Sedan, 2 septembre 1870 : la fin du Second Empire (partie 1)

SAISON 2020 - 2021 , modifié à
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Il y a 150 ans, le flamboyant Second Empire s’est effondré en une nuit, après une dernière bataille, héroïque et désespérée, contre l’armée prussienne. Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars vous raconte la débâcle de Sedan.

Le 2 septembre 1870 marque la fin d'une ère. Ce jour là, l'empereur Napoléon III capitule à Sedan face à l'armée prussienne. Les milliers de morts, les larmes de l'Empereur, la fureur d'Eugénie… Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars vous raconte les événements qui entraînèrent la fin du Second Empire.

Nous sommes à l’aube, le 2 septembre 1870. Napoléon III, sort, à cheval, de la Sous-Préfecture de Sedan, dans les Ardennes. La veille, les forces françaises se sont inclinées contre l’armée prussienne, et l’empereur fait partie des prisonniers... La défaite l’accable moralement mais il souffre aussi physiquement. Plusieurs fois, il doit mettre le pied à terre, soutenu par son aide-de-camp. L’homme est crispé de douleur à cause d’un calcul à la vessie. Il aurait dû être opéré depuis longtemps. A présent les calmants ne font plus d’effet. Le teint blafard, c’est un homme brisé qui s’avance vers la reddition. 

Toute la journée la veille, Napoléon III a pourtant voulu s’exposer en première ligne. Il est allé jusqu’à pointer lui-même une mitrailleuse contre les Prussiens ! Il cherchait la mort… En fin de matinée, il est cependant contraint de regagner la Sous-Préfecture où ses médecins l’attendent. A peine devant eux, il veut repartir, même épuisé, sur le champ de bataille. On l’en dissuade. Là-bas, de l’autre côté de la Meuse, près de 700 canons font pleuvoir sur Sedan, ses remparts et sa forteresse, des tonnes de projectiles. Les rues sont encombrées de blessés. Prostré dans sa chambre, le souverain comprend qu’il faut arrêter le massacre. Après trois jours de combats et d’ordres contradictoires, Sedan est encerclée. L’acharnement est inutile. D’une voix faible, l'empereur dit : "Je sais le désastre. L’armée s’est sacrifiée. Je suis résolu à demander un armistice."
Il donne l’ordre de hisser le drapeau blanc sur la citadelle. Immédiatement, plusieurs drapeaux blancs apparaissent… La canonnade s’arrête. Le roi de Prusse, Guillaume 1er, envoie un lieutenant-colonel et un capitaine sommant les Français de rendre la place. Entre temps, le général Reille a été chargé de porter une lettre au roi. C’est une correspondance étonnante qui commence. Au monarque de Berlin, Napoléon III écrit :"Monsieur mon frère, n’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté. Je suis, de Votre Majesté, le bon frère. Napoléon".

Le roi Guillaume lui répond d’une façon tout aussi courtoise :"Monsieur mon frère, en regrettant les circonstances dans lesquelles nous nous rencontrons, j’accepte l’épée de Votre Majesté et je la prie de bien vouloir nommer un de vos officiers, muni de vos pleins pouvoirs, pour traiter de la capitulation de l’armée, qui s’est si bravement battue sous vos ordres. De Mon côté, j’ai désigné le maréchal Moltke à cet effet. Je suis, de Votre Majesté, le bon frère. Guillaume".

Le calvaire de l'empereur 

Mais malgré ce ton cordial, les conditions imposées par la Prusse son très dures : toute l’armée vaincue à Sedan sera internée en Allemagne. La reddition, sans condition, de Napoléon III, de Mac-Mahon, des officiers et des 82.000 soldats, s’accompagne de prises de guerre : les munitions, les canons, les chevaux. L’empereur adresse un télégramme à l’impératrice Eugénie qui, depuis le 27 juillet et le départ de son mari pour la guerre, assure la régence avec les pleins pouvoirs que lui donne la Constitution. Elle ne veut pas croire qu’il a capitulé : "L’armée est défaite. N’ayant pu me faire tuer au milieu de mes soldats, j’ai dû me constituer prisonnier pour sauver l’armée. Ma chère Eugénie, il m’est impossible de te dire ce que j’ai souffert et ce que je souffre. Nous avons fait une marche contraire à tous les principes et au sens commun. Cela devait amener la catastrophe. Elle a été complète" (…) "J’aurais préféré la mort à être témoin d’une capitulation si désastreuse. Cependant, dans les circonstances présentes, c’était la seule manière d’éviter une boucherie de 60.000 personnes. Je suis au désespoir."

