Lawrence d’Arabie : l’homme derrière la légende (partie 1)

SAISON 2020 - 2021
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Lawrence d'Arabie décède le 19 mai 1935 après un accident de moto sur une route du Dorset. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au coeur de l'Histoire", Jean des Cars vous raconte l'histoire vraie de cet officier britannique qui s'est engagé corps et âme dans la lutte arabe contre l’Empire Ottoman. 

Il s'appelait Thomas Edward Lawrence, mais l'Histoire et la culture populaire se souviennent de lui sous le nom de Lawrence d'Arabie. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars vous raconte la vie aventureuse de cet officier anglais qui a consacré sa vie à la lutte arabe. 

La découverte du désert 

Le 13 mai 1935, sur une route du Dorset, dans le sud-ouest de l’Angleterre, un motard roule à grande vitesse, à près de 95 km/h. Visiblement, le conducteur est un expert mais il prend des risques et la route est en pente. Soudain, il fait une embardée pour éviter deux jeunes cyclistes qui roulaient   devant lui, l’un derrière l’autre. D’après un témoin qui promenait son chien dans la campagne, le motard aurait, en réalité, été gêné par l’irruption d’une voiture noire surgie de face. Sur cette voie étroite, le choc est inévitable. Il est projeté en l’air. Ne portant pas de casque, il se fracasse le crâne sur la route. Les deux cyclistes sont indemnes, la mystérieuse voiture noire a disparu. 

Transporté dans un petit hôpital militaire à proximité, il est plongé dans le coma. Il y reste six jours. On diagnostique une fracture du rocher qui le laisserait amnésique et paralysé si toutefois il survivait. Le roi George V, grand-père de la reine Elizabeth II, téléphone personnellement aux chirurgiens et aux médecins, ce qui est très rare, pour prendre des nouvelles du blessé et demande à être informé directement. 

De Londres, un train spécial est réservé par diverses personnalités, notamment Winston Churchill, député conservateur de 61 ans dont la carrière politique est alors en berne, et lady Astor, féministe et politicienne très en vue. Ils se rendent au chevet de l’accidenté. Celui-ci ne reprendra pas connaissance. Il meurt six jours plus tard, le 19 mai, âgé de 47 ans. 

Autour de son cercueil, sont réunies célébrités de la Première Guerre mondiale, des militaires de haut grade mais aussi des grands noms des lettres et des arts. A Londres, après une messe solennelle, un buste en bronze du défunt est placé dans la crypte de la cathédrale Saint-Paul où sont honorés les grands soldats britanniques, et sa réplique est installée dans la chapelle d’un collège d’Oxford. Un peu plus tard, Churchill, qui avait connu, aimé et admiré le disparu, dira : "Il volait mieux et plus vite dans l’ouragan. Il n’était pas en harmonie avec le normal. Il était l’un des plus grands hommes de notre temps."

Mais qui est donc ce motard imprudent dont le décès, qui a ému tant de hautes personnalités, est demeuré une énigme ? On a même parlé d’assassinat car la voiture noire qui lui aurait barré la route n’a jamais été identifiée… Il s’appelait Thomas Edward Lawrence. Mais le monde le connaissait sous le mystérieux surnom de "Lawrence d’Arabie". Une célébrité souvent extravagante et controversée mais inoubliable, notamment grâce au spectaculaire film de David Lean, sorti en 1962, et remonté en 1989 dans une version définitive de 222 minutes.

Thomas Edward Lawrence est né le 15 août 1888 dans un village du Pays de Galles mais il n’est pas Gallois. Et Lawrence n’est pas son véritable nom. Son père, Thomas Chapman, d’origine irlandaise, a épousé une femme si acariâtre qu’on la surnommée "La Reine Vinaigre" ! Une épouse de surcroît infidèle… Son mari se console avec la gouvernante des ses enfants, une écossaise prénommée Sarah.

Un étudiant casse-cou, passionné par le passé

N’ayant pu divorcer, Robert Chapman troque son nom contre celui de Lawrence, choisi par hasard. Le couple "officieux" qu’il forme avec Sarah est heureux. Ils auront cinq fils. Thomas est le second. Robuste, entreprenant, à cinq ans, il sait lire et écrire. Cheveux blonds, teint clair, il est un meneur inventant des explorations, des chasses au trésor et des jeux de guerre où il gagne toujours. 

La famille ayant emménagé près d’Oxford, il imagine sans cesse monter à l’assaut d’un donjon féodal ou d’une citadelle au sommet d’un rocher escarpé. Toujours vainqueur d’un combat imaginaire, il s’identifie au héros de la bataille et aime à la raconter. Ses camarades l’écoutent, fascinés. Il appuie son récit par la découverte de fragments de poteries anciennes, de sculptures médiévales et de monnaies romaines. 

