D’Artagnan et les trois mousquetaires (partie 1)

SAISON 2020 - 2021
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En 1844, avec "Les Trois Mousquetaires", Alexandre Dumas inaugure la série des "Grands romans historiques" qui ont assuré sa célébrité. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'Histoire", Jean des Cars vous raconte l'histoire vraie qui se cache derrière ce monument de la littérature française. 

De l'aveu même d'Alexandre Dumas, "Les Trois Mousquetaires" était son livre favori. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars vous dévoile les dessous de ce roman culte. 

Le roman préféré d’Alexandre Dumas

Au début de l’année 1870, Alexandre Dumas, vieilli, fatigué, ruiné, ne quitte guère son appartement du boulevard Malesherbes que les domestiques ont abandonné faute d’être payés, et dont une partie du mobilier a été vendue pour payer le loyer. Sa fille Marie s’occupe de lui. 

Séparée de son mari presque fou, elle s’est mise à la peinture et enlumine tous les murs de l’appartement, vêtue d’une tunique de laine blanche avec parfois une couronne de gui sur la tête, la tenue d’une prêtresse druidique. Sa présence chaleureuse réconforte son père. 

Dumas fils, en pleine gloire, s’inquiète aussi et vient souvent le voir. Un jour, il le trouve plongé dans un livre qu’il essaie de lui cacher. Il lui en demande le titre. Dumas lui répond : "Les Mousquetaires". 

Il s’était promis, une fois âgé, de les relire pour savoir si l’immense succès de ce livre était vraiment mérité. Voyant qu’il l’a presque achevé, son fils lui demande ce qu’il en pense. La réponse est laconique : "C’est bien…"

Peu de temps après, Dumas fils  trouve encore son père en train de se relire. Cette fois, il s’agit du "Comte de Monte-Cristo". Même question : "Qu’en penses-tu?" Réponse toute aussi laconique : "Cela ne vaut pas "Les Trois Mousquetaires" !"

Cent soixante-dix ans plus tard, on peut dire qu’il avait raison. Son roman a largement dépassé le succès du récit anglais de Daniel Defoe "Robinson Crusoe", paru au début du XVIIIe siècle. "Les Trois Mousquetaires" a été traduit dans le monde entier, le cinéma s’en est emparé dès ses débuts : il y a eu deux versions muettes et plus d’une dizaine d’adaptations parlantes. Même le dessin animé s’en est nourri avec "Tom et Jerry" : Jerry, la souris, endossant la tunique bleue des mousquetaires tandis que Tom, le chat, porte la tenue noire des terribles gardes du cardinal. Ce succès a traversé le temps et séduit toutes les générations. Mais comment Alexandre Dumas a-t-il  construit ce chef-d'œuvre ?

Alexandre Dumas se lance dans le feuilleton

En 1844, avec "Les Trois Mousquetaires", Alexandre Dumas inaugure la série des "Grands romans historiques" qui ont assuré sa célébrité. Mais il ne faut pas oublier qu’avant d’être un livre, cette histoire a été publiée en feuilleton dans "Le Siècle". L’invention du feuilleton quotidien est alors récente : c’est Emile de Girardin qui l’a lancée deux ans auparavant, en 1842, en publiant dans son "Journal des Débats", "Les Mystères de Paris" d’Eugène Sue. Un succès colossal ! 

Dumas est sollicité pour écrire lui aussi un feuilleton romanesque. C’est extrêmement bien payé mais c’est aussi une terrible contrainte. Cela prend beaucoup de temps. Il va réorganiser sa vie autour de cette obligation de création permanente. Il fait le vide autour de lui, liquide provisoirement ses maîtresses et définitivement sa femme, restée en Italie. 

Il s’oblige à quitter Paris au printemps 1844 pour se réfugier à Saint Germain-en-Laye, loin des tentations parisiennes. C’est là qu’il écrira ses principaux romans, il y trouve la tranquillité sans être coupé de la capitale grâce au tout nouveau chemin de fer. Il s’installe d’abord au pavillon Henri IV, puis dans la vaste Villa Médicis qu’il occupe l’hiver mais qu’il abandonne l’été à ses invités au profit d’un petit pavillon au fond du jardin.  Plus tard, quand il aura construit son Château de Monte-Cristo à Marly, il se réfugiera aussi pour écrire dans le petit pavillon, appelé le château d’If.

