Elizabeth II, guerre, amour et mariage (partie 2)

SAISON 2020 - 2021
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[1945-1952] A la sortie de la guerre, Elizabeth resserre ses liens avec Philip de Grèce. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'Histoire", Jean des Cars vous raconte comment la princesse héritière est parvenue à imposer ce jeune homme "rude et sans manières" à la famille royale et au monde.  

Philip de Grèce regagne Londres le 20 mars 1946 après sa mobilisation dans le Pacifique durant la guerre. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars vous raconte le mariage et le début de vie conjugale de ceux qui ne sont alors "que" le duc et la duchesse d’Edimbourg... 

Alors qu’Elizabeth célèbre la victoire d’abord au balcon du palais puis en se mêlant, avec sa soeur Margaret et quelques officiers de sécurité à la foule qui manifeste sa joie, Philip est bien loin du Royaume-Uni. 

Il est à bord du destroyer H.M.S. Whelt car la guerre n’est pas finie dans la Pacifique. C’est seulement le 15 août que le Japon capitulera, après l’horreur atomique sur Hiroshima et Nagasaki. Le navire de Philip escorte le cuirassé USS Missouri où est signée la reddition officielle de l’empire du Soleil Levant, dans la baie de Tokyo.

Le jeune homme ne rentre à Londres que le 20 mars 1946. Il doit accomplir une douloureuse formalité. Avec son fidèle ami Mike Parker, il va se rendre à Monaco, où son père, le prince André de Grèce, est mort deux ans plus tôt. Philip était alors en mer et n’avait pu se rendre à ses obsèques. Il va récupérer des objets personnels de son père, peu de choses en fait : deux brosses à cheveux, des boutons de manchettes, des malles remplies de vêtements, et surtout une chevalière armoriée, qui ne quittera plus l’auriculaire de sa main gauche. Triste héritage…

Quant à sa mère, elle s’est retirée à Athènes où elle a fondé un ordre religieux orthodoxe, après une conduite exemplaire pendant la guerre durant laquelle elle a caché et protégé des juifs recherchés par l’occupant allemand.

A son retour, Philip va évidemment revoir Lilibeth. Tout le monde est au courant de leur attirance mutuelle mais le roi de Grèce, qui vient de récupérer son trône, ainsi que Louis Mountbatten en ont fait un peu trop pour soutenir Philip. Ils exaspèrent George VI et même le prince, qui souhaite seulement que les choses se passent sans excès de zèle… Il faut dire que dans l’entourage du roi, sa cotte n’est pas très haute. Le secrétaire particulier du souverain, Lascelles, le trouve "rude et sans manières". Il n’a pas fréquenté les bons collèges, notamment Eton. De plus, il a eu quelques brèves liaisons féminines pendant la guerre et l’on craint qu’il ne devienne un mari infidèle… Philip est pourtant invité à Balmoral à l'été 1946, et c’est là qu’il va faire sa demande à Elizabeth. 

Nul ne sait comment les choses se sont passées. C’est leur secret. Ce que l’on sait en revanche, c’est que le roi et la reine souhaitent que cette demande en mariage demeure secrète pendant un an. Ce n’est pas une marque d’hostilité à l’encontre de Philip, ils sont même tombés sous son charme ! C’est juste pour profiter encore un peu de leur fille aînée et pour pratiquer, une dernière fois, le "Us Four", ce "Nous Quatre" qu’ils chérissent tant... George VI veut que Lilibeth fête son 21ème anniversaire en Afrique du Sud, lors d’un voyage officiel de la famille royale, programmé depuis un an.

Le prétexte politique de ce voyage est de soutenir les autorités sud-africaines avant des élections cruciales que le parti nationaliste, dominé par les Boers, risque d’emporter, ce qui permettrait d’instaurer l’apartheid. C’est effectivement très grave mais il y a une autre raison : le roi ne va pas bien, il est épuisé par ses années de guerre. Un déplacement en bateau, vers un pays ensoleillé, lui ferait le plus grand bien.

Le premier voyage outre-mer de la princesse 

Depuis juillet 1945, Churchill n’est plus Premier ministre. Malgré tous ses efforts et ses résultats pendant la guerre, les conservateurs ont été battus. Le nouveau chef du gouvernement est le travailliste Clement Attlee. Il est très favorable à ce voyage en Afrique du Sud. D’autre part, il vient de prendre une décision politique lourde de conséquences : accorder à l'Inde son indépendance. Il a demandé à Lord Louis  Mountbatten, qui s’est couvert de gloire pendant la guerre en Extrême-Orient et particulièrement en Birmanie, d’accepter la charge de dernier vice-roi des Indes. C’est à lui qu’incombera la mission de négocier l'indépendance du pays.

