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Jeanne d'Arc, héroïne du patriotisme

Jeanne d'Arc, héroïne du patriotisme

Au Cœur de l'Histoire
29 avril 2020 Épisode · Société
Description de l'épisode

C'était il y a tout juste cent ans. Jeanne d'Arc était canonisée par le Pape Benoît XV. Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars dresse le portrait de cette jeune bergère de Lorraine devenue héroïne patriotique pour avoir libéré la France des Anglais.


Le 16 mai 1920, Jeanne d’Arc devient une Sainte. Elle est canonisée par le Pape Benoît XV. Quelques mois plus tard, le parlement de la Troisième République vote une loi qui instaure une fête nationale de Jeanne d’Arc célébrée le deuxième dimanche de mai. Mais pourquoi cette "jeune bergère qui a entendu des voix" bénéficie-t-elle d'une telle reconnaissance ? Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire" , produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars retrace le parcours de Jeanne d'Arc. 

Nous sommes au château de Chinon, joyau du Val de Loire, le 9 mars 1429. Derrière ses hauts murs, le Dauphin de France, fuyant l’ennemi anglais, s’est réfugié. Il vit dans une cour étriquée. Sa garde l’informe qu’une jeune fille, venue de Lorraine avec quelques compagnons, demande à être reçue par le futur Charles VII. On la prend pour une sorcière et la suite du Dauphin méprise sa requête. L’inconnue insiste : elle doit être reçue d’urgence, ce qu’elle doit dire au prince héritier, et à lui seul, ne saurait attendre. 

Au bout de trois jours, le Dauphin accepte de la recevoir mais il craint une ruse des Anglais. Aussi, modestement vêtu, il se glisse parmi les trois cents gentilshommes de sa cour portant de riches atours. Et pour tester la sincérité de la jeune fille, il ordonne à l’un de ses conseillers de se parer des vêtements royaux et de prendre place sur le trône. Ainsi, le Dauphin pense confondre l’étrange visiteuse.

Celle-ci s’avance avec aisance. Son assurance est inouïe. Elle ne se dirige pas vers l’homme qui est, ostensiblement, assis à la place du Dauphin mais vers le véritable fils du roi, debout, dissimulé parmi ses gens. Elle n’hésite pas : c’est bien lui, avec son long nez, ses petits yeux et ses épaules étroites. Respectueuse mais déterminée, elle s’avance vers lui. Dans un premier réflexe, cet homme laid prétend ne pas être l’héritier de la couronne de France. Mais le piège ne fonctionne pas. L’inconnue parle d’une voix douce mais affirmée : "Gentil Dauphin"... 

Cette formulation est pertinente : en effet, le fils de Charles VI et d’Isabeau de Bavière n’ayant pas été sacré après la mort de son père, il n’est encore que le Dauphin. Celle qui se présente comme "Jehanne la Pucelle" assure qu’elle va l’aider à reconquérir son royaume dont une partie est occupée par les Anglais. En insistant, elle obtient un entretien secret avec lui. Il en ressort réconforté. 

Une rumeur prétendra que Jeanne d’Arc lui aurait certifié qu’il était bien le fils légitime du roi Charles VI. En effet, la reine, Isabeau de Bavière, avait des moeurs adultères et on colportait que le Dauphin serait, en fait, le fils du beau-frère de la reine, Charles d’Orléans, frère de Charles VI. La reine elle-même mettait en doute la paternité du roi ! C’est l’un des mystères de Jeanne d’Arc : comment pouvait-elle détenir un pareil secret ? Etait-ce la vérité ? Quelles preuves aurait-elle pu lui fournir ?

La thèse d’une ascendance royale mais peut-être bâtarde de Jeanne d’Arc, conserve ses partisans. Elle expliquerait que Jeanne d’Arc, en réfutant la rumeur et en donnant des preuves de sa fausseté, ait immédiatement eu une forte influence sur le Dauphin, jusque là engoncé dans sa torpeur. Soudain, l’affreux doute était chassé de son esprit. Sa légitimité lui donnait une force inattendue et une confiance envers cette inconnue venue de loin... Cependant, la teneur exacte de cette entrevue du 25 février 1429 ne fut jamais révélée.

