droit de constituer son propre ensemble musical, les "petits violons", un ensemble qui, en quelques semaines, devient incontournable. Ce groupe de dix musiciens est au service exclusif du jeune souverain, et Lulli peut le gérer comme il l’entend. Il danse aussi, il joue la comédie, il amuse le public. Rien ne lui est interdit.

Mais pour atteindre les sommets, Lulli doit faire disparaître un dernier obstacle : sa nationalité italienne. Il veut désormais devenir Français, pour être l’égal des seigneurs de la cour. Rapidement, le voilà naturalisé. On est en décembre 1661. A partir de maintenant, le "i" à la fin de son nom disparaît, remplacé par un "Y". Lulli l’Italien devient français. 

Lully n’est pas seulement compositeur, il a aussi un esprit d’entreprise d’une redoutable efficacité. Il place son capital dans la pierre et s’apprête désormais à faire construire un hôtel particulier à Paris. Il diversifie ses placements et investit dans des rentes. Lully négocie ses emprunts, fixe le prix des loyers… Son passé de valet est bel et bien enterré. 

 

Lully au sommet 

A ce moment-là, le château de Versailles est devenu l’instrument à la gloire du souverain. Louis XIV s’entoure des plus talentueux créateurs du royaume : Le Nôtre pour les jardins, Le Vau pour l’architecture, Molière pour le théâtre et évidemment Lully pour la musique. Louis XIV aime Lully, et tout autant Molière. Pour une grande fête organisée au printemps 1664, le roi demande d’ailleurs aux deux hommes travailler ensemble pour inventer un spectacle où s’entremêleraient théâtre et musique. 

Molière et Lully choisissent de développer une forme d’art qu’ils viennent de créer : la comédie-ballet. Personne alors ne sait vraiment de quoi il s’agit. L’œuvre qu’ils viennent d’écrire ensemble, La Princesse d’Elide, est l’une des plus spectaculaires et novatrices du XVIIe siècle. Les scènes théâtrales sont entrecoupées de musique et de danse. Pour la première fois, la musique et la parole cohabitent. Sur les vers de Molière, Lully transforme sa façon de composer. Les phrases musicales sont plus fluides, pour s’adapter aux paroles. Lully intègre des airs chantés au sein de l’action. Mais son invention la plus considérable reste le récitatif, ce moment où un personnage chante de façon naturelle, comme une déclamation. 

Jamais pareille musique n’a été entendue. On vit les prémices de l’opéra français. D’œuvre en œuvre, en collaborant avec Molière, Lully écrit de manière moins ampoulée, plus proche du langage parlé. 

Mais Lully n’est pas le seul à déployer son talent à la cour, il a de sérieux rivaux. Charpentier et Lalande sont les grands noms de l’époque ! Et si le roi se lassait de lui ? La question taraude Lully, alors il réfléchit. Pour se rendre indispensable auprès du roi, il se met à écrire de la musique pour tous les moments de la journée : pour le coucher du roi, par exemple, pour permettre à Louis XIV de savourer à n’importe quel moment toute la musique qu’il lui destine. Sa stratégie fonctionne. Lully a évincé ses rivaux. 

 

Lully est prêt à tout pour écarter ses rivaux

Mais son penchant tyrannique ressurgit. Et cette fois pas uniquement sur les musiciens qu’il dirige. Qu’on se le dise : Lully est prêt à tout pour écarter ceux qui oseraient se mettre en travers de son chemin ! 

Il compte désormais devenir le seul maître de l’opéra français. Nous sommes en mars 1672, et le roi accorde à Lully le privilège exclusif de l’opéra ! Pour lui seul, sans Molière, qu’il trahit sans scrupules. Lully devient même propriétaire de tous les vers de Molière qu’il a mis en musique. Il poignarde dans le dos celui avec qui il a travaillé et dont il connaît évidemment tout le talent. 

Quelques mois plus tard, après la mort de Molière en 1673, Lully chasse la troupe du comédien de la salle du Palais Royal et y installe l'opéra. Partout dans le royaume, il est désormais interdit de faire représenter une œuvre lyrique sans sa permission. Et les théâtres qui utilisent plus de deux musiciens doivent lui verser une redevance. 

