La conspiration du général Malet (partie 2)

SAISON 2020 - 2021
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En 1812, après plusieurs séjours en prison pour des conspirations semblables, le général Malet organise un nouveau complot pour se débarrasser de Napoléon. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’Histoire", Jean des Cars raconte les dessous de cette tentative de prise de pouvoir ratée…  

Le 28 octobre 1812, Malet profite des difficultés de la campagne de Russie pour tenter de renverser Napoléon… Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars poursuit le récit de la conspiration qui coûtera la vie au militaire déchu. 

Après la première conspiration de 1808, finalement classée sans procès et la deuxième, fantasmée, de 1809, Malet est transféré dans une autre prison parisienne, Sainte Pélagie. C’est bien pire que La Force. Dès le 18 août, il écrit à Fouché pour se plaindre de l’air insalubre de sa cellule et de son état de santé pitoyable. Finalement, il est transféré à la Maison de Santé du docteur Dubuisson, située rue du Faubourg Saint-Antoine, à deux pas de la Barrière du Trône. Les maisons de santé de ce type étaient des établissements privés. Pour équilibrer leurs budgets, leurs directeurs mettaient une partie de leurs bâtiments à la disposition de la préfecture de Police qui y plaçait certains prisonniers d’Etat, soit parce qu’ils étaient malades, soit parce que le préfet voulait se montrer bienveillant à leur égard. Les prisonniers étaient détenus sur parole. Il n’y avait ni verrous ni gardiens. Malet s’installe donc confortablement dans cette  demeure tenue par le docteur Dubuisson, un médecin réputé. On peut dire qu’il vit aux frais de l’Etat puisque sa pension continue à lui être versée. Il a même suffisamment d’argent pour que son épouse loue un vaste appartement au 48 rue de l’Université, quartier très prestigieux… Quant à leur fils, il est placé en pension en province. Chez Dubuisson l’ex-général dispose de deux pièces en rez-de-chaussée avec accès au jardin. Il peut même recevoir des amis à dîner, ce dont il ne se prive pas ! Bref, une vraie-fausse prison dorée, un lieu idéal… pour préparer une nouvelle conspiration.

Malet constitue son équipe

Dans cette étrange prison, Malet est le seul détenu d’Etat républicain. Malgré leurs opinions opposées, il sympathise avec d’autres pensionnaires comme Armand et Jules de Polignac, Puyvert et Bénigne de Bertier, détenus depuis des années pour avoir participé à des complots royalistes contre le régime napoléonien. En 1810, arrive un nouveau prisonnier d’Etat, l’abbé Lafon. Encore un conspirateur royaliste ! Il entre tout de suite dans le jeu obsessionnel de Malet, contrairement aux pensionnaires royalistes qui ne veulent pas s’engager. Ils constituent une équipe. Le premier recruté est André Doutreux. Il a 28 ans. C’est un poète qui vivote en étant précepteur dans quelques familles. Comme il a étudié le droit, il devient l’homme de loi du complot. Le deuxième est Jean-Auguste Rateau, ancien caporal. Malet l’informe qu’après la conspiration, il sera son aide-de-camp. S’y ajoutent deux autres personnages dont un moine espagnol, Josef-Fernandez de Caämano. Il a 39 ans, aucun moyen d’existence, et parle un français très approximatif. Il est ravi de se joindre à cette équipe qui comprend aussi le général François-Antoine Desnoyers. Mis à la retraite sous le Consulat, il avait comploté dans un réseau royaliste et avait passé six ans en prison avant d’être libéré fin 1811. Il est très en colère car on refuse de le rappeler au service. Malet lui promet qu’il sera son chef d’Etat-Major. Desnoyers est le plus méfiant. Au moment de l’action, il se retirera à temps de l’aventure.

Malet a donc une petite équipe, dévouée mais pas très brillante. Il lui faut  des gens ayant plus d’envergure. Ils sont recrutés à la prison de la Force : deux généraux, La Horie et Vidal, et un agitateur corse, Boccheciampe. Les conspirateurs sont réunis. Il ne reste plus qu’à planifier le complot. Chez le docteur Dubuisson, on lit les gazettes et les nouvelles de Russie ne sont pas très bonnes. Le Chargé d’Affaires autrichien à Paris écrit à son ministre Metternich, dans un rapport à l’automne 1812 : “La bataille du 7 septembre (La Moskova) de laquelle on n’était informé ici qu’à la fin du mois, fit généralement représentée une seconde bataille d’Eylau. La consternation c'était alors répandue, le sacrifice que la Russie venait de faire en incendiant Moscou n'admettait alors dans l'opinion plus aucune chance d'une paix prochaine.  Le cri “C’est une seconde guerre d’Espagne” devint universel.”