Jeanne va "bouter les Anglais hors de France"

Toutefois, l’entourage du Dauphin reste méfiant. Il veut en savoir plus sur cette étrange bergère et ses motivations. La jeune fille déclare qu’elle serait née à Domrémy, en Lorraine, à la frontière du Barrois. Elle aurait environ 18 ans. Son père, Jacques d’Arc, serait un paysan aisé. Affirmant être très pieuse, Jeanne raconte qu’elle avait à peu près 13 ans lorsque, gardant ses moutons, elle aurait entendu des voix célestes. Selon elle, ces voix étaient celles de Saint Michel, de Sainte Catherine et de Sainte Marguerite. Ces voix lui auraient inspirée une mission : sauver la France dont toute la partie septentrionale est alors occupée par les troupes anglo-bourguignonnes. Cela explique pourquoi le Dauphin s’était réfugié à Chinon. Ce sont les heures les plus sombres de la guerre de Cent Ans et les Anglais occupent Paris. 

Bien que Jeanne obtienne quelques troupes, les conseillers du Dauphin doutent de la sincérité de Jeanne. Elle est convoquée à Poitiers. Un aréopage de matrones et d’érudits doit décider si elle est une affabulatrice d’une part, et si elle est bien "pucelle" comme elle l’affirme. Ces examens, tant religieux que médicaux, durent trois semaines. Une sorte de procès par anticipation. Les plus sceptiques finiront par admettre, à regrets, qu’elle est bien une "envoyée de Dieu". C’est d’autant plus étonnant que même si Jeanne assure avoir entendu des voix, aucun ordre, aucune congrégation ne la soutient. La mission de l’inconnue venue de Lorraine est uniquement militaire et politique : elle doit bouter, c’est à dire chasser, les Anglais hors de France.

Alors commence une glorieuse épopée. En quelques mois, Jeanne la bergère devient Jeanne la guerrière. Elle va changer le cours de l'histoire. En effet, dès la fin avril, elle gagne Orléans. La ville était assiégée par les Anglais depuis plus des sept mois et allait, inévitablement, succomber à la famine. Après quelques jours de combats, grâce à l’ardeur de la jeune fille, Orléans est délivrée le 8 mai 1429. A cheval, Jeanne caracole dans la ville délivrée. Elle incarne le début de la reconquête. Ce succès local a un profond retentissement et marque un tournant dans la guerre de Cent Ans.

Les Français électrisés par la victoire

Les Français sont, si l’on peut dire, électrisés par cette victoire, aussi inespérée que inattendue et obtenue par Jeanne d’Arc. Ses compagnons, comme Dunois et Lahire, la soutiennent et appuient ses interventions, tout de même surpris des talents et du courage de la "bergère qui a entendu des voix". Le 18 juin 1429, à Patay, près d’Orléans, où les Français l'avaient poursuivi, l'Anglais Talbot est vaincu. Une nouvelle défaite anglaise... Puis, Jeanne prend Auxerre, Troyes et Châlons, ce qui lui ouvre la route de Reims. 

Avec un profond sens politique, elle avait compris que seule l’onction du sacre ferait du Dauphin le véritable souverain de France. Elle force les portes de Reims. L’enthousiasme populaire contraint le gouverneur bourguignon, allié des Anglais, à s’incliner. Le 17 juillet 1429, le timide et complexé Dauphin devient Charles VII en étant sacré dans la cathédrale. Sa légitimité est désormais incontestable. Elle a été forgée en seulement cinq mois par Jeanne d’Arc.

Le roi, qui, redisons-le, est peu audacieux de nature, ne songe alors qu’à opérer une prudente retraite vers la Loire, une fois de plus. En revanche, Jeanne veut amplifier sa victoire. Elle va marcher sur Paris et délivrer la capitale, laquelle, très anglophile, n’a guère envie d’être libérée...

Jeanne d’Arc se présente devant Paris le 26 août. Les Parisiens la reçoivent très mal ! L’occupation anglaise leur convient... Ils renforcent leurs défenses ! Jeanne échoue à reprendre Paris. Le 8 septembre, elle est blessée à la cuisse devant la Porte Saint-Honoré, actuelle place du Théâtre Français. Elle lève le siège. Sans enthousiasme, elle suit Charles VII dans sa retraite au-delà de la Loire. En octobre 1429, elle réussit à s’emparer de Saint-Pierre-le-Moûtier mais échoue devant la Charité-sur-Loire.

