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Luther face à Charles Quint

Luther face à Charles Quint

Au Cœur de l'Histoire
01 avril 2020 Épisode · Société
Description de l'épisode

Au 16ème siècle, l’imprimerie a permis de diffuser à travers tous les États allemands la pensée de Luther. De quoi poser un sérieux problème à l’Empereur Charles Quint. Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars raconte l'essor du protestantisme. 


Le Salon du Livre de Paris aurait dû se tenir fin mars. Même s'il en n'est rien pour cause de coronavirus, Jean des Cars a souhaité revenir dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire" , produit par Europe 1 Studio, sur l'histoire d'une invention : l'imprimerie. Au 16ème siècle, elle permis de diffuser la pensée de l'initiateur du protestantisme, Luther. 

Lorsque Charles Quint arrive en 1521 à la Diète de Worms (l’Assemblée de tous les membres du Saint-Empire), le tout jeune Empereur a bien des soucis en tête. Pourtant, il est l’homme le plus puissant d’Europe grâce à tous les héritages qu’il a reçus. On pourrait même dire qu’il est accablé d’héritages.... Il a 21 ans. A la mort de son père, en 1506, il avait 6 ans, il devient souverain des Pays-Bas. 

Evidemment, c’est une de ses tantes, Marguerite d’Autriche, qui exerce la régence jusqu’en 1515. Un an plus tard, en 1516, à la mort de son grand-père Ferdinand d'Aragon, ce Habsbourg devient le premier roi d’Espagne, des Deux Siciles et souverain des Amériques. Puis, à la mort de l’empereur du Saint-Empire Maximilien 1er, en 1519, Charles Quint est élu Empereur du Saint-Empire Romain Germanique, battant son rival François 1er. Le roi de France est lui aussi inquiet car son royaume est désormais pris en étau entre les possessions de Charles Quint. La guerre est inévitable.

Charles Quint est couronné à Aix la Chapelle en 1520 mais il espère un autre couronnement par le pape pour que sa reconnaissance soit universelle. Il devra attendre dix ans pour l’obtenir. Il a besoin de l’onction du Pape car il y a de nombreux problèmes à régler avec cette Diète. Des questions techniques pour le fonctionnement de son nouveau règne sont à organiser avec les princes allemands. Il leur demande de l’argent pour exercer sa fonction. Mais pour Charles Quint, la difficulté la plus inquiétante est l’influence grandissante d’un moine allemand protégé par le Prince Electeur Frédéric III de Saxe. 

Une remise en cause du fonctionnement de l'Eglise catholique

Ce religieux s’appelle Luther. Il remet en cause le fonctionnement de l’Eglise catholique et le pouvoir du Pape. Luther a refusé de renoncer à sa nouvelle doctrine. Le 3 janvier 1521, le Pape Léon X l’a excommunié. Or, la réforme de Luther commence à se répandre dans les Etats allemands. Charles Quint est inquiet car il va déclarer la guerre à François 1er. Il a donc besoin du soutien de ces Etats. Il craint une révolte s’il arrête Luther. C’est dans ce contexte, compliqué, que Charles Quint convoque Luther à la Diète de Worms les 17 et 18 avril 1521. 

Luther, a 38 ans. Il vient défendre devant son souverain les trois oeuvres qu’il a publiées en 1520. On les appelle les trois "Écrits réformateurs". Le plus célèbre de ces pamphlets, celui qui a eu le plus d’échos et qui s’était répandu grâce à la technique nouvelle de l'imprimerie dans tous les Etats allemands, s’adressait directement à Charles Quint : "À sa Sérénissime et toute puissante Majesté et à la noblesse chrétienne de la Nation allemande : la grâce et la force de Dieu soient avec vous, Majesté Sérénissime, et vous, très gracieux et chers Seigneurs. La misère et les épreuves qui pèsent sur tous les Etats de la Chrétienté et particulièrement sur les pays allemands et qui ne m’ont pas incité tout seul et ont amené tout le monde à crier et à appeler, pour voir si Dieu donnerait à quelqu’un l’inspiration nécessaire pour tendre la main à la malheureuse nation.... Dieu nous a donné comme chef un noble jeune homme (Charles Quint). Il a ainsi éveillé dans maints cœurs un bon et grand espoir. Il conviendra que nous apportions notre contribution afin de mettre à profit les grâces du temps".