Dès l’aube, il s’installe à son bureau, écrit à la plume d’oie sur un papier bleuté de très grand format (44 centimètres sur 28). Ses manuscrits sont très lisibles, pratiquement sans ratures. En un  quart d’heure, il rédige une page de 40 lignes. Un forçat de l’écriture !

La genèse des Trois Mousquetaires 

C’est tout à fait fortuitement qu’Alexandre Dumas, passant par Marseille à son retour d’Italie, emprunte à la Bibliothèque de la ville un ouvrage qui l’accompagnera dans son long voyage le conduisant à Paris en bateau puis en diligence. Ce livre (qu’il oubliera de restituer, les archives de la Bibliothèque de Marseille en font foi !) s’intitule "Mémoires de M. d’Artagnan". Il est signé d’un certain Courtilz de Sandras. Bien que présenté comme un récit véridique, ces prétendues mémoires sont un roman paru en 1700. Il va fournir à Alexandre Dumas un cadre et des personnages pour son futur récit.

L’intrigue de Courtilz tourne autour des relations orageuses entre le roi Louis XIII et Anne d’Autriche. Il fait une place de choix à l’idylle qui va naître entre la reine délaissée par son époux peu empressé et le séduisant ambassadeur d’Angleterre, Georges Villiers, duc de Buckingham. Dans un jardin d’Amiens, la duchesse de Chevreuse avait organisé un rendez-vous galant entre la reine et l’ambassadeur. "Ils se trouvèrent seuls, le duc de Buckingham était hardi et entreprenant. L’occasion était favorable, et il essaya d’en profiter avec si peu de respect, que la reine fut contrainte d’appeler ses femmes et de leur laisser voir une partie du trouble et du désordre où elle était."

Scandale à la Cour ! La jalousie du roi, et celle de Richelieu qui aurait courtisé en vain la reine, entraînent l’interdiction de séjour en France du bel anglais. Toutefois, la reine lui avait donné en gage d’amour une parure de douze rubans terminés par douze pointes en diamants, cadeau du roi. Lors d’un bal à Londres où le duc les portait, une ancienne maîtresse en aurait subrepticement coupé deux pour les envoyer à Richelieu afin de compromettre la reine. Le duc aurait suspendu les communications maritimes entre la France et l’Angleterre, le temps de faire remplacer à l’identique les ferrets manquants avant de les restituer à la reine. 

Cette histoire n’est pas une invention. La Rochefoucauld en témoigne dans ses Mémoires. Cette intrigue sert de point de départ aux aventures des Mousquetaires qui devront, de toute urgence et par tous les moyens possibles, récupérer les fameux ferrets.

Quant aux personnages, d'Artagnan qui arrive de sa province à Paris, Athos, Porthos et Aramis, tous trois mousquetaires sous les ordres de M. de Tréville, tous ont vraiment existé. On retrouve leurs traces dans les archives des Mousquetaires. 

D’Artagnan, ce jeune Gascon de 20 ans, désargenté, pourvu d’une lettre d’introduction destinée à M. de Tréville, part à la conquête de Paris et du monde. Il va s’amouracher d’abord de l’épouse de son logeur, Constance Bonacieux, puis, en même temps et beaucoup plus dangereusement de Milady. Dumas voit immédiatement en D’Artagnan son double : lui aussi est arrivé à Paris – c’était depuis sa Picardie natale – sans un sou, avec une lettre d’introduction pour le duc d’Orléans et une volonté farouche de conquérir le monde littéraire et toutes les jolies femmes qu’il allait rencontrer. 

L’empathie de Dumas avec ce personnage est évidente. Elle se manifeste aussi dans l’éloge de l’amitié qui va lier d’Artagnan aux fameux "Trois Mousquetaires". Il les rencontre successivement en allant chez M. de Tréville et se montre si insupportable qu’il se battra en duel avec chacun d’eux avant qu’ils ne deviennent les meilleurs amis du monde. Il est temps de les présenter. 