Jeanne est livrée à l'ennemi contre une rançon 

Les habitants de Compiègne, fidèles à Charles VII, l’appellent au secours. Elle y entre en pleine nuit le 23 mai 1430 mais elle est capturée le lendemain par les Bourguignons. Obéissant aux injonctions de l’Université, les Bourguignons livrent "La Pucelle d’Orléans" aux Anglais, en échange d’une énorme rançon. La prisonnière était devenue gênante : Charles VII ne voulait pas qu’elle se mêle de politique. Il souhaitait qu’elle se contente, si l’on peut dire, de victoires sur l’ennemi. Le Roi ne tente rien pour la sauver. Il lui devait son trône, il l’abandonne ! Un exemple navrant de l’ingratitude de certains hauts personnages ayant la mémoire courte...

Ce sont les gens d'Église qui veulent juger Jeanne. Ils la considèrent toujours comme une sorcière. Elle doit donc leur être remise. Elle est enfermée au château de Rouen. Son procès de déroule dans cette ville mais il est instruit par l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, car Jeanne avait été capturée dans son diocèse. Ce prélat, favorable aux Bourguignons, est assisté du vice-inquisiteur de France, Jean Lemaître. Jeanne est d’abord accusée d’avoir porté des habits d’homme. Elle répond qu’on lui avait volé ses vêtements. On lui reproche même sa cuirasse ! 

On l’accuse ensuite d’avoir prophétisé, d’avoir prétendu qu’elle était certaine de son salut, d’avoir inventé, par les voix qu’elle aurait entendues, des révélations divines. Jeanne est assaillie de questions. Parfois, dans un moment de faiblesse, elle reconnaît tout ce que l’Eglise exige d’elle. Puis, harcelée, elle revient sur ses déclarations antérieures. Elle trouble ses juges en affirmant sa foi chrétienne et que les voix qui ont guidé son engagement ne l’ont pas trompée. Ecoutons Jeanne, lors de son 5e interrogatoire non public, le mercredi 14 mars 1431 : 

LA FONTAINE : "Qu’avez-vous demandé à vos voix?"

JEANNE "J’ai demandé à mes voix trois choses : l’une, mon expédition ; l’autre, que Dieu aide aux Français, et garde bien les villes de leur obéissance ; et l’autre, le salut de mon âme... En outre, je requiers, s’il arrive que je sois menée à Paris, que j’ai le double de mes interrogatoires et réponses, afin que je le baille à ceux de Paris et puisse leur dire : 'Voici comme j’ai été interrogée à Rouen, et mes réponses', et que je ne sois plus travaillée de tant de demandes." 

L’ÉVÊQUE - "Puisque vous avez dit que nous, évêque, nous nous mettions en danger de vous mettre en cause, vous demandons ce que cela veut dire, et en quel danger nous vous mettons, nous évêques et les autres ?" 

JEANNE - "J’ai dit à monseigneur de Beauvais : 'vous dites que vous êtes mon juge, je ne sais si vous l’êtes ; mais avisez-vous bien que vous ne me jugiez mal, que vous vous mettriez en grand danger. Et je vous en avertis, afin que, si Notre Seigneur vous en châtie, j’aie fait mon devoir de nous le dire'."

La justice ecclésiastique ne peut admettre que cette paysanne soit une émissaire divine. Le 29 mai 1431, Jeanne est conduite au cimetière de Saint-Ouen, à Rouen. On lui lit la sentence : elle est déclarée relapse, c’est-à-dire hérétique, par le tribunal comptant trente-neuf assesseurs. Ils sont tous issus de l’Université de Paris, alors surnommée "Le soleil radieux de la Chrétienté". Le lendemain matin, après avoir obtenu le droit de se confesser et de communier, la condamnée est livrée au bourreau. Jeanne d’Arc est brûlée vive, le 30 mai, sur la place du Vieux Marché. Elle n’aurait pas été étranglée avant d’être livrée aux flammes....