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Les difficultés de Napoléon en Russie n'avaient pas échappé aux conspirateurs de la Maison Dubuisson. Il fallait très vite passer à l’action car “le moment était merveilleusement choisi”. Toujours aussi réactif, Malet décide, pour justifier le faux sénatus-consulte du renversement de l’Empire, qu’on annoncerait en même temps que la mort de l’empereur sous les murs de Moscou. Le décès du souverain serait considéré comme plausible, chacun savait à quel point Napoléon n’hésitait pas à s’exposer lors des batailles. Avec le temps qu’il faudrait pour le vérifier, il n’y avait guère de chances que les conspirateurs soient démentis avant la réussite de leur coup d’Etat. Une fois le nouveau gouvernement installé, si Napoléon tentait de rentrer en France, on se saisirait de lui de préférence en Allemagne et on le fusillerait séance tenante. 

Malet s’attelle seul à la rédaction de faux documents : sénatus-consulte, proclamations, ordres aux officiers, ordre du jour à la Garnison de Paris, nominations, etc. Les documents sont copiés plusieurs fois, notamment par Rateau. On y ajoute même un cachet, du plus bel effet. Malet se renseigne également sur les troupes présentes à Paris, les casernes où elles sont affectées et les noms de leurs chefs. Il sélectionne avec soin les chefs de corps qui seront approchés en premier. Il en choisit deux : le premier est le commandant Soulier qui commande la Deuxième Cohorte de la Garde Nationale, stationnée à la Caserne Popincourt. Soulier avait participé aux campagnes d’Egypte, d’Italie et d’Espagne. On le disait “aussi borné qu’il était brave”. Il n’était pas très heureux de sa nouvelle affectation. Un bon point pour les conspirateurs. De plus, il connaissait très mal Paris et la situation politique. Le second est le colonel Rabbe, un vieux routier de la place de Paris. Depuis 1803 il commande les deux bataillons de la capitale. Il a fait partie de la Commission militaire qui avait condamné à mort le duc d’Enghien en 1804. C’est un peu risqué mais on espère le convaincre facilement car la Garde de Paris est essentielle pour contrôler les rues et les portes de la capitale. C’est décidé, on fixe la date au 23 octobre 1812.

Une conspiration qui tourne mal…

Ce jour-là, à 4 heures du matin, le général Malet, en uniforme, escorté d’un faux aide-de-camp et d’un faux commissaire de police, se présente au corps de garde de la caserne Popincourt. Introduits auprès du général Soulier, ils lui annoncent la mort de l’empereur. La troupe est rassemblée dans la cour où Malet lit un sénatus-consulte qui annonce la formation d’un gouvernement provisoire et la fin de la guerre. De là, escorté par cinq compagnies, il se rend à La Force. Il fait libérer les deux généraux républicains, La Horie et Vidal. La Horie gagne aussitôt la préfecture de police avec la 2ème Compagnie, fait saisir le Préfet Pasquier, aussitôt remplacé par le conspirateur Doutreux. Sans rencontrer davantage de résistance, La Horie s’empare du ministre de la police Savary, qui est conduit, tout comme Pasquier, à la prison de La Force. Vidal, lui, a pour mission d’appréhender le ministre de la Guerre, Clarke, mais il ne va pas exécuter cet ordre. Soulier se rend chez le Préfet de la Seine, Frochot, et lui apprend qu’il fait partie du gouvernement provisoire. Frochot accepte, sans tergiverser, de laisser sa place au Corse Boccheciampe. Malet, lui, s’est rendu auprès du général Rabbe qui commande la Garde de Paris. Il envoie aussitôt ses hommes aux barrières de Paris. Il croit vraiment que Napoléon est mort…

A 9 heures du matin, Malet s’est rendu maître de Paris. Il ne lui reste plus qu’à gagner l’Etat-Major de la 1ère Division militaire, place Vendôme. Il veut arrêter le général-gouverneur Hulin, chef de l’Etat-Major. Après avoir contrôlé l’ensemble de la Place Vendôme et l’hôtel de l’Etat-Major, il se rend au domicile du général Hulin. Celui-ci est occupé à sa toilette lorsque les visiteurs sont introduits dans sa chambre. Ils lui annoncent  d’abord la mort de l’empereur, puis que le Sénat a aboli le gouvernement impérial et qu’il est chargé de remplacer le général. Il ajoute : “J’ai même le devoir pénible de vous mettre en arrestation”. Madame Hulin se mêle alors à la conversation. Elle dit : “Mon ami, si Monsieur doit vous remplacer, il doit avoir des ordres à vous communiquer”. Hulin demande à voir les ordres. Malet sort alors un pistolet de sa poche et tire sur Hulin en lui disant : “Mes ordres, les voilà” ! Il sera le premier et le seul blessé de la conspiration.

