La toison d’or de Louis XV (partie 1)

SAISON 2020 - 2021 , modifié à
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En 1749, Louis XV commande une nouvelle toison à son joaillier : c'est une Toison d'Or. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’Histoire", Jean des Cars raconte la fascinante histoire de la plus belle décoration portée par le roi de France.

C'est sûrement le plus somptueux bijou de Louis XV. Commandée en 1749 par le roi de France, la Toison d'Or est un insigne qui fait référence à la légende de Jason et des Argonautes… Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars revient sur les origines de la "parure de couleur" portée par le roi.

En 1749, Louis XV commande à son joaillier Jacquemin une nouvelle Toison d’Or. Le roi la veut particulièrement belle et éblouissante. Il souhaite que l’on insère dans ce joyau deux des plus beaux diamants bleus de la collection de son arrière grand-père Louis XIV : le fameux diamant bleu foncé en forme de cœur, chef d’œuvre de la collection du Roi Soleil, et un autre taillé en forme de coussin, comme le précédent par Pittan, le joaillier de Louis XIV. Ce deuxième diamant est plus clair, d’un ton "légèrement céleste", on l’appelle le Bazu. Il pèse 32 carats 66. C’est le second diamant bleu du Roi Soleil. Cette nouvelle parure sera appelée "parure de couleur". Louis XV possédait déjà plusieurs insignes de la Toison d’Or. Jusqu’à présent, le plus beau était la "parure blanche" composée de quatre grands diamants blancs dont le très beau "Second Mazarin" de plus de 25 carats et de nombreux autres plus petits, 175 diamants et quatre-vingt rubis. La parure de couleur devait être encore plus éblouissante que la parure blanche. Mais pourquoi Louis XV est-il si attaché à cet Ordre de la Toison d’Or ? Et pourquoi cet Ordre est-il considéré comme le plus prestigieux de l’Europe occidentale ? 

Philippe le Bon, duc de Bourgogne, fonde en 1429 l’Ordre souverain de la Toison d’Or

Philippe le Bon, duc de Bourgogne, était le fils de Jean sans Peur, l’homme de la querelle des Armagnacs et des Bourguignons. Jean sans Peur avait fait assassiner, en 1407, son rival et cousin Louis d’Orléans. Il finit lui-même assassiné en 1419 par un Armagnac partisan de Charles VII. La Maison de Bourgogne est ulcérée et par esprit de vengeance, son fils Philippe le Bon s’allie aux Anglais. C’est lui qui, en 1430, leur livrera pour 10.000 écus d’or Jeanne d’Arc, tombée en son pouvoir sous les murs de Compiègne. En 1435, quatre ans après le supplice de Jeanne d’ Arc, Philippe le Bon obtient de Charles VII d’être indépendant et il agrandit encore son domaine. Sa ville de Dijon est alors la capitale d’un État puissant qui comprend une partie de la Belgique et des Pays-Bas actuels, le Luxembourg, la Flandre, l’Artois, la Picardie et le territoire compris entre la Loire et le Jura. 

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Le 14 janvier 1429, il avait épousé Isabelle de Portugal. Elle était sa troisième épouse. A cette occasion, il avait créé l’Ordre de la Toison d’Or. Il est fondé en l’honneur de Dieu, de la Vierge et de Saint André mais avec le souci de fidéliser la haute noblesse autour de lui. L’Ordre comporte à l’origine 31 membres, 31 chevaliers qui symbolisent l’union étroite, autour de lui, de la noblesse des riches et vastes territoires bourguignons. Ses membres revêtent de somptueux costumes : une robe écarlate fourrée de petit gris et recouverte d’un long manteau du même drap vermeil, également fourré de petit gris. L’Ordre s’inspire, évidemment, de la légende de la Toison d’Or conquise par Jason et ses Argonautes.