Voici l’acte signé par le roi qui accorde à Lully le privilège de l’opéra : "Bien informez de l'intelligence et de la grande connaissance que s'est acquis notre cher et bien-aimé Jean-Baptiste Lully, au fait de la musique, dont il nous donne quotidiennement de très-agréables preuves depuis plusieurs années qu'il est attaché à notre service, nous permettons à Monsieur de Lully, et accordons par cet acte signé de nostre main, d'établir une Académie Royale de musique dans notre bonne ville de Paris. (…) Sa Majesté veut que le sieur de Lully puisse paisiblement jouir du Privilège qui lui a été accordé. Il est interdit à toute personne d'établir des Opéra dans quelque lieu du Royaume que ce soit, sans la permission de Monsieur de Lully. Sa Majesté défend expressément à toutes les troupes de comédiens français et étrangers qui sont en ce moment en représentation à Paris de louer la salle et d’y représenter des spectacles, sous quelque prétexte que ce soit." Lully a tout, tout ce dont il avait rêvé. Et chaque détail est mis par écrit et signé de la main du roi.  

 

La figure guerrière du roi mise en musique

Pour parachever son œuvre, il reste à Lully de mettre en musique la figure guerrière du roi. Ainsi, il aura abordé tous les aspects du règne de Louis XIV. Lully l’a souvent entendu de la bouche même du roi, la guerre est pour lui la première des vertus et la gloire doit s’acquérir par les armes. En cette année 1673, dans les Flandres, le roi passe près de cinq mois à la guerre, cent soixante-six jours exactement, et à cheval. Lully compose alors un opéra, Alceste. Sur un texte langoureux et une musique en mode mineur qui incite à l’attendrissement, on entend la Nymphe se plaindre, attendant désespérément le retour du héros. Puis arrive une marche militaire, tambours et trompettes, et la Gloire personnifiée qui descend de son nuage. C’est le portrait du roi qui apparaît à travers cinq dieux : Neptune, Mars, Apollon, Pluton, et pour finir Hercule triomphant.

Qui aurait cru que c’est un musicien d’origine italienne qui serait le mieux capable de saisir toutes les subtilités de la langue française et de la mettre en musique ? C’est le tour de force que réussit Lully. A l’époque, il écrit au moins un ballet par an et des opéras guerriers que le roi adore. A chaque fois,  Lully entre dans l’imaginaire royal. Il fait en sorte que le roi s’identifie au héros, qu’il reconnaisse dans l’opéra qui se déroule devant lui son propre monde…. 

Grâce à Lully, Louis XIV rayonne au-delà des frontières. Plusieurs pays veulent connaître celui qui plaît tant au Roi-Soleil. Ils demandent même à rencontrer Lully en personne pour profiter de sa science et de ses méthodes. 

Dans plusieurs cours d’Allemagne, on se ruine en fêtes et en feux d’artifice pour imiter Versailles. Et on tient à faire jouer la musique de Lully. Notamment à l’occasion du mariage du prince de Brandebourg avec la princesse de Hanovre en 1684. A chaque fois, les opéras sont publiés en français, et pour le public, quelques mots résument en allemand l’action dramatique. Tous peuvent ainsi comprendre qu’on célèbre dans cette musique la gloire de Louis XIV !

 

Une affaire plonge Lully dans la disgrâce

Voilà désormais près de trente ans que Lully règne en maître. Mais en ce mois de janvier 1685, une affaire implique Lully et va le plonger dans une disgrâce qui lui sera fatale. Lully entretient une relation avec l’un de ses pages, un garçon de treize ans. A la cour, la rumeur se propage en quelques heures et l’histoire ne surprend personne. Les pratiques libertines et homosexuelles de Lully sont connues. Mais cette fois-ci, le roi refuse de passer l’histoire sous silence. Lully échappe à la prison, mais pas à la disgrâce. 

Lully reste en fonction mais se retrouve de plus en plus seul. Il ne vit que s’il a sur lui le regard du roi, c’est ce qui le fait vibrer depuis trente ans. Il espère faire entendre au souverain sa dernière tragédie en musique, Armide. Mais à Versailles, Louis XIV refuse de l’entendre. Quelques extraits ont été donnés à la cour, en privé, dans l’antichambre de la dauphine. Le monarque n’y a même pas assisté. Ce chef-d’œuvre, le plus acclamé de Lully, le roi ne l’entendra jamais. 

Le musicien n’a pas d’autre choix que de crier son désespoir dans la dédicace qu’il adresse au roi : "Sire, de toutes les tragédies que j’ai mises en musique, voici celle dont le public a témoigné être le plus satisfait : c’est un spectacle où l’on court en foule, et jusqu’ici c’est celui qui a reçu le plus d’applaudissement. Cependant, c’est de tous les ouvrages que j’ai faits celui que j’estime le moins heureux, car il n’a pas eu l’avantage de paraître devant votre Majesté. Que me sert-il, Sire, d’avoir fait tant d’efforts pour me hâter de vous offrir ces nouveaux concerts ? Votre Majesté ne s’est pas trouvée en état de les entendre et Elle n’en a voulu prendre d’autres plaisirs que celui de les faire servir au divertissement de ses peuples. Ce n’est qu’à vous, Sire, que je veux consacrer toutes les productions de mon génie". 

