VIDÉO - Il y a 50 ans, Mai 68 avait raison du Festival de Cannes

  • Copié
et
Alors que les étudiants parisiens battent le pavé depuis plusieurs semaines, le 21ème Festival de Cannes s'ouvre le 10 mai 1968. Mais la bulle glamour du 7ème art ne va pas tarder à éclater face à la contestation sociale…

10 mai 1968. La 21ème édition du Festival de Cannes s'ouvre sur la Croisette avec un classique : Autant en emporte le vent. Au même moment, à Paris, les étudiants de Nanterre et de la Sorbonne battent le pavé. Depuis plusieurs semaines, ils manifestent contre la politique du gouvernement et la colère commence aussi à gronder chez les ouvriers. Distants de 700 kilomètres, les deux événements n'ont a priori pas grand-chose à voir. Mais l'ampleur croissante de la contestation populaire va finalement crever la bulle de velours du festival glamour. Récit, en images, du moment où Mai 68 a fait plier le 7ème art.

Deux camps arc-boutés. Avant même l'ouverture du Festival de Cannes, un certain nombre de professionnels du cinéma avaient apporté leur soutien aux étudiants et aux travailleurs. Le raout cannois accélère le mouvement : le 13 mai, l'Association française de la Critique demande aux participants du festival de rejoindre la manifestation de soutien aux étudiants grévistes prévue pour le jour-même, première action commune de la jeunesse et des ouvriers. Mais les producteurs n’y sont pas favorables car ils veulent vendre leurs films sur le marché cannois.

Arc-boutée sur sa position, la direction du festival se met à dos le cinéma français. Le 17 mai, les États généraux du cinéma, une assemblée de professionnels du 7ème art, demande l'arrêt du Festival de Cannes. Les réalisateurs contestataires, parmi lesquels François Truffaut, Claude Berri et évidemment Jean-Luc Godard, envoient à Cannes un "émissaire" : Claude Lelouch. Sous prétexte de venir montrer son prochain film au délégué général du festival de Cannes Robert Favre Le Bret, ce qu’il fait réellement, le cinéaste - Palme d'or en 1966 pour Un homme et une femme, l’informe de la décision des États généraux. Le délégué général du festival refuse et s’emporte, qualifiant Lelouch de "traître".

" Je vous parle solidarité avec les étudiants et vous me parlez travelling ! Vous êtes des cons ! "

Truffaut et Godard, leaders de la fronde. C'en est trop pour les professionnels du cinéma, offusqués par la réponse de Favre Le Bret. Malgré la pénurie d’essence qui frappe le pays, François Truffaut se rend à Cannes le 18 mai pour participer à une réunion avec ses collègues et amis. Pendant les débats, le réalisateur des 400 coups s'insurge : "La radio donne des nouvelles, heure par heure. On annonce que les usines sont occupées, que les trains ne marchent plus. Bientôt, ça va être les métros et les bus. Alors si on annonce toutes les heures 'Et le Festival de Cannes continue', c'est franchement ridicule !".

A ses côtés, Jean-Luc Godard hausse le ton : "Il s'agit de manifester, avec un retard d'une semaine et demie, la solidarité du cinéma sur les mouvements, étudiants et ouvriers. La seule manière de le faire est d'arrêter immédiatement toute projection". Leader des réalisateurs contestataires, le Franco-Suisse vitupère : "Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers et vous me parlez travelling et gros plan ! Vous êtes des cons !". Les professionnels du cinéma se rassemblent et occupent le Palais des festivals. Des projections sont repoussées mais pas annulées.

Pas de Palme d'or en 1968. Malgré le tumulte, la projection de Peppermint frappé, de l’Espagnol Carlos Saura, est maintenue le 18 mai au soir. Mais les cinéastes en colère s’invitent sur scène pour en demander l’arrêt. Godard, Truffaut, Léaud et Saura lui-même s’agrippent aux rideaux pour les maintenir fermés. Le film est tout de même projeté, lumière allumée, et suivi d’un nouveau débat animé sur la suite à donner au Festival. Roman Polanski, un temps dubitatif, Monica Vitti et Louis Malle, démissionnent du jury et rejoignent les protestataires.

C'est le début de la fin pour le Festival de Cannes, millésime 1968. Le lendemain de la projection perturbée, Robert Favre Le Bret annonce par communiqué l’arrêt du festival, cinq jours avant son terme. Seuls huit films sur 27 ont été projetés en huit jours et aucune Palme d'or n'a été décernée. La preuve, s'il en fallait une, que le cinéma était, est et restera toujours un miroir de la société.