Jusque là, rien à redire. Luther est respectueux de son Empereur et met beaucoup d’espoirs en lui. Le problème est une attaque en règle qui suit à l’égard du Pape et du Vatican. Pour Luther, l’ennemi, c’est Rome. Il va jusqu’à écrire dans sa neuvième proposition : "Il faut que le Pape n’ait sur l’Empereur aucun pouvoir, si ce n’est qu’il l’oigne et le couronne à l’autel, comme un évêque couronne un roi. Et il ne faut plus tolérer la diabolique arrogance qui commande que l'Empereur baise les pieds du Pape, ou s’assoie à ses pieds, ou lui tienne l’étrier ou les rênes."

Ceci concerne directement l’Empereur mais dans ses écrits suivants, Luther demande la réforme de la Curie et celle des organes de l’Eglise, la suppression du célibat des prêtres, une réforme de l’enseignement. Il s’attaque aussi aux sacrements de l’Eglise romaine dont il ne conserve que le baptême et la communion. Dans son troisième et dernier livre, il arrive à l’essentiel : l’Homme n’est sauvé de la condamnation et du désespoir que par la seule grâce de Dieu. Il la reçoit par la foi et seulement par la foi. 

Luther a face à lui un jeune chevalier devenu Empereur. Charles-Quint est jeune mais il sait que l'Empire gronde. Une bonne partie de l'Allemagne défend Luther. L’Empereur, qui est aussi le très catholique roi d’Espagne, sait qu’il doit jouer en finesse même s’il n’est pas d’accord avec lui. Il ne peut lui faire violence sans se mettre une partie de l'Allemagne à dos. Il répond à Luther : "J’ai donné ma parole de chevalier. Libre, il est venu. Libre il repartira". 

La phrase de Luther "Dieu nous a donné comme chef un noble jeune homme, il a ainsi éveillé dans maints coeurs un bon et noble espoir" : cette phrase va être imprimée à 100.000 exemplaires, lue à voix haute, répétée, passée de main en main. Ce qui aurait du être un affrontement violent devient politiquement positif pour l'Empereur. 

En fait, rien n’est réglé. Charles Quint ne peut accepter les écrits réformateurs de Luther. Pourtant, il ne pourra empêcher la Réforme de s’imposer par l’écrit mais pas seulement. Le peuple est, en général, d’accord avec le contenu. Toutefois, il faut remarquer que Luther est dans une position délicate. Lorsqu’il quitte la Diète de Worms, son protecteur Frédéric de Saxe le fait enlever sur le chemin du retour à Wittenberg et va le cacher pendant plus d’un an dans la Wartburg, une forteresse. Mais qui est donc Martin Luther ?

Martin Luther : de la soumission à la contestation 

Martin Luther naît en 1483 en Thuringe dans une famille de petits bourgeois paysans assez aisée. Il fait ses études à l’école latine de Magdebourg en 1497 avant d’aborder la philosophie à l’université d’Erfurt, de 1501 à 1505. Ses parents aimeraient en faire un homme de loi. Leur fils, déjà préoccupé par son salut, entre chez les Augustins d'Erfurt en 1505. 

Ordonné prêtre en 1507, il commence, l’année suivante, à donner des cours l’université de Wittenberg, au bord de l’Elbe. En 1510, on l’envoie à Rome pour régler les affaires de son ordre. Le jeune moine est horrifié par la somptuosité et le relâchement des moeurs de la cour du Pape Léon X. Ce n’est pas l’idée qu’il se faisait de Rome. Il en revient extrêmement troublé. 

