Alexandre Dumas, romancier de l’Histoire (partie 1)

SAISON 2020 - 2021 , modifié à
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18:02
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Il y a cent cinquante ans, le 5 décembre 1870, Alexandre Dumas disparaissait. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au coeur de l'Histoire", Jean des Cars vous raconte la vie de ce colosse de la littérature dont son ami Victor Hugo disait "qu’aucune popularité n’avait dépassé la sienne, que ses succès étaient mieux que des succès, c’étaient des triomphes qui avaient l’éclat de la fanfare". Un véritable roman !

Le samedi 5 novembre 2020 marquera le cent cinquantenaire de la mort d'Alexandre Dumas. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars revient sur le début de carrière et les premiers éclats de ce géant incontournable de la littérature française.   

10 février 1829 : le duc d’Orléans assiste au triomphe de Dumas à la Comédie Française

Depuis son arrivée à Paris en 1823, le jeune Alexandre Dumas gagne sa vie en travaillant dans les bureaux du duc d’Orléans, au Palais Royal. Il exerce la fonction de surnuméraire pour les écritures du prince. Charles X règne sur la France. Le duc d’Orléans, c’est son cousin. Et il n’est pas très bien vu…  

Il faut dire qu’il est le fils de Philippe Egalité qui a voté la mort de Louis XVI, frère aîné de l’actuel roi, en 1793, avant d’être lui-même guillotiné… Fils de régicide dans une Restauration triomphante, c’est un péché lourd à porter ! Cela n’empêchera pourtant pas le duc d’Orléans de succéder à Charles X sous le nom de Louis-Philippe. 

Ce dernier a fait du Palais Royal un des phares de la vie parisienne. Alexandre Dumas n’y est pas très bien payé, mais son modeste travail lui laisse le temps d’écrire quelques pièces. La plupart ne sont pas jouées, sauf une, "Christine", qui raconte un épisode tragique de la vie de la reine Christine de Suède au XVIIe siècle. Elle est même acceptée par la Comédie Française, mais n’a aucun succès.

Comme si ça ne suffisait pas, le chef de bureau d’Alexandre Dumas lui reproche ses activités extérieures. Mais cette fois, il en est sûr, sa pièce "Henri III et sa Cour" qui a, elle aussi, été acceptée par la Comédie Française, va être un triomphe ! Alexandre Dumas se présente donc devant le directeur général du secrétariat du duc d’Orléans, M. de Broval, et lui donne sa démission. L’homme est atterré. Il se demande comment cet employé va pouvoir vivre et faire vivre sa mère. Il est stupéfait de son audace. 

La veille de la première représentation, Alexandre Dumas demande à être reçu par le duc d’Orléans au Palais Royal. Il invite le prince, désormais son ex-employeur, à assister à la première de "Henri III et sa Cour". Il veut lui prouver que son secrétariat a eu tort de le dissuader d’écrire. Le duc d’Orléans lui répond qu’il serait très heureux d’assister à la représentation mais malheureusement, il n’est pas libre : il donne un dîner pour une vingtaine de princes et de princesses. Dumas ose lui répondre que, peut- être, ces princes et princesses seraient heureux d’assister, eux aussi, à ce spectacle !

Pour le duc, c’est impossible. On se met à table à six heures et la pièce commence à sept ! Pas démonté, Dumas lui propose d’avancer son dîner d’une heure tandis que lui fera retarder la représentation de la même durée. Le Palais Royal étant voisin de la Comédie Française, tout pourrait s’arranger !

Louis-Philippe commence à être intéressé, mais il ne dispose que de trois loges. Il craint que ce soit insuffisant pour tous ses hôtes. Mais Dumas a tout prévu : il a réservé une galerie complète à la disposition du prince ! Louis-Philippe, enchanté, lui assure alors qu’il viendra avec tous ses invités assister à cette première.

"Henri III et sa Cour" est un drame romantique. Il raconte les amours contrariées de la duchesse de Guise, interprétée par Melle Mars, une des plus célèbres comédiennes de l’époque, avec le jeune Saint-Mégrin, sur fond d’intrigues à la Cour d’Henri III, mettant en scène le roi, sa mère Catherine de Médicis, l’astrologue Ruggieri, et le duc de Guise qui va ourdir un complot pour faire assassiner l’amant de sa femme.