Les remords tardifs de Charles VII 

En pensant que ce jugement allait calmer les esprits, les accusateurs de la bergère de Domrémy oublient qu’elle a incarné la reconquête. En effet, son épopée, qui n’a duré que quatorze mois, démontre qu’elle a délaissé volontairement la partie du royaume sous contrôle français. La confrontation des cartes de l’époque, prouve que la "Pucelle" n’a jamais cessé d’opérer en territoire occupé par les Anglais. Les victoires militaires de Jeanne d’Arc ont donc mis en route ce mécanisme des victoires, renversant celui des défaites. 

La Trémoille, jusque-là conseiller le plus influent du roi, est démis de ses fonctions et Charles d'Anjou lui succède. Le traité d’Arras, du 22 septembre 1435 détruit l’alliance anglo-bourguignonne. Le duc de Bedford, frère du roi Henry V d’Angleterre et de France, meurt et Paris ouvre ses portes au connétable de Richemont en 1436. Charles VII y fait son entrée solennelle en 1437. Les anciens compagnons de Jeanne d’Arc accumulent les victoires : Montereau en 1437, Montargis, Creil et Pontoise en 1441. 

En 1444, une trêve est signée avec l’Angleterre. Cette pacification permet à Charles VII de réorganiser l’administration, l’armée, le trésor. Le roi attendra d’avoir repris Rouen en 1450 et que la Normandie redevienne française pour ouvrir une enquête sur son procès et son supplice.

En 1456, le Pape Calixte III prononce la réhabilitation de Jeanne d’Arc. Le jugement, prononcé vingt-cinq ans plus tôt par le tribunal religieux de Rouen, est donc annulé par l'Eglise de Rome. Si le premier procès avait été exigé à l’instigation de la couronne d’Angleterre, le second est sous l’égide du roi de France. Un désaveu pour les magistrats qui avaient trouvées suspectes les victoires d’une jeune illettrée commandant des hommes de guerre, aguerris aux combats. Le seul portrait de Jeanne d’Arc dont on dispose est un dessin fait de son vivant en marge du registre de Parlement de Paris. On y lit le récit du siège d’Orléans.

Avec le temps, Jeanne d’Arc est devenue un symbole de revendications nationalistes. Il y a même un mouvement politique qui revendique son combat. Il y a plusieurs statues de Jeanne d’Arc à Paris, à pied ou à cheval, mais toujours cuirassée et l’épée à la main ou brandissant un drapeau à fleur de lys. Cependant l’hommage le plus significatif est la statue équestre de la conquérante à Chinon, sur la place qui porte son nom. L’ouvrage en bronze, qui représente Jeanne au combat, brandissant son épée sur son cheval au galop, rappelle que l’épopée a commencé ici, à l’arrivée de Jeanne et de compagnons, le 6 mars 1429. C’est à cet endroit, près d’un puits, qu’elle aurait posé le pied, en descendant de sa monture, à Chinon, là où tout allait commencer...

Jeanne d'Arc, enjeu d'un débat national 

La canonisation de Jeanne d’Arc en 1920 peut sembler paradoxale dans la France républicaine depuis 1870. La condamnation par Rome des Démocrates-Chrétiens français, la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905, les mauvaises relations de l’Action française avec les autorités, notamment à cause de sa position antidreyfusarde, semblent, soudain lointaines. La raison de cette renaissance de la mémoire de Jeanne d’Arc est la Première Guerre mondiale. L’union sacrée, la dévotion extraordinaire de nombreux officiers et soldats ayant invoqué l’âme de Jeanne d’Arc pendant quatre ans, même si l’ennemi n’était plus celui de la guerre de Cent Ans, ont réveillé le souvenir de Jeanne d’Arc au nom du patriotisme. 

Cinq siècles après son combat pour la libération de la France, la paix revenue et les polémiques éteintes, le pays honorait sa mémoire. Et à Rome, c’est en présence de l’Ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, que le Pape Benoit XV présida la cérémonie élevant Jeanne d’Arc au statut de sainte.

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars 

Cheffe de projet : Adèle Ponticelli

Réalisation : Guillaume Vasseau

Diffusion et édition : Clémence Olivier

Graphisme : Europe 1 Studio

 

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