 

Lully meurt sans avoir retrouvé les faveurs du roi

Lully ne le sait pas encore, mais il ne paraîtra plus jamais devant le roi. A l’automne 1686, le roi tombe malade. C’est la fistule, dont Louis XIV souffre depuis des semaines. Trois mois plus tard, pour saluer sa guérison, des Te Deum retentissent dans presque toutes les églises du royaume. Lully ne veut pas rater l’occasion de se rappeler au bon souvenir de Louis XIV. Il organise son Te Deum en grande pompe, et à ses frais. 

L’audition de son Te Deum pour la santé du roi a lieu le 8 janvier 1687, dans l’église des Pères Feuillants, rue Saint-Honoré. Une centaine de choristes se tiennent debout et cinquante instrumentistes occupent l’orchestre. La notoriété de Lully auprès des Parisiens n’a pas faibli. Il fascine toujours. Dès dix heures du matin, des dizaines de personnes viennent retirer leur place, alors que la cérémonie n’est prévue qu’en fin d’après-midi. Ce jour-là, Lully utilise une canne pour battre la mesure, et sans doute aussi pour mieux marquer son zèle. Il va et vient en faisant de grands gestes. Montre-t-il une forme d’impatience ou d’irritation ? Toujours est-il que la canne frappe le sol avec violence, et que, dans la chaleur de l’action, Lully se donne un coup violent et perce le bout de son pied. Il est foudroyé de douleur. La canne a presque traversé la chair. Il n’y a qu’une solution : faire appel au médecin. Quelques heures plus tard, on lui conseille de se faire amputer du petit doigt. Lully refuse. Il a été danseur, et tient plus que tout à ses jambes. 

Malgré son Te Deum en l’honneur du roi, Lully est dépossédé de son théâtre au début de l’année 1687. Louis XIV exige même qu’il quitte le Palais Royal avec sa troupe. Au fil des semaines, la gangrène remonte le long de sa jambe. On lui demande d’accepter une amputation du pied, puis de la jambe entière. Les meilleurs chirurgiens de Paris sont consultés et lui demandent d’accepter l’amputation. A nouveau, Lully dit non. 

A l’heure de mourir, en mars 1687, un prêtre se présente chez le compositeur. Il explique à Lully qu’il ne lui donnera les derniers sacrements que s’il fait amende honorable de sa vie scandaleuse. Lully  promet d’abandonner l’opéra et de ne plus d’évertuer qu’à prier Dieu. 

Lully meurt dans sa propriété de campagne, à l’âge de cinquante-cinq ans. Trois semaines plus tard, les conseillers du roi organisent une cérémonie pour honorer sa mémoire. Louis XIV n’assiste ni à l’enterrement ni à la cérémonie. Lully meurt sans avoir retrouvé les faveurs du roi, et sans même avoir revu le souverain. 

Mais une amitié de trente ans avec le roi de France laisse des traces dans l’Histoire. La légende raconte que c’est la musique de Lully que se rappelle Louis XIV, à l’âge de de soixante-seize ans. Au crépuscule de sa vie, le roi aurait fredonné de mémoire un air du Ballet des Plaisirs, un menuet de Lully sur lequel il a dansé soixante ans plus tôt. 

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Laure Dautriche

Cheffe de projet  : Adèle Ponticelli

Réalisation : Sébastien Guidis

Recherches musicales : Benoît Valentin

Diffusion et édition : Clémence Olivier

Graphisme : Europe 1 Studio

Bibliographie : "Ces musiciens qui ont fait l'histoire", Laure Dautriche (Tallandier)

 

 

Références musicales : 

51 sec : Ballet royal de la nuit (ouverture)

3’02 : Suite en la mineur gigue

4’15 : Ballet l’amour malade

6’15 : Ballet des plaisirs (1er entrée)

7’53 : Le bourgeois gentilhomme

9’08 : Les plaisirs de l'île enchantée (2e journée la princesse d’Elide)

10’47 : (Delalande) / Symphonie pour les soupers du roi (premier air)

12’19 : La gavotte des plaisirs

13’20 : Marche du régiment de roy

13’54 : Alceste (prologue rondeau pour la gloire)

16’10 : Armide (passacaille prologue)

19’29 : Te deum

21’14 : Ballet des plaisirs sarabande