Le soir de la première, le théâtre a mis à la disposition d’Alexandre Dumas une petite avant-scène dans laquelle prennent place Alexandrine, sa sœur aînée, et trois des grands amis de l’auteur : Alfred de Vigny, Victor Hugo et le peintre Georges Boulanger. Le duc d’Orléans arrive à l’heure, s’installe avec sa famille et ses amis dans la galerie qui lui est réservée. Dumas n’en mène pas large au moment du lever de rideau : "Je n’ai jamais éprouvé de sensation pareille à celle que me produisit la fraîcheur du théâtre venant frapper mon front ruisselant."

Le premier acte est applaudi, sans plus. Au deuxième, les applaudissements sont nettement plus nourris. Le troisième acte, au cours duquel le duc de Guise brutalise son épouse en saisissant son bras de son gant de fer, met la salle en émoi : "La scène du gant de fer souleva des cris de terreur mais en même temps des tonnerres d’applaudissements : c’était la première fois qu‘on voyait aborder au théâtre des scènes dramatiques avec cette franchise, je dirais presque avec cette brutalité. Comme je l’avais bien prévu, à partir du quatrième acte jusqu’à la fin, ce ne fut plus un succès, ce fut un délire croissant : toutes les mains applaudissaient, même celles des femmes."

A la fin de la pièce, la salle, y compris le duc d’Orléans, applaudit debout. Alexandre Dumas a 27 ans. A partir de ce moment-là, il est sacré poète et auteur dramatique. 

Une enfance provinciale 

Les parents de Dumas se rencontrent au tout début de la Révolution. Le 15 août 1789, vingt Dragons à cheval entrent dans Villers-Cotterêts, près de Soissons. L’un d’eux, Alexandre Dumas, futur père de notre héros, est très grand, très fort, très beau. Il est aussi métis, ce qui n’est pas fréquent à l’époque… Il est logé à l’Auberge de l’Ecu de France. Il y rencontre la fille du propriétaire, Marie-Louise. Elle aussi est ravissante. Tous deux tombent vite amoureux. Mais pour le père de Marie-Louise, un simple soldat n’est pas digne d’elle. A la fin de l’année, Alexandre quitte la ville au grand damn de Marie-Louise. 

Le Dragon Alexandre Dumas est le fils illégitime d’un planteur de Saint-Domingue, Alexandre Davy de La Pailleterie, et de Marie Dumas, une esclave noire d’une grande beauté, avec qui il a quatre enfants. La Pailleterie achète une propriété en Normandie. Peut-être y a-t-il emmené son fils illégitime : on manque d’informations sur son arrivée en France. Toujours est-il que le jeune métis entre dans l’armée comme simple Dragon et y fait une belle carrière, au point de finir général. 

En 1792, la France déclare la guerre à l’Autriche. Alexandre Dumas, premier du nom – n’étant pas légitimé, il porte celui de sa mère – se distingue : il devient maréchal des logis. Il est intégré à la Légion de Saint-Georges, composée uniquement d’hommes de couleur. Il devient sous-lieutenant puis Saint-Georges, impressionné par sa bravoure, lui offre le grade de lieutenant-colonel.

Aussitôt, l’officier nouvellement promu galope à Villers-Cotterêts. Il n’a pas oublié Marie-Louise… Cette fois, son grade éblouit l’aubergiste. Il finit par lui accorder la main de sa fille. Le mariage est célébré le 28 novembre 1792, mais il repart aussitôt se battre. La nouvelle de la naissance de sa première fille, Alexandrine, lui parvient sur le champ de bataille. Pendant les premières années de leur union, Marie-Louise ne verra pas son époux, absorbé par les campagnes du général Bonaparte. 

En 1793, il est nommé général de brigade puis général de division. Il se distingue à la bataille de Rivoli. Après la paix de Campo-Formio, il rentre brièvement à Villers-Cotterêts avant de repartir pour l’Egypte. Lors de son retour en 1799, il est contraint de débarquer à Naples, en terre ennemie, où il est emprisonné pendant deux ans. En 1801, il revient enfin à Villers-Cotterêts. Notre Alexandre Dumas y naîtra un an plus tard,  le 24 juillet 1802. A propos de son père, il a ces mots : "Mon père m’adorait. Quoique, dans les derniers temps de sa vie, les souffrances qu’il éprouvait lui eussent aigri le caractère au point qu’il ne pouvait supporter dans sa chambre aucun bruit ni aucun mouvement. Il avait une exception pour moi."