Deux ans plus tard, il est reçu docteur en théologie. Il enseigne les Saintes Écritures à partir de 1513 et devient vicaire général des Augustins en Allemagne en 1515. Excellent religieux, Luther se plonge dans la pénitence, la prière, la recherche théologique. Il cherche à atteindre partout son salut dans la Vérité et commence à enseigner à ses élèves ses doctrines personnelles. 

Si son enseignement rencontre un tel succès, c’est qu’il répond à une attente historique à un moment où l'Eglise se sclérose dans ses institutions. Luther est un orateur doué. Il fait passer à celles et ceux qui l’écoutent l’intensité de son exaltation intérieure. Sa puissance d’émotivité, d’imagination et de verbe remue les foules. Elles deviennent ses fidèles. Les scandales de l’Eglise les avaient peu à peu détachées de Rome. C’est alors qu’éclate la crise des Indulgences qui va bouleverser sa vie.

Les 95 thèses de Luther dénoncent le commerce des indulgences

En mars 1515, le pape Léon X promet des indulgences à ceux qui verseront des oboles pour l’achèvement de la basilique de Saint-Pierre de Rome. La prédication en Saxe est confiée à Johannès Tetzel. Celui-ci affirme qu’une contribution pécuniaire pour l’achat d’une indulgence est infaillible afin de sauver une âme du Purgatoire. 

Luther s’oppose à ce trafic des indulgences. Il n’est pas le seul. Ce commerce est-il digne de l’Eglise ? Pour manifester sa réprobation, le 31 octobre 1517 Luther affiche à la porte de l’église de Wittenberg ses fameuses 95 thèses rédigées en latin. On les qualifie de placards. Elles sont principalement dirigées contre les indulgences et elles marquent le début de la Réforme.

A ce moment, Luther ne songe nullement à quitter l'Église. Il veut simplement lutter contre les abus et les erreurs. Il publie de nombreux textes. Il discute avec des théologiens qui ne sont pas de son avis, notamment avec Johann Eck à Leipzig. Entre-temps, il a fait appel au Pape en 1518. Léon X l’invite à se rétracter dans une Bulle, c’est-à-dire un décret pontifical, le 15 juin 1520. Luther brûle la Bulle pontificale publiquement, sur la place de Wittenberg le 10 décembre 1520. Le Pape l’excommunie le 3 janvier 1521. Trois mois plus tard, il est convoqué à la Diète de Worms par Charles-Quint, comme je vous l’ai raconté.

Luther s'attelle à la traduction de la Bible

Exfiltré par Frédéric de Saxe jusqu’au château de la Wartburg pour le protéger d’éventuelles représailles, Luther va vivre dix mois de semi-captivité. Il est alors en proie à de terribles angoisses sur la légitimité de son action. Il craint d’être allé trop loin. Il pense se battre contre le Diable. Et en même temps, il travaille beaucoup. Il écrit des pamphlets contre la messe, contre les voeux monastiques et tout ce qui lui semble insupportable dans les injonctions de l'Église de Rome. 

Il va surtout s’atteler à la traduction de la Bible. Il commence par le Nouveau Testament. Son travail est considéré comme la Charte fondatrice de la langue allemande moderne. L’imprimerie va, évidemment, permettre sa diffusion rapide et triomphale sur tous les territoires de l’Empire.

Pendant ce temps, les visées luthériennes bouleversent les populations. Les prêtres se marient, les moines et les religieuses se défroquent. Il y a même un mouvement qu’on appelle les Anabaptistes qui donne une interprétation anarchiste et folle de la doctrine de Luther. Conscient du péril que cela peut entraîner, Luther quitte la Wartburg le 1er mars 1522 et regagne Wittenberg. 

Détestant le désordre, il commence à organiser son Eglise. Il abolit de nombreuses pratiques catholiques comme la messe privée, le jeûne et la confession. En 1524, il abandonne l’habit monastique. L’année suivante, il épouse une cistercienne défroquée, Katharina von Bora. De nombreux princes se rallient à la Réforme. 

