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Les Décembristes, premiers révolutionnaires russes (partie 1)

Au Cœur de l'Histoire

29 mars 2021

Episode - 00 minutes - Société

Description de l'épisode

En décembre 1825, un groupe d’aristocrates et d’officiers russes tentent de renverser le régime du tsar Nicolas 1er… Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’Histoire", Jean des Cars revient sur le complot des Décembristes et leur terrible condamnation.


A Saint-Pétersbourg, lors du serment du tsar Nicolas 1er, les Décembristes font éclater une émeute ​pour renverser le souverain… Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’Histoire" , Jean des Cars raconte les sombres conséquences de ce complot mené par des aristocrates.

A Saint-Pétersbourg, le 14 décembre 1825, le nouveau tsar Nicolas 1er rend public le manifeste par lequel son frère et prédécesseur le tsar Alexandre 1er l’a choisi comme successeur. Il annonce que va se tenir la cérémonie de sa prestation de serment devant les troupes, place du Sénat. Dans cette froide journée de décembre, une confrontation va se produire entre les régiments fidèles à Nicolas 1er et ceux qui soutiennent son frère aîné, Constantin. Ces derniers crient : "Vive Constantin!" ,"Vive la Constitution!"

Ils pensent que c’est le nom… de la nouvelle épouse de Constantin ! Le face à face va durer plusieurs heures. Les émeutiers (car il y a bien un complot derrière cette émeute), ne savent pas très bien comment agir. Ils n’ont pas de plan précis et pas de chef pour les guider. En face, les troupes fidèles à Nicolas 1er sont priées de rester calmes par le nouvel empereur. Le tsar est pressé d’en finir mais il n’ a aucune envie de commencer son règne par un massacre. La situation s’éternise. Elle va prendre un tour dramatique lorsque Miloradovitch, le Gouverneur de Saint-Pétersbourg, qui essaie d’installer un dialogue entre les deux factions, est tué. Les gardes à cheval, fidèles à Nicolas 1er et qui essaient de maîtriser les émeutiers les plus agités, sont repoussés.

Nicolas 1er prend peur et veut en finir. L’artillerie est appelée en renfort, les canons tonnent sur la place du Sénat. Les insurgés sont dispersés, laissant près de soixante-dix morts sur la place. La répression est immédiate et violente. Il y a des arrestations tout au long de la journée. Le tsar constitue une Haute Cour de Justice, composée de membres du Conseil d’Empire, du Sénat et du Saint-Synode. Cette juridiction est un condensé des institutions russes : gouvernement, parlement, religion.

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S’il y a de très nombreuses arrestations, seuls les meneurs vont être déférés devant la Cour. Ils sont 121. Ils sont inculpés de trois chefs d’accusation : tentative de régicide, révolte et mutinerie. Cinq d’entre eux seront condamnés à l’écartèlement, vingt-cinq au bagne à vie en Sibérie, soixante-deux à des peines de travaux forcés de durée variable, vingt-neuf sont envoyés en relégation en Sibérie, ils sont tous dégradés. Trois cents soldats, qui avaient suivi les émeutiers, sont soumis au knout, un supplice "typiquement russe" prodigué à l’aide d’une sorte de fouet, qui arrache, à chaque coup, des lambeaux de chair du dos du condamné. On les envoie ensuite dans le Caucase où l’Empire russe mène une guerre meurtrière. La première révolution russe est matée en vingt-quatre heures par Nicolas 1er. Dès ce jour, il mérite son surnom de "tsar de fer". Mais pourquoi cette confusion lors de sa prestation de serment ? Et qui sont donc ces émeutiers dont la majorité provient de l’aristocratie ?

La succession compliquée d’Alexandre 1er

Si cette révolte a pu éclater le 14 décembre 1825 c’est parce que la mort du tsar Alexandre 1er avait entraîné une crise de succession. C’est une spécialité dans l’Empire russe ! Alexandre 1er, le tsar adversaire et admirateur de Napoléon, s’éteint le 19 novembre 1825, bien loin de Saint-Pétersbourg, à Taganrog, une bourgade provinciale sur la route de la Crimée. Alexandre 1er n’a pas de fils mais il a deux frères. L’aîné, Constantin, devrait logiquement lui succéder. Mais un mariage non royal l’écarte du trône. Préférant sa vie privée à la Couronne, en 1822 il écrit depuis Varsovie, où il réside, à son frère Alexandre 1er qu’il renonce à sa succession. Alexandre en tire alors les conséquences. Il rédige un manifeste désignant son plus jeune frère, Nicolas, comme successeur. Puis, malheureusement, il dépose ce document dans les archives patriarcales pour que cela reste secret, ce qui n’était pas malin… Sa mort ouvre donc une période d’interrègne. Constantin est à Varsovie, Nicolas, qui est à Saint-Pétersbourg, assure l'intérim. Puis, ignorant l’existence du manifeste, il prête serment à son frère aîné Constantin et demande aux troupes de faire de même. Toutes le font. En même temps, à Varsovie, alors territoire russe, Constantin, qui a renoncé au trône, prête serment à son frère Nicolas. Il est évident que cette situation ne peut que jeter le trouble ! La Russie a deux empereurs, l’un à Varsovie, l’autre à Saint-Pétersbourg, et chacun a prêté serment pour l’autre ! Nicolas finit par recevoir un message de son frère confirmant son refus de la Couronne des Romanov et lui demandant de rechercher le manifeste d’Alexandre 1er qui fait de Nicolas son successeur.