L’aîné, Athos, est un grand seigneur. Il a 30 ans, il est mélancolique, il porte le poids d’une tragédie passée qui sera un des éléments du roman. Les autres ont autour de 25 ans. Porthos, un athlète, une force physique pure, un peu hâbleur, un peu naïf, aimant paraître. Aramis est un cadet de famille hésitant entre l’armée et l’Eglise, sans renoncer à courtiser secrètement des duchesses. C’est un séducteur, équivoque et secret, un personnage ambitieux, plein de charme et difficile à cerner. Dumas n’avait nullement l’intention de faire des Trois Mousquetaires une tragédie. Il a lui-même un tempérament joyeux, il aime rire et se moquer, boire et festoyer, il adore la vie. Les Trois Mousquetaires aussi !

Pour compléter le quatuor de mousquetaires, il faut encore parler du quatuor des valets qui jouent aussi un rôle très important. Grimaud, fidèle, mutique, totalement dévoué à son maître Athos. Planchet, inventif, sans beaucoup de scrupules, prêt à tout pour arranger les affaires de d’Artagnan. Mousqueton, presque aussi fort et m’as tu-vu que Porthos. Bazin, confit en dévotions, un peu bigot, ne rêve que d’une chose : que son maître Aramis entre définitivement dans les ordres et renonce à ses amours secrètes.

Parmi les autres personnages, il y a aussi le capitaine de Tréville qui commande les mousquetaires du roi. Il veille sur ses troupes avec bienveillance. Si d’Artagnan ne peut pas devenir tout de suite Mousquetaire, Tréville fera tout ce qui est en son pouvoir pour qu’il le soit rapidement et aura toujours un œil sur lui.

C’est d’Artagnan qui est le meneur de jeu du roman. C’est par lui que les trois autres s’impliquent dans une intrigue qui les oppose directement au cardinal de Richelieu, l’homme fort du royaume. D’Artagnan vole au secours de la reine. Cela commence par une tendre romance avec Constance Bonacieux, épouse de son logeur et fidèle femme de chambre de la reine Anne d’Autriche. C’est par elle qu’il apprend que la reine a offert à Buckingham les douze ferrets de diamants. Le perfide cardinal de Richelieu veut la compromettre. Il conseille à Louis XIII de faire savoir à son épouse qu’elle devra porter ces bijoux au prochain bal de la Cour. L’action se noue. 

D’Artagnan et les trois Mousquetaires doivent d’urgence gagner Londres pour récupérer les fameux ferrets. Sur leur chemin, ils rencontrent de redoutables adversaires. La plus terrible est Milady, au service du cardinal. C’est elle qui, lors d’un bal à Londres, coupe et dérobe au duc de Buckingham, sans qu’il ne s’en aperçoive, deux des ferrets de la reine. 

Il y a aussi l’âme damnée de Milady, le terrible Rochefort, l’homme de main que d’Artagnan a rencontré et avec qui il s’est battu lors du voyage qui le conduisait à Paris. Cela se passait à Meung, près de Chambord. D’Artagnan l’avait baptisé avec son accent gascon "L’homme de Meung" ! Dumas est aussi un farceur ! Mais l’intrigue doit cependant s’inscrire dans un cadre historique sérieux… 

Alexandre Dumas historien ? 

Pour ses romans historiques, Dumas a beaucoup travaillé afin de donner de l’authenticité à ses textes. Il a accepté la commande d’un ouvrage de vulgarisation en trente fascicules "Louis XIV et son siècle", pour deux raisons. D’abord lui fournir la somme de tout ce qu’il fallait savoir sur cette période, et puis apparaître comme un historien à part entière. 

