Croissance et climat : William Nordhaus, ce prix Nobel visionnaire

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L'Américain William Nordhaus a reçu, avec son compatriote Paul Romer, le prix Nobel d'économie 2018.
L'Américain William Nordhaus a reçu, avec son compatriote Paul Romer, le prix Nobel d'économie 2018. © Paul J. RICHARDS / AFP
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L'économiste co-récompensé lundi avait été l'un des premiers à s'intéresser aux liens entre changement climatique et croissance économique.
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C'est l'une de ces coïncidences dont l'actualité a le secret. Lundi, quelques heures seulement après la publication du dernier rapport du groupe d'experts sur l'évolution du climat (Giec), le 50e prix Nobel d'économie a été attribué à William Nordhaus. Distingué avec son compatriote Paul Romer, l'économiste américain l'a été pour avoir "intégré le changement climatique à l'analyse macro-économique". Alors que les experts du Giec alertent (une fois de plus) sur les conséquences dramatiques de l'augmentation des températures, William Nordhaus a été l'un des tout premiers à prendre en compte cette variable et son impact sur la croissance.

Un modèle macroéconomique intégrant la variable climatique

Dès les années 1970 en effet, William Nordhaus a commencé à élaborer un concept de "comptabilité verte" qui "essaie de décrire comment la dégradation environnementale peut être mesurée à l'aune de la croissance économique", rappelle Tyler Cowen, professeur d'économie diplômé de Harvard, dans un billet sur son site internet. Une démarche qui, à l'époque et encore aujourd'hui, n'était pas simple. D'abord parce que dans les années 1970, les scientifiques commençaient tout juste à s'intéresser au changement climatique. Ensuite parce que, comme l'explique Tyler Cowen, "les dégâts environnementaux peuvent être difficiles à mesurer. En outre, la croissance est un 'flux' tandis que l'environnement est (souvent, pas toujours) plutôt pensé en termes de 'stock'".

William Nordhaus a donc été le premier économiste à élaborer un modèle macroéconomique intégrant la variable climatique. "Ses outils nous permettent de simuler les évolutions conjointes de l'économie et du climat", résume le comité Nobel dans une synthèse destinée à vulgariser les travaux des deux lauréats du prix d'économie. En essayant d'estimer le coût du changement climatique, le modèle de Nordhaus permet d'examiner avantages et inconvénients de nombreux scénarios globaux d'évolution et de certaines politiques publiques.

Ce graphique montre par exemple les émissions de CO2 correspondant à quatre politiques climatiques différentes :

Un pionnier de la taxe carbone

C'est ainsi que l'économiste a été un "avocat de la première heure de la taxe carbone", rappelle Tyler Cowen. En 2015, au moment des accords de Paris, William Nordhaus a appelé à la création d'un "Climate Club". L'économiste est parti d'une hypothèse : si les dirigeants mondiaux sont si frileux à l'idée de déclencher des politiques efficaces contre le changement climatique, c'est qu'il est beaucoup plus avantageux de laisser les autres faire et de rester soi-même un "parasite", qui profite des bienfaits de décisions communes sans participer à l'effort commun. Investir dans les énergies renouvelables et les politiques publiques visant à réduire le CO2 est coûteux, et il est dans l'intérêt personnel des États de ne pas débourser un centime et laisser leurs voisins mettre la main à la poche.

Or, avoir ainsi des pays qui ne jouent pas le jeu ne peut pas fonctionner dans le domaine de l'environnement, qui est l'affaire de tous. Des accords basés sur le volontariat sont donc inefficaces. L'idée de William Nordhaus est de créer un "Climate Club", au sein duquel tous les pays devraient entreprendre "une réduction harmonisée des émissions de CO2", par exemple en décidant d'instaurer la même taxe carbone partout. Et les pays membres du club appliqueraient une taxe sur les importations venant de pays non-membres, afin d'inciter ces derniers à les rejoindre. Tout en admettant que le concept de "Climate Club" était "très idéalisé, et même utopique", William Nordhaus invitait à considérer le manque d'alternatives crédibles : "raviver le faible protocole de Tokyo, poursuivre avec des plans nationaux sans grande envergure sur la réduction des émissions, ou ne rien faire et risquer un réchauffement incontrôlé, avec tout ce que cela comporte comme dangers."

Un message des Nobel ?

Au vu de l'enjeu que constitue l'environnement aujourd'hui, il est difficile de ne pas voir dans la récompense de William Nordhaus un message du comité Nobel. "C'est de toute évidence un prix Nobel sur de grandes questions" qui se posent au monde entier, a tweeté Justin Wolfers, professeur au département Economie de l'université du Michigan. "Pour Nordhaus, cela revient à se demander comment nous pouvons avoir une croissance économique sans détruire la planète."

Et Paul Romer dans tout cela ? Les travaux de l'autre prix Nobel du jour peuvent, à première vue, sembler bien éloignés de ces préoccupations. L'ancien économiste en chef de la Banque mondiale a en effet centré ses recherches sur l'innovation technologique et son impact sur la croissance économique. Pourtant, les deux sont bel et bien liés. "Limiter le réchauffement climatique à 1,5° [comme le préconise le Giec] requiert une décarbonisation massive. Ce qui demande une innovation massive, la spécialité de Paul Romer", a souligné Gernot Wagner, économiste à Harvard. "Comprendre comment on intègre les innovations technologiques aux analyses macroéconomiques est central pour inverser la tendance en matière climatique."

D'ailleurs, les premiers mots de Paul Romer lors de sa conférence de presse après l'accueil de son prix Nobel ont été pour le changement climatique. "Il est tout à fait possible, pour les êtres humains, de produire moins de carbone", a-t-il déclaré. "Une fois que nous commencerons, nous serons surpris en constatant que ce n'était pas aussi difficile que nous le pensions."

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