La légende de Jason et des Argonautes

La Toison d’Or, dans la mythologie grecque, est celle du bélier ailé et divin qui emporta dans les airs Phrixos et Hellé qui fuyaient leur belle-mère Ilo. Hellé tomba en mer. Arrivé en Colchide, au-delà de la Mer Noire, Phrixos immola le bélier à Zeus et fit cadeau de la Toison d’Or magique, qui apporte la fortune, au roi  de Colchide, Aiétès. Celui-ci la suspendit à un pommier et la fit garder par un dragon nommé Ladon. Plus tard, Jason, fils du roi de Thessalie Eson, est chargé par son père d’aller chercher la fameuse Toison en Colchide et de la lui rapporter. La déesse Athéna dirige la construction du  bateau, appelé Argo, qui emportera Jason et ses compagnons, les Argonautes. Arrivé en Colchide, Jason se voit refuser la Toison par le roi Aiétès, mais Médée, sa fille, lui donne les moyens de la conquérir. 

C’est ce bélier d’or accroché à une branche d’un pommier et gardé par un dragon qui sera la symbolique de l’Ordre de la Toison d’Or. En effet, le collier de la Toison d’Or se compose d’un bélier d’or suspendu à une chaîne d’or décorée de pierres à feux bleues émettant des flammes. La signification est : "Je suis un valeureux chevalier prêt à combattre avec la pierre à fusil et les feux si je dois défendre mes valeurs, la Toison d’Or".  Il s’agit, bien sûr, d’un Ordre totalement bourguignon. Pendant vingt ans, après la paix d’Arras, la France de Charles VII et la Bourgogne de Philippe le Bon vont vivre en bonne entente.

Le duc de Bourgogne entretient alors une des plus brillantes cours d’ Europe, régentée par cinq grands officiers, le maréchal de Bourgogne, l’amiral de Flandre, le chambellan, le grand écuyer et le chancelier. Philippe le Bon se détourne alors des affaires françaises et se consacre entièrement à son État bourguignon. Il réprime les révoltes fiscales des cités de Liège et de Gand (cela arrivera souvent), travaille à l’unification des domaines tout en respectant les coutumes locales. Sous son impulsion, se développe un puissant courant intellectuel avec l’Université de Louvain, fondée en 1425, et un brillant essor artistique avec des peintres tels les Primitifs Flamands Van Eyck et Memling. Il reçoit le surnom, très envié,  de "Grand Duc d’Occident". Mais son duché souffre d’un grave défaut, il n’est pas d’un seul tenant. La Champagne et la Lorraine séparent les deux parties, Bourgogne et Franche-Comté d’une part, les Pays-Bas de l’autre… 

Philippe le Bon et son épouse Isabelle vont avoir un fils, Charles, le 11 novembre 1433. À seulement dix-neuf jours, il est élu Chevalier de la Toison d’Or. Honneur extraordinaire mais l’évènement est à la mesure du soulagement de Philippe le Bon : il n’avait pas eu d’enfant de ses deux premières femmes, et avait perdu les deux premiers que lui avait donné sa troisième épouse, Isabelle. Le petit Charles aura une vie itinérante entre la Bourgogne et la Flandre. La famille se déplace de ville en ville, Bruxelles, Gand, Tournai, Bruges. En 1438, il a 5 ans. Son père lui attribue une Maison, il est titré comte de Charolais. La paix d’Arras, signée avec le roi de France Charles VII en 1435, avait mis fin à seize années de guerres franco-bourguignonnes. En gage de paix, Charles est fiancé à Catherine de France, fille de Charles VII. Leur mariage est célébré à Cambrai le 11 juin 1439. La mariée a 11 ans, le marié 6 ! Pendant sept ans, jusqu’à la mort prématurée de Catherine, le très jeune couple réside à Bruxelles. 

Charles "le Téméraire", un duc orgueilleux 

Après la mort de son épouse, Charles, veuf de 13 ans, retourne vivre chez ses parents. Il a une nature ardente de sportif et grand chasseur. Il est courageux, loyal mais aussi violent, orgueilleux et entêté ce qui va le mettre en état d’infériorité face à son adversaire retors, Louis XI, qui le jugeait "fol ou peu s’en faut" !  Son grand dessein est de réunir ses possessions des Flandres à celles de Bourgogne et de Franche-Comté pour créer entre la France et l’Empire un nouveau royaume qui pourrait s’étendre jusqu’à la Méditerranée. Si l’on veut résumer, il lui faut conquérir la Champagne et la Lorraine au détriment de Louis XI.