Sa mémoire est stupéfiante : il peut réciter des pages qu’il vient juste de lire. Son auteur préféré est Jules César, dont il apprécie autant l’art de faire la guerre que l’art de la raconter. Timide et mal à l’aise à l’égard des femmes, Thomas n’aime que la compagnie masculine.

Élève du Jesus College d'Oxford, il est passionné d’archéologie et d’histoire médiévale. Le conservateur d’un musée local, Hogarth, très érudit, qui parle couramment sept langues, est aussi un agent de l’Intelligence Service. Deux passions qui, réunies, forgeront la destinée du jeune Thomas Lawrence. 

A 13 ans, il entreprend des tournées à bicyclette, sur un modèle très rare pour l’époque puisqu’il dispose de trois vitesses. Pendant des heures, il est emporté par la griserie d’aller vite et file sur presque toutes les routes de l’Angleterre. Il semble vivre dans un monde mi-réel mi-fantastique, passant de la lecture de Xénophon au récit des croisades, ce qui ne l’empêche pas de collectionner des armes à feu et de s'entraîner à tirer au revolver, sans pour autant inquiéter ses proches... 

A la fin d’une matinée d’octobre 1904, à la rentrée, Thomas, 16 ans, se querelle avec un camarade. L’incident tourne à la rixe. Dans la bagarre, il tombe et se fracture une jambe, au-dessus de la cheville. Pour ne pas montrer que son adversaire a été plus fort que lui, il maîtrise sa souffrance, retourne en cours, travaille pendant deux heures jusqu’à ce que la douleur devienne insupportable. On le ramène chez lui à moitié évanoui. Il semble prendre du plaisir à souffrir... 

Son immobilisation forcée pendant des semaines développe encore plus son goût de la lecture des auteurs anciens. Il étudie les techniques de fortifications médiévales et dévore un ouvrage anglais "Arabia deserta". Une révélation ! Mais l’accident arrête sa croissance : ses jambes  cessent de se développer et, bien que musclé, il ne grandit plus. Il ne dépassera pas un mètre soixante quatre, ce qui le mortifie. Ses amis ont beau lui rappeler que Bonaparte et Nelson n’étaient pas plus grands que lui, son orgueil souffre. Il s’exclame : "Je suis un Hercule de poche !" 

Une fascination pour les croisades

Lawrence se venge de son complexe en multipliant les excentricités mais souffre d’une humiliation définitive puisqu’il ne peut plus jouer au cricket. Il compense en escaladant des rochers et en s’imposant des efforts physiques insupportables. Il enchaîne de longs jeûnes. Pendant trois ans, il ne mange que des œufs, des céréales, des fruits, des légumes et ne boit que du lait. 

Il lui arrive de ne pas s’alimenter pendant trois jours. Il teste sa résistance comme s’il s’entraînait à être un combattant dans le désert... A son complexe de taille, s’ajoute une pénible prise de conscience : découvrant que ses parents ne sont pas mariés et portent un nom d’emprunt, Thomas Lawrence réalise qu’il est bâtard. On l’a trompé ! 

Pour échapper à cette indignité, il triche sur son âge et parvient à s’engager dans la Royal Artillerie en 1905. Il découvre ce qu’il appelle "un monde brutal et grossier". Il est renvoyé dans ses foyers. Alors, il obtient de pouvoir repartir à bicyclette visiter les champs des batailles anciennes en France, Crécy, Azincourt. 

Passionné par le "Dictionnaire raisonné d’Architecture" de Viollet-le-Duc, il part avec un camarade pour un tour de la  France médiévale. A noter car on le sait peu : Lawrence est un grand lecteur de Rabelais, et en français ! A Châlus, en Limousin, il cherche l’endroit où Richard Cœur de Lion a été mortellement blessé. 

Les croisades ! Il veut aller sur place, en Terre Sainte. Il veut connaître l’Orient mythique. Il prend quelques leçons d’arabe avec un pasteur protestant d’origine syrienne, il fait ses bagages : un pistolet Mauser, un appareil photo à trépied, une chemise, des chaussettes de rechange et une deuxième paire de chaussures. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il voyage léger ! 

Il s’embarque fin juin 1909 avec cent livres en poche sur le Mongolia, un vapeur de la Peninsular and Oriental Company à destination de Beyrouth. Son motif officiel est de préparer sa thèse de doctorat consacrée à  "L’influence des croisades sur l’architecture médiévale militaire". En réalité, comme il l’a dit à un de ses amis, il pressent qu’une partie de sa vie va se jouer au Proche-Orient. Trois semaines plus tard, il débarque dans la province turque de Syrie, c’est à dire dans le monde de ses rêves. Il n’a pas 21 ans. Ses rudiments d’arabe lui permettent  de vivre à peu de frais chez l’habitant. Il étonne et séduit ses hôtes par ses connaissances historiques et sa nostalgie de façons de vivre dans un lointain passé. Il écrit : "Les Arabes exercent un attrait particulier sur mon imagination. Ils représentent l’antique civilisation qui a su se libérer des liens du foyer et de la plupart des entraves dont nous nous chargeons avec empressement."

