Conan Doyle et Sherlock Holmes : des destins croisés

SAISON 2019 - 2020
  • A
  • A
20:07
Partagez sur :

Il  y a 90 ans, disparaissait le père d'un célèbre détective : Sherlock Holmes. Ses débuts comme médecin, son talent littéraire, sa passion pour le spiritisme… Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars vous raconte l'histoire de Sir Arthur Conan Doyle et de son héros charismatique.

Le 7 juillet 1930, Sir Arthur Conan Doyle, s'éteignait dans sa propriété de Crowborough dans le Sussex. Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars vous raconte l'histoire d'un médecin devenu auteur à succès : le père des aventures du célèbre détective Sherlock Holmes. 

En 1893, paraissent les Mémoires de Sherlock Holmes, un recueil de onze nouvelles. D’innombrables lecteurs se précipitent vers ce nouvel opus contant les enquêtes de leur détective préféré. Horreur ! Dès les premières lignes de la onzième et dernière nouvelle, intitulée Le dernier problème,  le Docteur Watson, l’alter égo et l’historiographe de Sherlock Holmes, leur apprend que leur héros est mort depuis déjà… deux ans ! Apparemment, la nouvelle avait été publiée dans Le Journal de Genève du 6 mai 1891 puis dans la presse britannique du 7 mai, grâce à une dépêche de l’Agence Reuters. Quoi ? Sherlock Holmes était mort depuis deux ans et on n’en savait rien ? Le Docteur Watson va nous livrer tous les détails de cette horrible histoire… 

Tout d’abord, il nous rappelle que depuis son mariage et l’installation de son cabinet médical, ses liens avec Sherlock Holmes s’étaient quelque peu distendus. Au cours de l’année 1890, ils n’avaient élucidé ensemble que trois affaires. A l’hiver de 1891, il avait appris par la presse que Sherlock Holmes avait été chargé par le gouvernement français d’une mission capitale...

Tout d’un coup, le 24 avril 1891, Sherlock Holmes fait irruption chez Watson. Il est pâle, amaigri, l’une de ses mains est couverte de sang. Il semble terrorisé. Cela ne lui ressemble pas du tout, lui l’incarnation du flegme britannique. Il avoue : "J’ai peur !" Puis il raconte qu’il est sur le point de faire arrêter son pire ennemi, le professeur Moriarty, le "Napoléon du crime". Le réseau de ses principaux complices va être jugé la semaine suivante. S’il témoigne, Moriarty est perdu. Ce dernier n’a donc plus qu’une idée : se débarrasser du détective ! Victime de plusieurs accidents, Sherlock Holmes a subi une attaque qui lui a écrasé la main : elle montre la détermination de Moriarty. Sherlock Holmes doit absolument se mettre à l’abri pendant la semaine qui précède le procès.

Il propose à Watson de partir avec lui dès le lendemain pour le continent. S’ils échappent à Moriarty, ce sera un voyage d’agrément. Holmes met au point une stratégie très compliquée pour que Watson, qui est sans doute aussi surveillé, le rejoigne sans ennui à la gare de Victoria. Il lui indique le train et le numéro de la voiture où il a réservé un compartiment. 

Après avoir donné ses instructions, Holmes disparaît dans la nuit en escaladant le mur du jardin. Le matin suivant, Watson se retrouve quelques minutes avant le départ du train dans le compartiment indiqué. Mais pas de Sherlock Holmes ! C’est alors qu’un vieil abbé italien bossu, s’exprimant dans un anglais exécrable, s’introduit dans le compartiment. Watson tente de s’en débarrasser. L’abbé se métamorphose alors en quelques secondes : c’était un déguisement de Sherlock Holmes ! 

Moriarty est forcément sur leurs traces. Ils changeront de train à Canterbury avant d’embarquer à Newhaven. Direction Bruxelles pour brouiller les pistes ! Puis, en Suisse, ils vont remonter la vallée du Rhône, visiter Interlaken et s’installer, le 3 mai, dans le petit village de Meiringen. Le directeur de l’Hôtel des Anglais, où ils sont descendus, leur conseille d’admirer les chutes de Reichenbach, non loin de là. C’est spectaculaire : le torrent, qui descend des Alpes bernoises, tombe par cinq cascades dont la plus impressionnante à 100 mètres de haut ! Watson les décrit très bien : "En vérité l’endroit est terrifiant. Le torrent, gonflé par la fonte des neiges, se précipite dans un gouffre où l’écume rejaillit en tourbillonnant comme la fumée d’une maison en feu… Le vertige vous prend à considérer longtemps cette masse d’eau verte qui plane dans un sifflement ininterrompu !"