Devenu duc de Bourgogne en 1467 Charles, qu’on appelle “le Téméraire”, punit avec rigueur les Liégeois qui s’étaient révoltés contre leur évêque avec l’aide de Louis XI. Tout son règne sera rempli par ses guerres contre Louis XI dont il était le plus puissant vassal mais contre lequel il essaie de dresser l’Empereur et le roi d’Angleterre. En 1475, il entreprend la conquête de la Lorraine pendant que Louis XI, qui avait réoccupé en 1471 les villes de la Somme, trouvait des alliés contre l’expansion bourguignonne. En particulier les Suisses qui portèrent des coups décisifs au Téméraire à la bataille de Grandson en mars 1476, puis à Morat en juin 1476.

Charles le Téméraire finit par trouver la mort sous les murs de Nancy en janvier 1477. L’Etat bourguignon s’effondre avec lui. Louis XI annexe alors la Bourgogne. De son second mariage avec Isabelle de Bourbon, le Téméraire n’avait eu qu’une fille, Marie, née en 1457. Elle apporte le reste de son héritage, notamment les immenses territoires des Pays-Bas, à la Maison d’Autriche en épousant, à l’été 1477, l’archiduc Maximilien, fils de l’empereur Frédéric III de Habsbourg. Or, Philippe le Bon, premier grand maître de l’Ordre de la Toison d’Or, avait bien précisé que cette fonction ne pouvait être exercée que par un homme. C’est donc Maximilien de Habsbourg qui devient le nouveau grand maître de l’Ordre de la Toison d’Or. Maximilien va devenir l’empereur Maximilien 1er et aura plusieurs enfants avec Marie. L’ainé, Philippe 1er, dit le Beau, va hériter de sa mère les Pays-Bas. Il épousera Jeanne la Folle, héritière de l’Espagne et du Royaume de Naples. C’est leur fils aîné, Charles, qui deviendra l’empereur Charles-Quint. Il héritera d’un Empire immense représentant plus de la moitié de l’Europe avec l’Autriche, les Pays-Bas, l’Espagne et le Royaume de Naples. L’historien Pierre Chaunu parlera même d’un "Empereur accablé d’héritages" ! C’est désormais lui le Grand-Maître de la Toison d’Or et lorsqu’il règlera sa succession, c’est à son fils, le roi d’Espagne Philippe II, qu’il transmettra la Grande-Maîtrise.

Les rois d'Espagne, titulaires de la Grande-maitrise de la Toison d'Or 

A dater de la mort de Charles-Quint, ce sont les rois d’Espagne, Philippe II et ses successeurs, qui sont les titulaires de la Grande-Maîtrise de la Toison d’Or, les seuls autorisés à choisir leurs chevaliers. En 1701, le souverain espagnol Charles II meurt sans postérité. Une guerre va éclater pour sa succession : elle oppose principalement Louis XIV et l’Empereur Léopold 1er du Saint-Empire, un Habsbourg. Tous deux avaient de bonnes raisons de revendiquer le trône d’Espagne : tous les deux avaient épousé des sœurs de Charles II et tous les deux étaient des petits-fils de Philippe III d’Espagne. 