Fasciné par les noms illustres d’Antioche et d’Alep, notre voyageur délaisse rapidement la zone côtière et gagne l’arrière-pays musulman, à travers des plateaux sablonneux où les tribus nomades poussent leurs troupeaux devant eux. En cinq jours, il parcourt deux cents kilomètres jusqu’à la haute vallée de l’Euphrate. 

Le périple de Lawrence n’est pas sans risque : un rôdeur lui vole le peu d’affaires qu’il transporte. Par chance, la police ottomane lui fera restituer ce maigre bagage, notamment sa carte d’état-major, évidemment très précieuse. Mais il constate que la carte est maculée de sang, comme s’il s’agissait d’un avertissement…  

Terrassé par une crise de malaria, il regagne Beyrouth. Épuisé et amaigri, il revient en Angleterre à la mi-octobre. Il est heureux : il a visité cinquante châteaux-forts des Croisés et rapporte de très nombreuses photos pour illustrer sa thèse qu’il rédige l’année suivante. Il faut noter son impressionnante résistance physique car malgré sa jambe défaillante, Lawrence a marché une moyenne de trente deux kilomètres par jour ! 

Sa moisson impressionne beaucoup l’universitaire/agent de renseignement Hogarth, mais ne l’étonne pas : il savait que son élève ne le décevrait pas. Et l’Orient n’a pas non plus déçu Lawrence, au contraire. Il y a découvert la fascinante "nudité du désert". Certains diront qu’il était déjà chargé d’une mission secrète. On n’en a aucune preuve pour cette époque. En revanche, il a déjà compris ce qui ne commencera à être visible qu'en 1912-1913, à savoir que le vieil Empire Ottoman, qui tient encore sous sa coupe tout l’espace compris entre Suez et les monts Taurus, commence à craquer. 

La France, l’Angleterre, l’Allemagne et la Russie sont à son chevet pour surveiller son agonie. Ces puissances s’épient les unes les autres sur ce qu’on appelle, dans les ambassades, et  depuis longtemps, "La Question d’Orient". Quel sera le premier pays à se précipiter sur le cadavre de l’Empire Ottoman et à s’en attribuer les dépouilles ? 

Pendant ces années qui précèdent la Première Guerre mondiale, Lawrence observe les mouvements de révolte, la montée des mécontentements et approfondit sa connaissance de la langue arabe. Dès 1912, il prend l’habitude d’établir un cloisonnement très strict entre ses diverses activités. Il a des informateurs, des contacts, tous surpris voire fascinés par cet anglais non conformiste qui apprend si vite. 

Le gouvernement de Londres repère ce personnage qui veut se rendre dans un port au fond du golfe de la Mer Rouge : Aqaba. Nous sommes début février 1914. L’énigmatique Lawrence, qui sait déjà tant de choses, compte y aller avec un ami pour des relevés scientifiques et des photographies. Sa   petite caravane se perd, il doit continuer la route à pied au milieu de ravins. Il retrouve tout de même ses dromadaires partis sur une mauvaise piste. Enfin, il voit apparaître les murailles de la citadelle turque d’Aqaba, au sommet d’un rocher, se détachant sur le fond scintillant de la mer. Il ne les avait jamais vus mais curieusement, il croit les reconnaître. Hallucination ? Fatigue ? Il écrira plus tard : "Tous les hommes rêvent, mais pas de façon égale. Les rêveurs d’aujourd’hui sont des gens dangereux parce qu’ils peuvent activer leurs rêves, les yeux ouverts, pour les rendre possibles. C’est ce que j’ai fait."

 

Ressources bibliographiques :

Jacques Benoist-Méchin, Lawrence d’Arabie ou le rêve fracassé (Perrin 1979, réédition 1995)

Jean Béraud Villars, Le colonel Lawrence ou la recherche de l’absolu (Albin Michel, 1955)

Philip Knightley et Colin Simpson, Les vies secrètes de Lawrence d’Arabie (Traduction française de Paule et Raymond Olcina, Robert Laffont, 1970)

Thomas Lawrence, Les sept piliers de la sagesse (Traduction française de Julien Deleuze, Gallimard, 1992)

 

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"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production, diffusion et édition : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière
Graphisme : Karelle Villais

 

 

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