Watson et Holmes s’apprêtent à s’engager sur le sentier qui permet d’avoir la vue la plus impressionnante sur la chute. A ce moment, un groom vient chercher le docteur Watson et lui demande de revenir d’urgence à l’hôtel pour secourir une Anglaise au plus mal. Le médecin se précipite. À l’hôtel, il apprend qu’il n’y a aucune Anglaise malade. Encore un piège de Moriarty ! 

En courant, Watson retourne vers la cascade. Il découvre avec horreur, à l’extrémité du sentier, les traces de pas de deux hommes menant à la chute. Au bord du précipice, le sol est boueux, piétiné, ravagé. Comme il n’y aucune trace de pas dans le sens du retour, Watson en conclut que Holmes et Moriarty se sont battus et sont tombés tous les deux dans le gouffre. 

Watson retrouve la canne du détective ainsi que son étui à cigarettes en argent. Il contient un dernier message de Sherlock Holmes. Moriarty lui a permis d’écrire ces quelques mots avant leur dernier combat. Il espère s’en sortir mais il est prêt à mourir avec lui pour débarrasser le monde de l’abominable Moriarty !

L’affaire est entendue : Holmes et Moriarty ont disparu dans le gouffre de Reichenbach. Lorsque le livre paraît, l’éditeur est submergé de lettres de protestations des lecteurs : ils sont furieux ! Mais qui est donc cet auteur qui doit sa fortune et sa notoriété au héros peu banal qu’il avait inventé huit ans auparavant et qui est capable de le détruire sans remords ? Qui est Conan Doyle ?

Un médecin devenu auteur à succès

Conan Doyle n’est pas Anglais, il est Écossais. Il naît le 22 mai 1859 au 11 Picardy Place, à Edimbourg, dans une famille catholique. Il est le deuxième des dix enfants du peintre Charles Altamont Doyle et de Mary Foley qui, elle, est irlandaise. 

Les études du jeune Conan se feront dans des établissements religieux : une école préparatoire dans le Lancashire, puis le Collège de Stonyhurst. L’élève n’est pas enthousiasmé par son éducation catholique. En 1875, à 17 ans, il entreprend des études de médecine à l’université d’Edimbourg. Il se passionne déjà pour l’écriture. Il publie des nouvelles dans le Chambers’s Edinburgh Journal, par exemple : Le mystère de la Vallée Sasassa en septembre 1879. Passionné de poésie, c’est aussi un grand sportif, amateur de cricket et de football. 

Il obtient son diplôme de médecin en 1881 et ouvre un cabinet l’année suivante, dans un faubourg de Portsmouth. Il épouse en 1885 Louisa Hawkings. Deux ans plus tard, il écrit Une étude en rouge, le premier roman dans lequel apparaît Sherlock Holmes. C’est un immense succès, comme Le signe des Quatre en 1889. Sa réussite est telle qu’il abandonne la médecine pour s’installer à Londres en 1891 et y vivre de sa plume. 

En 1892, Les aventures de Sherlock Holmes, enthousiasment toujours autant le public. Mais l’année suivante, en 1893, il tue le détective dans Les mémoires de Sherlock Holmes, comme je vous l’ai raconté au début de cet épisode. Qu’est-il arrivé à Conan Doyle ? Pourquoi ne peut-il plus supporter son héros ? Il a sans doute peur d’être enfermé dans un genre. Ou peut-être livre-t-il trop de lui-même à travers ses deux protagonistes, le docteur Watson et le détective... Il est temps de se pencher sur leurs cas.

Sherlock Holmes et son chroniqueur, le docteur Watson 

Le premier personnage qui entre en scène est le Docteur Watson. C’est normal, c’est lui qui raconte l’histoire à la première personne. Il se présente comme une médecin militaire, envoyé à la fin de ses études dans un régiment en garnison aux Indes. A peine débarqué à Bombay, il apprend que son unité est engagée dans la seconde guerre d’Afghanistan. Il la rejoint à Kandahar, participe aux combats très violents. Lors d’un engagement, il est blessé à l’épaule. Il ne doit son salut qu’au courage de son ordonnance qui l’a jeté en travers d’un cheval et qui a pu le ramener derrière les lignes britanniques. La blessure est douloureuse. Il est soigné à l’hôpital de Peshawar. Là, il est rattrapé par le fléau des colonies indiennes, la fièvre entérite. Il est hospitalisé deux mois, se sent mourir puis revient à la vie. Il est si faible et si amaigri qu’on le renvoie en Angleterre avec une pension pour subvenir à ses besoins et se rétablir.