C’est à cette même époque que commence sa collaboration avec Auguste Maquet, un jeune auteur inconnu et éperdu d’admiration pour lui. Cultivé et ingénieux, Maquet lui fournit une documentation précieuse et un esprit aussi critique qu’efficace pour la construction de ses intrigues. Dumas ne cachait nullement cette collaboration. Il a même plaidé sa cause devant le Conseil des Gens de Lettres : "Y a-t-il abus dans la réunion de deux personnes s’associant pour produire, réunion établie en vertu de conventions particulières et qui ont constamment agréé et agréent encore aux deux associés ? Maintenant, cette question posée, l’association a-t-elle nui à quelqu’un ou à quelque chose ?"

La  réponse est évidemment non. Quoique, sur le plan historique, le récit se situant entre 1625 et 1628, Dumas a pris quelques libertés. Richelieu est déjà cardinal mais pas encore duc. Il ne jouit pas de la confiance totale du roi, qu’il n’obtiendra qu’après la prise de La Rochelle. Nulle compétition n’oppose Richelieu au roi, par mousquetaires et gardes interposés. Ce n’est que beaucoup plus tard que Louis XIII s’irritera de l’ascendant exercé par son ministre. 

Mais finalement, cela n’a pas beaucoup d’importance. Son XVIIe siècle est totalement crédible. Il s’appuie sur les mémorialistes de l’époque. Ses portraits de Louis XIII, d’Anne d’Autriche et de Richelieu sont justes. C’est un historiographe romantique mais érudit et juste.

Alexandre Dumas, compteur hors-pair 

L’expédition à Londres de d’Artagnan et des Trois Mousquetaires est un modèle de construction. Chacun des Trois Mousquetaires va être retenu dans une auberge le long du parcours par de perfides attaques concoctées par Milady et ses sbires. Seul d’Artagnan parvient à Londres, et récupère les douze ferrets après un suspense insoutenable. Le retour est une répétition de l’aller avec la récupération, à chaque auberge, d’un mousquetaire remis de ses blessures. Ces aventures sont d’une richesse incroyable. L’attente du lecteur est haletante. C’est le propre du feuilleton !

Mais la fin est horriblement tragique. Grâce à d’Artagnan, la reine peut arborer les ferrets au bal de la Cour. Richelieu est mortifié. Milady, furieuse, organise sa vengeance : elle fait poignarder Buckingham, empoisonne Constance Bonacieux, tente d’empoisonner les mousquetaires avant de tomber dans les mains des quatre compagnons. On apprend alors la clé du drame d’Athos : Milady était sa première épouse, elle l’avait bafoué et trahi.  

D’Artagnan et les Trois Mousquetaires s’érigent en tribunal auquel s’ajoute un cinquième homme, Lord Winter, beau-frère de Milady. Celui-ci veut venger la mort de son frère, second époux de la jeune femme, qu’elle a assassiné. Elle est condamnée à mort. Elle est décapitée par le bourreau de Béthune. 

Évidemment, on peut s’attendre à une vengeance de Richelieu qui perd une précieuse espionne en la personne de Milady. D’Artagnan est menacé de prison, voire de l’échafaud… Mais non ! Richelieu est trop intelligent pour s’abaisser à cela. Il pardonne et le promeut officier chez les Mousquetaires. 

Dumas a utilisé  le cardinal tout au long de son roman comme ennemi implacable de ses héros. Mais au moment où il termine son manuscrit, il admire profondément l'œuvre de Richelieu qui avait dit "la bonne politique est de rendre possible ce qui est nécessaire". L’auteur lui rend donc hommage avec ce coup de théâtre final. Toutefois, les quatre mousquetaires ont tout de même fait exécuter une femme, certes diabolique, après un pseudo-procès. La vengeance appelant la vengeance, il y aura une suite. Le public la réclame. Il leur donnera "Vingt ans après".

 

Ressources bibliographiques :

Simone Bertière, Dumas et les Trois Mousquetaires (de Fallois, 2009)

Alain Decaux, de l’Académie française, Dictionnaire amoureux d’Alexandre Dumas (Plon, 2010)

Et bien sûr, Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, Vingt ans après et Le Vicomte de Bragelonne !

 

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"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production, diffusion et édition : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière
Graphisme : Karelle Villais

 

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