Lord Mountbatten, Dickie pour ses proches, et son épouse Edwina, invitent la famille royale à dîner chez eux en petit comité, en compagnie de Philip, à la veille de leur départ pour l’Afrique du Sud. Les Mountbatten s’apprêtent eux aussi à partir pour l’Inde. Ce dîner sera une sorte de confirmation des fiançailles officieuses de Lilibeth et Philip… 

Le 1er février 1947, le roi, la reine et leurs deux filles embarquent à Portsmouth à bord du HMS Vanguard. L’atmosphère y est très joyeuse. On voit les princesses en robes fleuries, jouer sur le pont avec les officiers en bermudas blancs. George VI est accompagné de son nouvel écuyer, très séduisant, lui aussi en blanc. En le choisissant, il a rompu avec une tradition qui voulait que ce poste soit occupé par un aristocrate. C’est un pilote de chasse de la Royal Air Force, héros de la bataille d’Angleterre, que le roi a voulu distinguer. Il s’appelle Peter Townsend. Si Lilibeth s’amuse, elle écrit cependant quotidiennement à Philip et reçoit également de lui un abondant courrier. 

C’est un long voyage de trois mois. Au Cap la tension est vive, mais en Rhodésie, l’atmosphère est détendue. Pique-niques, danses zoulous, voyage en train spécial : tout enchante les princesses. Le jour de ses 21 ans, le 21 avril 1947, Elizabeth prononce un discours à Cape Town, destiné aux populations de l’empire : "Je déclare devant vous tous que toute ma vie, qu’elle soit longue ou courte, sera dévouée à votre service et au service de notre grande famille du Commonwealth, empire auquel nous appartenons tous."

Quatre jours plus tard, la famille prend la route du retour.

Le plus grand mariage princier de l’après-guerre 

Pendant ce périple en Afrique du Sud, le Cabinet a étudié la possibilité d’octroyer la nationalité britannique au prince Philip de Grèce. Son patronyme est celui de la Maison royale de Danemark, Schleswig-Holstein-Sonderburg-Glücksburg. Trop long et impossible à prononcer ! Il portera donc le nom de sa mère, Battenberg anglicisé en Mountbatten, comme pour les membres de sa famille anglaise. Désormais, il sera le lieutenant Philip Mountbatten. Cette grave question étant tranchée et une année s’étant écoulée, les fiançailles d’Elizabeth et Philip sont annoncées, officiellement, aux grilles de Buckingham Palace le 10 juillet 1947. La date du mariage est fixée au 20 novembre. Ce sera le premier grand mariage princier de l’après-guerre.

La liste des invitations vire au casse-tête. On ne peut convier les parentèles allemandes qui ont participé à la guerre du côté du Reich. Aucune soeur de Philip ne sera présente. Quant à l’oncle David et sa chère Wallis, il n’en est pas question ! En dehors de ces quelques ostracismes, ce sera une très grande cérémonie. Les cadeaux affluent du monde entier, exposés au palais de Saint-James. Du pur-sang offert par l’Aga Khan au napperon tissé sur son métier par Gandhi, il y en a pour tous les goûts : 1 500 présents en tout !

Le roi et la reine offrent à leur fille un double rang de perles, qu’elle portait pour son discours télévisé du 8 mai 2020, en hommage à ses parents. En raison des difficultés économiques, il faut encore des coupons pour acheter du tissu. La princesse portera un somptueuse robe de satin blanc brodé, réalisée par Norman Hartnell, le couturier de sa mère. George VI confère l’Ordre de la Jarretière à sa fille et à son gendre. Il est, bien sûr, Altesse Royale et reçoit de nombreux titres mais c’est celui de duc d’Edimbourg que l'histoire retiendra. La veille du mariage, une immense réception réunit tous les invités royaux, venus en masse. 

La reine Mary est heureuse de retrouver tous ses vieux amis, dont beaucoup sont détrônés. On se déchaîne sur une danse à la mode, la conga, et c’est le roi, très détendu, qui conduit la chenille qui traverse joyeusement les salons du palais. Le lendemain, on a sorti le carrosse d’Etat qui le conduit avec sa fille à l’abbaye de Westminster. Après la cérémonie, le véhicule des jeunes mariés est acclamé tout au long du parcours et, bien sûr, les jeunes époux et la famille royale apparaissent au balcon…

A propos de ce mariage, Churchill dit : "C’est un éclair de couleurs sur la route que nous devons suivre". Le wedding breakfast est somptueux. A la fin du déjeuner, la princesse part se changer. Ses parents et les invités attendent le couple et répandent sur eux une pluie de pétales de roses. Elizabeth et Philip partent pour la gare de Waterloo. Ils passent la première partie de leur lune de miel à Broadlands, la propriété de campagne de lord Louis Mountbatten. C’est là que Lilibeth lit la lettre bouleversante que lui a adressée son père : "J’étais si fier de vous et si enthousiaste de vous avoir si près de moi pendant cette longue marche dans l’abbaye de Westminster. Mais quand j’ai donné votre main à l’archevêque, j’ai senti que j’avais perdu quelque chose de très précieux… Je vous ai regardée grandir pendant toutes ces années avec fierté sous l’autorité avisée de maman qui est, comme vous le savez, la plus merveilleuse personne du monde à mes yeux, et je puis, je sais, toujours compter sur vous et maintenant sur Philip pour nous aider dans notre travail… Je puis voir que vous êtes sublimement heureuse avec Philip qui est parfait, mais ne nous oubliez pas, c’est le vœu de votre toujours dévoué et aimant papa."