Il s’installe d’abord dans un hôtel du Strand, grande artère londonienne, mais s’aperçoit qu’il est trop cher pour le montant de sa pension. Rencontrant, par hasard, un infirmier avec lequel il avait travaillé, il lui demande s’il saurait comment se loger à bon marché à Londres. Celui-ci lui répond que c’est étrange, car le matin même il a rencontré un homme qui travaille au laboratoire de chimie de l’hôpital. Celui-ci craignait de ne pouvoir trouver avec qui partager un bel appartement, trop cher pour lui tout seul. Il cherche un colocataire. "Je suis son homme", réplique Watson !

La rencontre avec Sherlock Holmes, puisque c’est lui l’homme du laboratoire, a lieu l’après-midi au laboratoire de l’hôpital. L’infirmier lui présente Watson auquel il dit : "Vous avez été en Afghanistan à ce que vois". Watson est interloqué. Il va vite comprendre : les dons d’observation de son futur colocataire sont exceptionnels. Holmes lui explique qu’il fume un tabac très fort dans sa pipe. Watson fume aussi. Holmes fait des expériences, il est entouré de produits chimiques. Cela ne dérange pas le médecin. Il lui arrive d’avoir le cafard et de rester plusieurs jours sans parler. Aucun inconvénient. A son tour, Watson avoue qu’il se lève à des heures impossibles, qu’il est très paresseux qu’il n’aime pas le bruit car ses nerfs ont été très éprouvés. Le violon est-il un bruit insupportable pour lui ? Non, si on en joue bien. "Alors, cela ira", dit Sherlock Holmes.

Un détective bien particulier

Le duo est constitué. Il s’installe au 221 B Baker Street, une adresse qui est encore aujourd’hui un lieu de curiosité, voire de pèlerinage, pour les touristes londoniens. Au début, Watson s’interroge sur les activités de son colocataire. Il voit passer chez eux des individus étranges : un certain Lestrade, petit homme à l’œil noir avec une face de rat. Puis une jeune fille élégante, une femme traînant la savate et toutes sortes de gens. Chaque fois qu’il reçoit, il prie son colocataire de ne pas le déranger.

Un jour mémorable, Watson se lève plus tôt que d’habitude et prend pour la première fois son petit-déjeuner avec Sherlock Holmes. Ce dernier va enfin lui expliquer son métier. Il n’est pas médecin, mais il est très calé en chimie, en anatomie, en géologie, distinguant au premier coup d’oeil les différentes sortes de terrains. Une tache de boue sur des chaussures et un pantalon : Sherlock sait tout de suite d'où cela provient ! Il est bon violoniste, il est adroit à la boxe et à l’escrime. Mais surtout il a un sens aigu de l’observation : cela lui permet, en un seul coup d’œil, de deviner les pensées les plus secrètes de son  interlocuteur.

En fait, il est détective, c’est comme cela qu’il gagne sa vie. Mais pas n’importe quel détective ! Laissons le nous l’expliquer :"Nous avons à Londres un  tas de détectives relevant du gouvernement et des tas de détectives privés. Quand ils sont dans l’embarras, ils viennent me trouver. Je m’arrange pour les mettre sur la voie. Ils me font part de toutes leurs observations, et, grâce à ma connaissance de l’histoire du crime, je suis en mesure de les tirer d’affaire. Tous les méfaits ont un air de famille. Si vous connaissez sur le bout des doigts l’histoire de mille crimes, il serait bien étonnant que vous ne puissiez débrouiller le mille et unième. A propos, Lestrade est un excellent inspecteur de Scotland Yard."

"Elémentaire, mon cher Watson !" 

Sherlock Holmes révèle aussi à Watson comment, lors de leur première rencontre, il l’a aussi vite identifié comme un médecin militaire de retour d’Afghanistan. Il avait l’air d’un médecin et d’un militaire. Il était l’un et l’autre. Son visage était très brun, ses poignets étaient blancs : il revenait donc des Tropiques. Il avait mauvaise mine, il relevait donc de maladie et de privations. Il avait le bras gauche raide, il avait donc été blessé. Le seul endroit des Tropiques où un médecin de l’armée britannique puisse être alors blessé était l’Afghanistan. "Elémentaire, mon cher Watson !"

Désormais, le détective et le médecin vont vivre en commun ces aventures criminelles que doit résoudre Sherlock Holmes. La première sera Etude en rouge, l’histoire d’un homme assassiné dans une maison vide avec pour seul indice le mot "Rache", écrit en lettres de sang sur un mur. En allemand, "Rache" signifie "Vengeance". Sherlock Holmes l’appelle "Étude en rouge", "parce que le fil rouge du meurtre se mêle à l’écheveau incolore de la vie".