C’est alors que Doucet, le chef d’Etat-Major de Hulin arrive dans la pièce et se saisit, avec le commandant Laborde, de Malet. Comment ce dernier a-t-il pu penser que si l’empereur était mort, la Place de Paris n’aurait pas été prévenue en premier ? Doucet reconnaît d’ailleurs le général Malet comme un conspirateur notoire. Un médecin est convoqué pour s’occuper de la blessure de Hulin. On ne pourra pas extraire la balle de sa mâchoire. Le gouverneur militaire de Paris gagnera encore un peu plus l’estime de Napoléon. Désormais, le peuple parisien lui décernera le sobriquet de “Bouffe la balle” ! Doucet prend très vite les choses en main. Il envoie des émissaires dans tous les lieux de pouvoir, à commencer par les domiciles de Cambacérès, de Clarke, de Serrurier, Gouverneur des Invalides, de Savary et de Pasquier. Ces deux derniers sont promptement libérés de la prison de La Force. A midi, tout est rentré dans l’ordre. Les conjurés sont tous arrêtés. Outre Malet et La Horie, plus de cinquante individus. La conjuration a échoué.

Cambacérès va alors voir l’impératrice Marie-Louise. En tant qu’archichancelier, c’est lui qui remplace l’empereur en son absence. Il a été rapidement prévenu des événements par des fonctionnaires du ministère de la police et il a su que tout était fini par un message de Doucet. Il n’a jamais perdu son sang-froid. Il  prend  toutes les mesures nécessaires pour remettre de l’ordre dans Paris puis se rend à Saint-Cloud auprès de l’impératrice et du roi de Rome, le fils de Napoléon. Marie-Louise n’a pas eu le temps de s’inquiéter, même si elle avait trouvé curieux qu’une Compagnie de la Garde Impériale soit arrivée le matin au château pour renforcer sa sécurité. Cambacérès lui fait le récit des événements et l’assure que tout est terminé. La duchesse de Montebello plaisante avec elle : “Un peu plus et vous étiez guillotinée !”, allusion un peu lourde à la grand-tante de Marie-Louise, Marie-Antoinette. Elle rit. Elle n’a pas du tout conscience de la gravité des faits. Elle écrit à son père l’empereur d’ Autriche : “Je ne me chagrine pas trop du trouble qu’ont fait ces quelques têtes brûlées, car je connais trop bien le bon caractère du peuple et son dévouement à l’Empereur pour ne m’être pas alarmée un seul instant.”

Malet va comparaître devant le Conseil de Guerre en compagnie de vingt-trois complices involontaires, surtout coupables de crédulité. On le condamne à mort ainsi que La Horie, Vidal, Boccheciampe, Rateau et neuf officiers et sous-officiers coupables d’avoir oublié le roi de Rome. En effet, Napoléon a un successeur naturel, même s’il n’a que trois ans. On semble l’avoir un peu oublié ce matin du 23 octobre… Moins d’une semaine après l’affaire, le jeudi 29 octobre, à 3 heures de l’après-midi, les douze condamnés s’adossent au Mur des Fermiers Généraux, à la Barrière de Grenelle. Aucun d’eux n’accepte d’avoir les yeux bandés. Juste avant d’être fusillé, Malet crie à la foule : “Je tombe, mais je ne suis pas le dernier des Romains !”

Napoléon rentre à Paris

L’empereur regagne Paris dans la nuit du 18 au 19 décembre 1812. Le jour de son arrivée, il convoque les princes et les ministres. Tout le monde pense qu’il va passer sa colère sur Savary et Pasquier. Mais non ! Savary va rester ministre de la police et Pasquier conservera sa préfecture. Bonaparte ne souhaite pas se venger. Il a perçu le danger de n’avoir pas prévu une régence. Au moment de repartir en campagne au printemps 1813, il signe des Lettres Patentes qui font de Marie-Louise, qui a 22 ans, la régente. En cas de mort du souverain, le pouvoir revient de droit à l’impératrice ou, à défaut, au premier prince héréditaire de la Couronne et aux autres princes dans l’ordre de succession. Dans les deux cas prévus par le sénatus-consulte, la régente exerce certains pouvoirs seule mais toujours au nom de l’empereur mineur. Elle nomme les grands dignitaires, les grands officiers, les ministres et les sénateurs. Pour toutes les autres décisions, elle est assistée d’un Conseil de Régence, tout comme Anne d’Autriche lors de la minorité de Louis XIV. Napoléon s’inspire de la tradition des Bourbons, qui a fait ses preuves. Il a pris en compte les faiblesses du système. Il y a remédié mais quel coup de semonce !

 

 

Ressources bibliographiques :

Thierry Lentz, La conspiration du général Malet (Perrin, 2012)

André Castelot, La campagne de Russie, 1812 (Perrin, 1991)

Jean Tulard (direction), Dictionnaire Napoléon (Fayard, 1987)

 

 

"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière 
Diffusion et édition :  Clémence Olivier et Salomé Journo 
Graphisme : Karelle Villais

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