Nicolas comprend qu’il faut mettre fin, au plus vite, à cet interrègne et se faire proclamer tsar. En effet, il a reçu de nombreuses informations d’origines diverses : un mouvement insurrectionnel est sur le point d’éclater. Il faut clarifier la situation politique au plus vite. C’est ce qu’il fait le 14 décembre 1825. Mais c’est déjà trop tard : l’insurrection éclate, comme je vous l’ai raconté au début de ce récit. Mais qui sont donc ces conspirateurs dont le complot a échoué et que désormais, on appellera en Russie les décabristes (décabra en russe) et en France les décembristes ?

Les décembristes : des aristocrates éclairés

C’est essentiellement la noblesse qui sera à l’origine de la conspiration de 1825. Les états d’âme de la noblesse russe remontent au tragique et bref règne de Pierre III, le mari de celle qui va devenir la Grande Catherine après qu’elle s’en soit débarrassé, elle aussi, par un coup d’ Etat. Durant les quelques mois de son règne, Pierre III n’avait pas réussi grand chose à part mécontenter tout le monde. Il avait pris un seul édit et il concernait la noblesse. Pour elle, il avait supprimé l’obligation de servir l’Empire russe. En revanche, il avait décidé de lui conserver la propriété de ses terres et surtout de la paysannerie qui allait avec dans un état moyen-âgeux de servage. Cette décision mettait les nobles en porte-à-faux puisqu’ils ne servaient plus à rien (on le leur interdisait) mais ils conservaient des privilèges considérables sur une grande partie de la population. Au sein de la société, ils se sentaient des parasites, un statut embarrassant qu’ils devaient au maintien du servage. 

Au début du XIXe siècle, la quasi-totalité de l’Europe s’indigne de cette situation propre à la Russie. L’aristocratie russe elle-même en a un peu honte. La campagne de 1814-1815 contre la France, l’arrivée des cosaques à Paris avec les officiers leur avait permis de découvrir "les Lumières". En rentrant en Russie, nombre d'entre eux s’étaient réunis dans des sociétés secrètes pour tenter de trouver un moyen de mettre fin à cet état social désastreux. La première de ces sociétés a été créée en 1817 par des officiers revenus de France. Elle s’appelle l’Union pour le Salut des Fils Loyaux de la Patrie. Elle ne demande qu’un régime constitutionnel plutôt que l’absolutisme tsariste. Bientôt, elle sera remplacée par l’Union du Bien Public où s’affrontent diverses théories. C’est le cas de tous les groupements politiques russes du XIXe jusqu’au début du XXe siècle. Elle est finalement scindée en deux, l’Union du Nord et l’Union du Sud. 

La première, la plus traditionnaliste, est dirigée par Mouraviev et demande toujours l’avènement d’une monarchie constitutionnelle. La seconde, dirigée par Tourgueniev (rien à voir avec l’écrivain), souhaite en priorité l’émancipation des paysans. Le représentant le plus étonnant de ce courant réformateur est un officier de haut rang, Paul Pestel. Intelligent et cultivé, il défend ses idées dans une organisation clandestine, Russkaja Pravda, la Vérité Russe. Beaucoup plus radical que les autres réformateurs, il veut que la Russie devienne une République et que la noblesse perde ses privilèges et se fonde dans la société. Il est opposé à Mouraviev non seulement sur le choix du régime mais aussi sur son organisation. Pour l’immensité russe, Mouraviev propose un système fédéral. Au contraire, Pestel souhaite un Etat centralisé où la diversité des peuples de l’Empire s’effacerait face à l’uniformité. Son slogan est "Un Empire, un Peuple". Pour y parvenir, il considère nécessaire une longue période de dictature. Inutile de préciser que son radicalisme va lui faire de nombreux ennemis parmi les dissidents réformateurs. C’est certainement l’image de Pestel qui a fait le plus peur à Nicolas 1er et l’a poussé à une répression intransigeante.