Il reste encore à Watson à découvrir un autre aspect, plus dérangeant, de son colocataire. Depuis plusieurs mois, il voit, périodiquement, parfois trois fois par jour, Sherlock Holmes  saisir une bouteille sur le coin de la cheminée, sortir une seringue hypodermique de son étui, relever la manche gauche de sa chemise, s’injecter le liquide puis se caler dans un fauteuil avec un soupir de satisfaction. Watson finit par lui demander : "Aujourd’hui, morphine ou cocaïne ? Cocaïne, répond-il, une solution à 7%"

Il lui propose d’essayer. Watson refuse énergiquement. Un médecin ne peut s’injecter de la drogue et c’est très mauvais pour la santé... Sherlock Holmes lui explique alors que même si elle a une influence néfaste sur son corps, elle stimule la clarification de son esprit. Sherlock Holmes n’est donc pas parfait. Non seulement, il fume la pipe à longueur de journée mais il est aussi adepte de drogues dures.

C’est étonnant car cet aspect du personnage arrive dès le premier livre racontant ses aventures. Apparemment, les lecteurs apprécient tant le personnage qu’ils ne lui en tiennent pas rigueur.

Son autre passion, le violon, est plus gratifiante. Il adore la musique. À Watson, il explique ce que prétend Darwin  : "Chez les hommes, la faculté de produire et d’apprécier la musique a précédé de beaucoup la parole. C’est peut-être pour cela que l’influence qu’elle exerce sur nous est si profonde. Les premiers siècles de la Préhistoire ont laissé dans nos âmes de vagues souvenirs" 

Si Sherlock Holmes peut aujourd’hui être identifié au premier coup d’œil, c’est presque plus grâce aux couvertures des livres qu’au texte de Conan Doyle : une casquette à visière nouée sur le dessus de la tête, une pipe vissée à la bouche, un Mac Farlane, ce manteau de voyage ecossais, sans manches, dont la cape protège les épaules et parfois, bien sûr, une loupe pour rechercher les indices. Décidément, difficile à croire que Conan Doyle ait laissé mourir un héros si charismatique, et puisse priver le lecteur de son duo avec Watson et de leurs aventures si palpitantes...

Conan Doyle ressuscite Sherlock 

Brusquement, en 1898, Conan Doyle va renouer avec la médecine mais cette-fois au service des Armées. Il fait la campagne du Soudan puis la Guerre des Boers, en Afrique australe, de 1899 à 1902. De retour à Londres, il publie ce qui sera l’un de ses plus grands succès Le chien des Baskerville. Watson y raconte une nouvelle et passionnante enquête de Sherlock Holmes. Le détective existe donc toujours ! 

Conan Doyle se verra obligé, en 1905, dans une recueil de nouvelles intitulé Le retour de Sherlock Holmes, de nous expliquer qu’il n’était pas mort dans les chutes Reichenbach. 

Dans le premier récit, La maison vide, Sherlock Holmes arrive chez Watson, stupéfait. Il lui explique que lors de son combat avec Moriarty, ses connaissances en lutte japonaise lui avaient permis d’envoyer son adversaire au fond du gouffre. Il avait quitté le lieu du drame discrètement, sans laisser de trace, pour mieux traquer les comparses de Moriarty qui avaient échappé à la justice. Pendant sa clandestinité, c’est Mycroft, son frère, qui avait subvenu à ses besoins. Il refait surface au moment où l’assassinat de Sir Ronald Ader met Londres en émoi. Il va, bien entendu, résoudre l’énigme en compagnie du docteur Watson.

Après cela, Conan Doyle invente un nouveau personnage, le professeur Challenger, l’anti-Sherlock Holmes : un savant colérique, même parfois grossier. Il va lui consacrer cinq romans. Le plus connu est Le monde perdu, publié en 1912. Une redécouverte d’animaux préhistoriques au centre de la Terre qui enchantera à nouveau ses lecteurs.

Après avoir participé à la guerre de 14-18, il se tourne vers le spiritisme et donne plusieurs conférences sur ce sujet qui le passionne. Conan Doyle s’éteint en 1930 dans sa propriété de Crowborough, dans le Sussex. Il avait été anobli et fait chevalier de l’Empire britannique par le roi Edouard VII en 1902, pour récompenser sa carrière littéraire.

 

Vous voulez écouter les autres épisodes de ce podcast ?

>> Retrouvez-les sur notre site Europe1.fr et sur Apple Podcasts, SoundCloud, Dailymotion et YouTube, ou vos plateformes habituelles d’écoute.

>> Retrouvez ici le mode d'emploi pour écouter tous les podcasts d'Europe 1

 

"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars 

Cheffe de projet  : Adèle Ponticelli

Réalisation : Laurent Sirguy et Guillaume Vasseau

Diffusion et édition : Clémence Olivier

Graphisme : Europe 1 Studio

Bibliographie :  "Les Aventures de Sherlock Holmes" (Edition française, Robert Laffont, 1957)

Les émissions précédentes