Tôt dans la matinée du 2 septembre, Napoléon III quitte Sedan pour retrouver Bismarck près du village de Donchery, dans une boucle de la Meuse, au sud-ouest de Sedan. Avec le chancelier du roi de Prusse, l’entretien doit être bref. En le voyant arriver, le secrétaire de Bismarck a du mal à  reconnaître l’empereur des Français : "Cet homme court et épais avec un pardessus bordé de galons d’or et un pantalon rouge… Il portait des gants de peau blanche et fumait une cigarette. Son aspect n’avait rien de militaire. Il était trop alourdi par l’uniforme dont il était revêtu. C’était Napoléon III."

Le vaincu rencontre le vrai vainqueur : Bismarck. L’empereur lui dit qu’il n’a pas voulu cette guerre. Le chancelier balaie cette remarque de la main : il le sait mieux que personne puisqu’il était l’instigateur du piège de la dépêche d’Ems qui avait conduit la France à déclarer la guerre à la Prusse !  L’Empereur des Français rencontre ensuite Guillaume 1er. Le roi est très impressionné, et même ému, par l’attitude de son prisonnier. A son épouse, il dit : "Il est abattu mais digne et résigné. Il semble que cet homme, si malade, soit comme soulagé."

Napoléon III quitte la France pour toujours

Le lendemain, 3 septembre, sous une pluie torrentielle, Napoléon III va quitter la France pour toujours. Il le sait, il ne reviendra pas dans son pays. Arrive un convoi de huit voitures : un coupé pour l’Empereur, deux breaks pour sa suite, deux chars à bancs pour les domestiques et trois fourgons pour les bagages. Un escadron de Uhlans, ces terribles cavaliers de l’armée prussienne, vient se ranger. Il servira d’escorte.

Le ciel est bas. A huit heures du matin, Napoléon III apparaît sur le haut du perron. Il est enveloppé d’un long manteau, ne portant aucun insigne ou broderie. Un large capuchon cache son visage mais lorsqu’il est dégagé, les témoins le voient "livide, grelottant de fièvre, tenant à peine debout". Il prend place dans le coupé. A sa droite, le baron Reille. L’Empereur dira de cette route qu’elle "fut un supplice". Traverser ces colonnes de prisonniers français est particulièrement pénible. C’est le troupeau de la débâcle… Hagards, dépenaillés, harassés les soldats ont parfois des réactions hostiles, ils parlent de "trahison". L’un de ces malheureux tente de se jeter sur le coupé, il insulte le souverain. Un officier prussien l’écarte d’un coup de crosse. Le contraste entre l’armée des vaincus, en déroute, et celle des vainqueurs, est accablant. En voyant le débris de son armée, Napoléon III ne peut retenir ses larmes.

Pour écourter le trajet en territoire français, il a obtenu de passer par la Belgique. A la frontière, l’escadron de Uhlans cesse sa pesante escorte. Les officiers prussiens qui prennent le relais sont d’une extrême déférence, Napoléon III les en remercie. Le cortège fait escale pour la nuit dans un hôtel du village de Bouillon, dans l’Ardenne belge. A sa grande surprise, le souverain déchu est autorisé à se promener, sous une surveillance discrète. Le soir, il refuse de dîner dans la salle à manger pour ne pas avoir à affronter les regards. De toute façon il n’a pas faim. Il reste dans sa chambre où l’hôtelière lui sert un thé. Elle dira qu’elle a trouvé l’empereur "très affaissé, les yeux pleins de larmes". Et c’est exact : depuis quarante-huit heures, le vaincu ne fait que pleurer… Il n’a aucune nouvelle de l’impératrice. On lui dit seulement que son fils va bien, sans plus de détails.

Au matin du 4 septembre, Napoléon III doit poursuivre son exode en train spécial. Sur le quai de la gare, il bavarde avec plusieurs personnes. Ses interlocuteurs lui trouvent "l’oeil terne, les traits vieillis, le teint très pâle". Le soir, à la dernière gare belge, on lui apprend les nouvelles de France.