Un procès, des condamnations

Le tribunal constitué par Nicolas 1er rend son verdict le 13 juillet 1826. Les cinq meneurs, on l’a dit, sont condamnés à l’écartèlement. Ce châtiment ne pouvant être appliqué parce que l’Europe ne comprendrait pas une telle barbarie, il est remplacé par la pendaison. Les cinq condamnés, dont Pestel et Mouraviev, sont exécutés publiquement à l'extérieur des murailles de la Forteresse Pierre et Paul. Parmi eux, il y aussi le poète Ryleev et cela déclenche la colère de son ami, l’immense poète Pouchkine, qui avait soutenu le mouvement. Ce célèbre écrivain ne pardonnera jamais à l’autocrate ces morts pour l’exemple. La plupart des autres sont condamnés aux travaux forcés et à l’exil en Sibérie. La Sibérie est un espace immense alors peu exploité où les hivers glacés et les étés brûlants rendent la survie difficile. Certes, il existait déjà quelques grandes villes, notamment Irkoutsk, où de riches marchands se livraient au commerce fructueux des fourrures et du thé importé de Chine.

La Sibérie était donc en cours de développement et nécessitait des bras pour l’exploiter, construire de nouvelles villes et de nouveaux villages, travailler dans les mines qui regorgent de pierres semi-précieuses et de toutes sortes de minéraux, et aussi procéder à l’abattage des arbres de l’immense forêt. Avant d’envoyer les décembristes en exil, Nicolas 1er a privé les rebelles de tous leurs grades d’officiers, de leurs titres de noblesse, de leurs biens et tous privilèges ainsi que du droit de retourner dans les grandes villes. C’est donc les fers aux pieds et ayant perdu toute identité sociale que les condamnés, dont la plupart appartiennent à la noblesse, vont gagner par convois la steppe et la taïga sibériennes. 

L’échec du complot et le châtiment subi par les décembristes bouleversent l’opinion russe, surtout celle des élites. Les meneurs étaient de jeunes nobles représentant la fraction la plus éduquée du pays. Leurs pères avaient vaincu Napoléon sur les champs de batailles et leurs fils étaient traînés devant les tribunaux pour avoir voulu défendre les idées que leurs pères avaient découvertes en France à l’issue de leur victoire. Deux jugements contradictoires témoignent du trouble des esprits en 1825. Ainsi, le comte Rostopchine déclare :"En général, ce sont les savetiers qui veulent devenir des seigneurs. Ici, ce sont nos seigneurs qui ont voulu se transformer en savetiers."

Pour l’historien Klioutchevski : "Leurs pères étaient des Russes que l’éducation avait transformés en Français. Les fils étaient par leur éducation des Français qui voulurent passionnément devenir Russes. Ce mouvement conduit par des nobles et des militaires a mis fin au rôle politique de la noblesse."

Après le complot et sa répression, Nicolas 1er est troublé. Lui qui ne voulait pas commencer son règne dans un bain de sang, s’est comporté en tsar et a fait respecter l’ordre, ce qui était aussi son devoir. Il finit par se persuader de la justesse de son raisonnement et déclare à l’Ambassadeur de France, le comte de La Ferronnays :"J’ai reçu des milliers de témoignages de fidélité et de dévouement. C’est pourquoi le souvenir de ce complot, loin de m’inspirer la moindre défiance, dissipe toutes mes appréhensions. La droiture et la confiance désarment la haine plus sûrement que le soupçon et la méfiance, qui n’appartiennent qu’aux faibles. Je commence mon règne sous de tristes auspices et avec des obligations terribles. Je saurai les remplir."

Quoi qu’il en soit, l’insurrection décembriste a profondément marqué Nicolas 1er. Elle amène, sans aucun doute, le tsar à se méfier de la noblesse comme d’ailleurs de toute manifestation d’indépendance et d’initiatives de la part de ses sujets, quels qu’ils fussent. Un autre effet désastreux sera d’amener le tsar à barrer la route aux idées dites "nocives". Il leur ferme les frontières. Dès 1826, il adopte le Code de la censure et soumet toute publication à un comité chargé de lui donner ou de refuser son imprimatur. Importer des publications de l’étranger devient alors très risqué. Ce type de mesures est d’autant plus absurde que dans le même temps, le gouvernement encourage l’envoi d’étudiants à l’étranger où personne ne contrôle les cours qu’ils suivent ni leurs lectures. Pendant que le tsar, méfiant, verrouille la Russie, les proscrits, fers aux pieds, découvrent l’horreur de la Sibérie. Mais très vite, un réconfort va leur arriver. Leurs épouses se battent pour eux et vont les rejoindre.

 

Ressources bibliographiques :

Hélène Carrère d’Encausse, de l’Académie française, Les Romanov (Fayard, 2013)

Jean-Pierre Arrignon, Une histoire de la Russie (Perrin, 2020)

Henri Troyat, de l’Académie française, La lumière des Justes (Flammarion, 1966)

Jean des Cars, La saga des Romanov (Plon, 2008)

 

"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière 
Diffusion et édition : Clémence Olivier et Salomé Journo 
Graphisme : Karelle Villais

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