C’est vrai, le général adore son fils, ce joli garçon au teint sombre et aux yeux bleus, qui lui ressemble tant. Mais il est atteint par l’attitude de Bonaparte, qui n’a jamais voulu reconnaître ses talents. Il meurt en 1806 alors qu’Alexandre n’a que 4 ans. Sa mère se charge de l’élever, et son instruction est assurée par un certain abbé Grégoire, directeur  de l’école de Villers-Cotterêts. 

Au départ, le petit Alexandre n’a pas beaucoup de goût pour les études. Il ne saura jamais compter mais grâce à son instituteur, il apprend un français parfait, et aussi le latin. Quand l’abbé Grégoire quitte l’école, Alexandre en fait autant. A 15 ans, grâce à sa mère, il devient troisième clerc de notaire à Villers-Cotterêts. Il le fait par devoir mais sa passion est la chasse. C’est un chasseur-né, il le restera toute sa vie. Et ce bon-vivant fera toujours en sorte qu’il y ait du gibier à sa table !

C’est à cette période qu’il rencontre celui qui deviendra son grand ami, Adolphe de Leuven. Celui-ci lui offre, en 1820, le livre "Ivanhoe" de Walter Scott. Il est enthousiasmé. Mais Alexandre est ambitieux. Malgré la chasse, il s’ennuie à Villers-Cotterêts. Pour réussir, il faut aller à Paris. Il y passe deux jours, s’enchante de la visite de la ville. Il y revient très vite après avoir convaincu sa mère de le laisser partir. C’est là qu’il entre au service du secrétariat du duc d’Orléans pour gagner sa vie.

Un jeune homme plein d’ambitions 

Il s’installe place des Italiens, aujourd’hui rue Boieldieu, dans une petite chambre au quatrième étage, et tombe immédiatement amoureux de sa voisine, Laure Labay, qui dirige un petit atelier de couture. Elle devient sa maîtresse, ils ont un enfant. Ce ne sera ni sa seule maîtresse ni sa seule progéniture. Ce garçon, né en juillet 1824, est aussi prénommé Alexandre. Plus tard, on le connaîtra sous le nom de "Dumas fils". De toute sa fratrie, ce sera celui qui compte le plus dans la vie de son père. Bien qu’il n’ait jamais épousé sa mère, il le considère comme son véritable fils…

C’est à cette période qu’Alexandre Dumas commence à écrire quelques pièces qui ne seront jamais jouées. Surtout, il découvre Shakespeare sur les planches en 1827, lorsqu’une compagnie anglaise s’installe au Théâtre de l’Odéon. Lui qui connaît déjà par cœur plusieurs chefs-d'œuvre de l’auteur anglais légendaire dans leur traduction française, rêve d’entendre ces pièces dans leur langue d’origine (il parle un anglais parfait). Il commence par "Hamlet". Il est bouleversé : "Je comprenais la possibilité de construire un monde. C’était la première fois que je voyais au théâtre des passions réelles, animant des hommes et des femmes en chair et en os et, sur tout ce chaos, flottait l’esprit du seigneur."

Il applaudira aussi "Romeo et Juliette",  "Othello", "Macbeth", "Richard III", "Jules César" et "Le Marchand de Venise". Cette rencontre avec Shakespeare est un tournant déterminant dans la carrière d’Alexandre Dumas "auteur dramatique". 

Ce n’est pas un hasard si, suite à cette révélation, il ne s’écoule que deux ans avant qu’il ne triomphe avec "Henri III et sa Cour" au Palais Royal, comme je vous l’ai raconté au début de cet épisode. En 1831, encore deux années plus tard, il donne un "Napoléon Bonaparte" qui ne marche pas, mais il remporte un immense succès avec "Antony". 

C’est un mélodrame. L’héroïne, Adèle, une jeune fille noble, aime secrètement et passionnément un certain Antony, sombre et fascinant. Mais son père la marie à un officier. Antony disparaît alors de sa vie. Trois années plus tard, il resurgit. Elle tente de lui échapper. Il la retrouve. Le mari peut intervenir à tout instant pour arracher sa femme à son amant maudit. Antony, entendant arriver le mari, poignarde Adèle. Lorsqu’il entre et voit sa femme morte, Antony lance : "Oui, morte ! Elle me résistait, je l’ai assassinée…" Une phrase culte pour tous les amateurs d’Alexandre Dumas !