Louis XIV choisit de soutenir les droits de son petit-fils, Philippe d’Anjou et Léopold 1er ceux de son fils, l’archiduc Charles. Charles II, maladif et sachant qu’il ne pouvait avoir d’héritier, avait néanmoins semblé soutenir le successeur français. En effet, Louis XIV et sa femme avaient solennellement renoncé à leurs droits sur le trône espagnol mais la diplomatie française avait fini par obtenir, au dernier moment, de Charles II la désignation comme son successeur du petit-fils du Roi Soleil, Philippe d’Anjou. Les choses vont aller vite. Philippe d’ Anjou arrive à Madrid au début de 1701. Il est tout de suite couronné sous le nom de Philippe V. Toutes les puissances européennes le reconnaissent,  à l’exception de l’empereur Habsbourg. Mais la décision d’ouvrir l’empire colonial espagnol au commerce français soulève l’opposition de l’Angleterre et des Provinces-Unies. Une grande alliance se forme alors contre la France et l’Espagne. Elle regroupe l’Angleterre, le Saint-Empire,  la Hollande, et plus tard le Portugal et la Savoie. C’est une coalition contre Louis XIV et Philippe V qui ont comme seule alliée la Bavière. La guerre de Succession d’Espagne éclate en septembre 1701. Après quelques succès franco-espagnols entre 1701 et 1704, les désastres vont suivre. Les Anglais s’installent à Gibraltar, l’archiduc Charles est proclamé roi d’Espagne en septembre 1706 et Philippe V est chassé de Madrid. L’hiver 1708-1709 est désastreux pour la France envahie, où sévit la famine. Louis XIV tente des négociations mais les conditions sont si humiliantes qu’il les refuse.

Les Français tentent alors un ultime effort. Le maréchal de Villars arrête les alliés à Malplaquet en 1709 et en 1710, vainqueur à Villaviciosa, il les chasse de Catalogne. Deux immenses victoires. Un tournant pour la guerre, conforté par la mort, inopinée, de l’Empereur Joseph 1er. Son successeur, l’archiduc Charles, monte sur le trône impérial sous le nom de Charles VI. Les puissances alliées sont alors terrifiées à l’idée d’une reconstitution de l’Empire de Charles-Quint au profit de Charles VI. L’Angleterre se retire immédiatement de la coalition et Villars remporte une victoire décisive à Denain, près de Valenciennes, en 1712. Une série de traités, dont celui d’Utrecht en 1713, mettent fin à ces terribles conflits. Philippe V est reconnu roi d’Espagne et un nouvel ordre européen est installé. L’Autriche, à la tête de l’Empire, investit l’Italie. La France retrouve ses frontières et l’Angleterre devient maître du rocher de Gibraltar, le verrou de la Méditerranée dont elle a toujours la clé… Philippe V règne sur l’Espagne tandis que la plupart des possessions espagnoles en Europe, comme Naples, la Sicile, le Milanais et les Pays-Bas sont cédées à l’Empereur. Quant à l’Angleterre, elle garde Gibraltar et Minorque, en même temps qu’elle annexe Terre-Neuve et l’Acadie, au Canada. 

C’est donc désormais, après la longue épreuve de la guerre, un Français qui règne à Madrid et qui est le Grand-Maître de la Toison d’Or. Les Habsbourg ne veulent pourtant pas renoncer à leurs droits sur cet ordre prestigieux. A partir de ce moment, la Toison d’Or a eu deux grands maîtres. L’un comme l’autre pouvaient y prétendre, le roi d’Espagne à Madrid, d’une part, et le souverain Habsbourg du Saint-Empire à Vienne, de l’autre. C’est la raison pour laquelle le roi Louis XV a été fait chevalier de la Toison d’Or par le roi d’Espagne. Il est le premier roi de France à entrer dans cet ordre. On comprend qu’il y soit attaché et qu’il veuille que son insigne de couleur soit le plus beau jamais réalisé !

 

Ressources bibliographiques : 

Henri Dubois, Charles le Téméraire (Fayard, 2004)

François Farges (direction), Pierres  Précieuses, catalogue de  l’exposition au Muséum National d’ Histoire Naturelle (Van Cleef & Arpels/Flammarion  2020)

Pierre Gaxotte, de l’Académie française, Louis XV (Flammarion, 1980)

Xavier Salmon (direction), Madame de Pompadour et les Arts (Réunion des Musées Nationaux, 2002)

Jean des Cars, La saga des favorites (Perrin, 2013)

 

"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière 
Diffusion et édition : Clémence Olivier et Salomé Journo 
Graphisme : Karelle Villais

Cet épisode a été réalisé en partenariat avec le Muséum national d’Histoire naturelle à l’occasion de l'exposition "Pierres Précieuses" que vous pourrez découvrir à Paris dès que les musées rouvriront leurs portes.

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