Une vraie vie de couple 

A son retour du voyage de noces, le jeune couple s’installe d’abord à Buckingham Palace. Philip travaille désormais à l’Amirauté et part tous les matins à son bureau. En mai 1948, les Mountbatten effectuent leur première visite officielle à Paris. Ils y connaissent un triomphe, du dîner à l’Elysée à la soirée à l’opéra. La jeune mariée est enceinte, mais personne ne s’en aperçoit. Le 14 novembre 1948, à Buckingham Palace, elle donne naissance à son premier enfant, Charles. 

Dès le printemps suivant, en juin 1949, Elizabeth et Philip s’installent à Clarence House qui a été entièrement restaurée pour eux. C’est Philip qui s’est occupé de la décoration. Pour la première fois de sa vie, il est chez lui, dans une maison aménagée par ses soins. Cette même année, il reprend la mer. Il est commandant en second du navire amiral de la flotte britannique en Méditerranée.

Ce n’est pas un hasard : son oncle, après avoir accompli sa difficile mission en Inde, commande la première escadre de croiseurs en Méditerranée, basée à Malte. Elizabeth part rejoindre son mari en novembre, laissant Charles à Londres avec sa nurse. Elle est accueillie par les Mountbatten et tombe sous le charme de Dickie, le prestigieux oncle de Philip. Il est excellent danseur, elle aussi. Plus tard, Elizabeth dira qu’elle a passé à Malte les moments les plus heureux de sa vie. Le secrétaire du duc, Michael Parker, raconte : "On allait nager, danser. Il y avait des pique-niques, des expéditions en bateau, sur les plages, dans les grottes et à l'île de Gozo."

Elizabeth est à nouveau enceinte. Elle rentre à Londres pour accoucher le 15 août 1950, à Clarence House, de son deuxième enfant, la princesse Anne. En septembre, Philip retourne à Malte. La princesse le retrouve pour les fêtes de fin d’année. Les deux enfants sont confiés à leurs grands-parents. Pour Elizabeth et Philip, c’est une nouvelle lune de miel. Ils vivent pour eux, leur vie est agréable, elle leur convient. Ils ont peu de contraintes. Ils en profitent… Mais cela ne va pas durer.

George VI est malade : Elizabeth doit le remplacer

En juillet 1951, Elizabeth et Philip quittent Malte définitivement pour rentrer à Londres. Edwina Mountbatten aura ce joli mot : "On remet l’oiseau en cage". C’est un peu vrai car la raison de leur retour est la maladie de George VI. Ce grand fumeur est très amaigri et tousse beaucoup. Il ne renonce pourtant pas à ses quarante cigarettes par jour. 

Le 7 septembre 1951, il est opéré, à Buckingham Palace, d’une tumeur au poumon. Elle est cancéreuse mais on ne le dit pas au roi. Le duc et la duchesse d’Edimbourg doivent remplacer le couple royal pour une visite au Canada prévue en octobre. La presse canadienne est critique à l’égard de la princesse héritière qu’elle juge peu souriante. C’est évidemment l’état de santé de son père qui la préoccupe. Elle fera un effort pour danser avec Philip un traditionnel Square Dance et conquérir le coeur des canadiens. Le couple rentre à temps pour passer les fêtes à Sandringham en famille. Mais George VI est épuisé. L’enregistrement de son traditionnel message de Noël est un calvaire. Désormais, Elizabeth est totalement au service de la couronne. Le duc et la duchesse d’Edimbourg remplacent le roi et sa femme pour un long voyage qui les conduit au Kenya puis en Australie et en Nouvelle-Zélande. Une fois de plus, ils quittent leurs enfants pour de longs mois.

A leur départ de Londres, le 31 janvier 1952, George VI accompagne sa fille et son gendre sur le tarmac. Sur une photo, on le voit très amaigri, marqué par la maladie, faire un long geste d’au-revoir à sa fille. Ils ne se reverront pas. Au matin du 6 février 1952, après une nuit dans une chambre aménagée dans un figuier géant du Kenya, au Sagana Lodge, le couple est informé, par télégramme, de la mort du roi : "Sa Majesté a succombé dans son sommeil à un cancer de la plèvre". Elizabeth est bouleversée et Philip, qui lui a annoncé la nouvelle, est atterré. Sa femme est devenue reine. Leur vie ne sera plus jamais la même. Il vont désormais porter le poids de la couronne.

 

Ressources bibliographiques : 

Sarah Bradford, Elizabeth II (Penguin Books, nouvelle édition 2002)

William Shawcross, Queen Elizabeth the Queen Mother (Pan Books, 2009)

Sarah Bradford, George VI (Penguin Books, 1989)

Jean des Cars, Elizabeth II, la Reine (Perrin, 2018)

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production, diffusion et édition  : Timothée Magot
Réalisation : Matthieu Blaise
Graphisme : Karelle Villais

 

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