L’auteur a ensuite une liaison avec une actrice nommée Belle Krelsamer. Elle lui donne une fille, Marie, qu’il reconnaît en même temps qu’Alexandre, l’enfant qu’il avait eu avec Laure Labay. Mais un conflit éclate avec cette dernière concernant la garde. Il est réglé par voie judiciaire : Alexandre fils est conduit à l’institution Vauthier. Son père vient parfois l’y chercher pour l’emmener au théâtre.

En 1832, la pièce "La Tour de Nesle", qui raconte les adultères des belles-filles de Philippe le Bel, obtient un succès considérable. C’est presque un miracle car à ce moment-là le choléra frappe Paris et Alexandre Dumas en est victime. C’est sa femme de chambre et son médecin qui le sauvent. Il racontera son traitement, pour le moins pittoresque : pendant que le médecin lui administrait, sous les couvertures, un bain de vapeur à l’aide d’un tuyau, sa voisine le frottait par dessus les draps avec une bassinoire pleine de braises : "Je ne sais pas ce qu’il adviendra de moi en Enfer, mais je n’y serai jamais plus près d’être rôti que je ne le fus cette nuit-là !"

Il ressuscite à temps pour assister au succès de "La Tour de Nesle". La pièce donne vie aux turpitudes nocturnes de Marguerite de Bourgogne dans son palais au bord de la Seine. Melle George, immense comédienne, incarne la reine. Le texte commence par une réplique restée célèbre, lancée par le  héros Buridan : "Oh là ! Tavernier du Diable !"

Le grand bal costumé d’Alexandre Dumas

Lors de la révolution de 1830 contre Charles X, Dumas participe à la première attaque de l’Hôtel de Ville. Comme Victor Hugo, il sera déçu de ne pas être nommé ministre par le nouveau pouvoir. 

Alors qu’on répète sa prochaine pièce "Teresa", il est invité à un grand bal costumé aux Tuileries par Louis-Philippe, devenu roi des Français. Il trouve la fête splendide, mais n’y voit ni artistes ni écrivains. Il décide alors de donner lui-même un bal costumé pour tous ses amis, à l’occasion du Carnaval. 

A l’époque, il habite au 40 rue Saint-Lazare, et son appartement est trop petit pour recevoir tant de monde. Son propriétaire l’autorise alors à utiliser un appartement de quatre pièces, libre et encore vierge de décoration. Il demande à tous ses amis peintres de reproduire sur les murs des événements qu’il apprécie, "des sujets à la mode romantique". Louis Boulanger peint une scène de Lucrèce Borgia, Decamps montre le mime Debureau dans un champ de blé rempli de coquelicots et de bleuets, Ziegler représente Esmeralda. Sur deux portes qui se font face, Nanteuil peint deux médaillons, l’un représente Victor Hugo, l’autre Alfred de Vigny, les deux meilleurs amis de Dumas. Quant à Delacroix, il empoigne ses pinceaux et ses brosses pour réaliser, en quelques heures, un Rodrigue à cheval, sanglant et blessé, après la défaite de Guadalete, en Andalousie, en 711.

La décoration n’a rien coûté à Alexandre Dumas. Et il veut qu’il en aille de même pour le buffet ! Avant le bal, il part chasser en Sologne avec un ami, et rentre à Paris avec neuf chevreuils et quantité de lièvres. Il se livre alors à un troc avec son traiteur : trois chevreuils contre un gigantesque saumon ! Le festin est remarquable. 

Le 30 mars 1833, le soir du bal, tout le monde est costumé : Dumas est en François 1er, La Fayette en costume vénitien, Rossini en Figaro, Musset évoque l’opéra italien en Paillasse, Eugène Sue porte un domino pistache. Les sept cents invités se pressent et dansent au son de deux orchestres. A 3 heures du matin, un souper est servi dans deux chambres converties en salles à manger. Puis, on danse encore ! A 9 heures, les deux orchestres, jouant toujours, dévalent l’escalier, et offrent un ultime galop dans la rue où les suivent les derniers invités qui ont tenu bon. Commentaire d’Alexandre Dumas : "J’ai souvent songé, depuis, à donner un second bal pareil à celui-là, mais il m’a toujours paru que c’était chose impossible."

 

Ressources bibliographiques : 

André Maurois, de l’Académie française, Les trois Dumas (Hachette, 1957)

Claude Schopp, Alexandre Dumas, le génie de la vie (Fayard, 2002)

Alain Decaux, de l’Académie française, Dictionnaire Amoureux d’Alexandre Dumas (Plon, 2010)

 

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"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production, diffusion et édition : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière
Graphisme : Karelle Villais

 

 

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