La "guerre des paysans", une révolte sanglante

Le pays va être alors confronté à la "guerre des paysans". De 1524 à 1525, cette révolte ensanglante l'Allemagne centrale et méridionale. Les paysans entendent Luther prêcher la liberté ; ils considèrent qu’ils ont donc le droit de se révolter. Ils refusent d’écouter les appels au calme de Luther qui s’efforce de jouer un rôle d’arbitre. Après avoir écrit "Exhortation à la Paix" en 1525, Luther va alors écrire un livre d’une grande dureté, invitant les seigneurs à châtier impitoyablement les rebelles. Titre de l’ouvrage : "Contre les hordes homicides et pillardes des paysans". 

Dix ans après la Diète de Worms, une nouvelle Diète se tient à Augsbourg en 1530. Cette-fois, Charles Quint a été couronné à Bologne par le nouveau pape Clément VII, en février. Mais l'Empereur est toujours confronté à la propagation des idées de Luther. De nombreux princes du Saint Empire sont passés dans le camp de la Réforme. 

Luther ne se rend pas à la Diète d'Augsbourg en juin 1530 car il est mis au ban de l'Empire. Il y est représenté par son ami Mélancthon qui va lire ce qu’on appelle la Confession d’Augsbourg. Son émissaire expose en termes modérés les dogmes nouveaux. La Confession d’Augsbourg n’est pas seulement signée par Mélancthon mais par sept princes et deux villes de l’Empire. 

Cette Confession, après six semaines d’examen par des théologiens catholiques, est rejetée par l’Empereur. Ce rejet aura pour conséquence la formation de la Ligue de Smalkalde. Elle est constituée le 27 février 1531 entre divers princes de l'Eglise protestante d'Allemagne contre l’Empereur. Cette Ligue était animée par l'Électeur de Saxe, le landgrave de Hesse, le prince d'Anhalt, de Brunswick et des villes comme Strasbourg, Constance, Ulm, Magdebourg, Lübeck et Brême. Formée pour six ans, son but était de résister à tout accroissement du pouvoir impérial ainsi que la défense de la liberté religieuse. Charles Quint, selon son habitude, va temporiser mais il n’empêche que son Empire est divisé.

Son dernier écrit : une attaque violente contre la Papauté

En 1531, Luther est âgé de 48 ans. Son protecteur Frédéric de Saxe est mort. Son successeur, Jean de Saxe ainsi que le margrave Philippe de Hesse continuent à le soutenir. Luther, dont il faut souligner qu’il est un bon vivant, qu’il aime la boisson et la bonne chère, qu’il s’épanouit dans le mariage, va aller assez loin dans son soutien à Philippe de Hesse en 1539 : il n’hésite pas à légitimer, par écrit, la bigamie du prince !

Les dernières années de Luther seront assombries par des querelles et des fâcheries entre ses disciples. Devenu obèse, il aime converser avec ses amis. Ceux-ci vont en tirer un livre intitulé "Propos de table". Cet ouvrage connaît un grand succès. Encore un triomphe de l’imprimerie ! Il permet de mieux saisir la personnalité complexe du père de la Réforme. Son dernier écrit va être une attaque violente contre la Papauté.

Luther s’éteint en 1546. La réforme réussit plutôt à l’Allemagne qui a une économie prospère et une démographie dynamique. On y pense, on y écrit, on y publie. Mais surtout, au milieu de ses divers dialectes, émerge une langue qui grâce à la géniale traduction de la Bible par Luther, conquiert les esprits et les cœurs allemands.

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars 

Cheffe de projet : Adèle Ponticelli

Réalisation : Guillaume Vasseau

Diffusion et édition : Clémence Olivier

Graphisme : Europe 1 Studio

Bibliographie : Pierre Chaunu et Michèle Escamilla Charles Quint ( Fayard, 2000) et Jean Baubérot Histoire du Protestantisme ( PUF 1987, réédition 2017).

 

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