La nouvelle gagne Paris

Dans la journée du 3 septembre, des bruits alarmants courent dans Paris. La catastrophe de Sedan et la capitulation de l’empereur sont annoncées officiellement. La foule a commencé à se rassembler sur les boulevards. Des cris s’élèvent : "Déchéance !"

A force d’enfler, la rumeur parvient aux Tuileries, sous les fenêtres d’Eugénie. Tétanisée, incrédule, furieuse, l’impératrice-régente répète mécaniquement : "Il n’a pas capitulé ! Il ne s’est pas constitué prisonnier ! Un Napoléon ne se rend pas ! Il est mort ! L’Empereur est mort !"

La malheureuse hurle, martelant ses mots, le regard fixe, hagarde selon son entourage pétrifié. Elle tremble. Non, ce n’est pas possible ! Puis, ses ultimes forces la trahissent. Dans un silence complet où personne n’ose murmurer le moindre mot de réconfort, Eugénie s’écroule sur un canapé. Soudain elle est frappée par la révélation complète du désastre où domine la vision du drapeau blanc agité dans la mitraille, sur ordre de son mari. La défaite, les morts, les dizaines de milliers de prisonniers, le territoire qui va être envahi, tout est horrible mais l’annonce de la capitulation, c’est le pire ! C’est insoutenable…

A six heures du soir, dans un sursaut, la souveraine réunit de toute urgence le Conseil des ministres et le Conseil privé. La discussion, confuse, dure deux heures. Deux heures pour élaborer une déclaration gouvernementale qui énumère les drames, dresse le bilan des pertes, place Paris en état de défense renforcée et contient une phrase révélatrice et pathétique : "L’Empereur a été fait prisonnier dans la lutte."

Eugénie y tient…C’est une question d’honneur. Des députés de l’opposition exigent la réunion d’urgence du Corps Législatif, c’est à dire l’Assemblée. Eugénie, exténuée, se retire dans ses appartements. Elle a refusé de prendre la moindre nourriture. Autour d’elle, les journaux qui, il y a encore deux jours, publiaient des communiqués claironnants de victoires alors qu’elle recevait, dépêche sur dépêche, l’accumulation des échecs. 

Pourquoi ont-ils menti ? Le Siècle, le National, Le Figaro, La Liberté, Le Pays, tous ont intoxiqué le gouvernement, abusé l’opinion, déstabilisé la régence. Beaucoup de Parisiens refusent d’y croire, eux-aussi victimes de cette propagande insensée. 

"Ne vous occupez pas de moi, occupez-vous de la France !" 

Un peu avant 22h, le préfet de Police fait porter un message à la souveraine. Des vendeurs de journaux portent des piles d’éditions spéciales révélant, cette-fois, la vérité. Il ajoute que des cris ont été entendus : "A bas l’Impératrice ! Vive la République !"

La foule grossit autour du Parlement et s’avance vers les Tuileries. A la souveraine, très pâle, le regard fixe, le préfet propose de nommer un dictateur. Lui seul saura mater l’émeute… Et il lui recommande de fuir… Elle s’insurge : "Jamais ! Vous ne savez pas ce qu’est une guerre civile ! Moi, je sais ! Pendant des décennies les Espagnols se sont déchirés ! Ne vous occupez pas de moi ! Occupez-vous de la France !"

L’Impératrice refuse de faire couler le sang des Français. D’une voix métallique, elle ajoute : "Si le Corps Législatif croit que je sois un obstacle, que le nom de l’Empereur soit un obstacle et non une force pour dominer la situation et organiser la résistance, que l’on propose la déchéance. Je ne me plaindrai pas. Je pourrai quitter mon poste avec honneur, je ne l’aurai pas déserté."

Ses derniers mots trahissent son obsession et peut-être la crainte du jugement de l’ Histoire. On peut la tuer, elle n’est pas lâche. Elle, l’impératrice, ne capitulera pas. Mais comment en est-on arrivé à ce désastre ?

 

Références bibliographiques : 

Philippe Seguin, Louis-Napoléon le Grand (Grasset, 1990, Grand Prix de la Fondation Napoléon)    

Georges Roux, Napoléon III (Flammarion,1969)

Jean des Cars, Eugénie, la dernière Impératrice (Perrin, 2000, Grand Prix de la Fondation  Napoléon)

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars 
Chef de projet  : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière
Diffusion et édition : Clémence Olivier
Graphisme : Europe 1 Studio

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