ENQUÊTE - Violences sexuelles : la parole se libère dans l'industrie musicale

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La parole se libère dans l'industrie musicale. Photo d'illustration. 1:40
La parole se libère dans l'industrie musicale. Photo d'illustration. © SEBASTIEN BOZON / AFP
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Dans un milieu encore très dominé par des hommes, la parole des femmes se libère peu à peu pour dénoncer les violences sexuelles subies. Et plusieurs collectifs ou initiatives tentent de recueillir les témoignages et d'accompagner au mieux les victimes.
ENQUÊTE

La parole se libère peu à peu dans l'industrie musicale. Une femme sur quatre y a été agressée ou harcelée sexuellement, selon une enquête du Collectif pour la santé des artistes et des professionnels du secteur. Depuis plusieurs mois, les initiatives se multiplient pour dénoncer ces agissements, alors que le milieu reste encore très dominé par les hommes, qui représentent 86% des directeurs de labels et 88% des programmateurs de salles de musiques actuelles. C'est le cas du collectif "Music too", né mi-juillet, qui recueille de nombreux témoignages.

Sur le compte Instagram de "Music too", on trouve des appels à témoins comme celui-ci : "Si vous avez été agressée sexuellement par un producteur de festivals de la région Centre, vous n’êtes pas seule, contactez-nous". Il y en a six comme ça, avec le secteur d’activité, la région concernée et la nature des agressions.

Un producteur dans le Grand Est accusé de viols, le directeur artistique d’un label en Île-de-France de harcèlement sexuel… En deux mois et demi, le collectif "Music too" affirme avoir reçu 150 témoignages qui ressemblent à celui de Maud quand elle était attachée de presse stagiaire dans une grosse maison de disque. "Mon maître de stage voulait que je réserve une chambre d’hôtel unique pour l’artiste et moi quand on partait en promo, parce que l'artiste me trouvait sexy. Ça aurait été un peu un cadeau quoi", raconte-t-elle. "Que ce soit des boss, que ce soit des collègues, en fait, au quotidien, tu as des réflexions comme ça." 

"J'ai peur pour ma carrière si je vais au bout"

Comme celle d’un producteur à Maeva, chanteuse, qui lui a proposé un paiement en nature contre un logement au Printemps de Bourges. La jeune femme raconte également à Europe 1 un autre épisode violent. "Avant d’être chanteuse, j’étais journaliste bénévole pour un blog de musique. J’ai interviewé un artiste dont j’aimais le travail. A la fin de l’interview, je me permets de lui dire que j’écris aussi, que j’aime bien ses textes, et lui demande si je peux lui envoyer les miens pour avoir son avis. Il me rappelle plusieurs heures après en m’insultant et en me disant qu’il avait bien vu mon regard de salope et qu’il voulait que je vienne pour me baiser", dévoile-t-elle. 

En témoignant sur "Music too", ces femmes ont le sentiment de ne pas être seules, car c'est plus facile de saisir la justice à plusieurs. C'est justement l’objectif de "Music too" : mettre en relation les victimes d'un même homme entres elles. Pour cela, elles doivent nommer leur agresseur. Le collectif, qui pour l’instant refuse de prendre la parole publiquement, s’engage à fournir ensuite une aide juridique pour porter plainte.

Lucie (le prénom a été modifié), elle, réfléchit encore à témoigner sur "Music too", et serait soulagée de connaître d’autres victimes du même homme qu’elle. Son histoire raisonne avec celle de la soprano Chloé Briot, qui a porté plainte pour agression sexuelle contre son partenaire dans l’opéra L’Inondation. Flûtiste professionnelle, Lucie raconte avoir été violée par un grand musicien d’un conservatoire parisien, mais craint les conséquences d'une éventuelle pris de parole. "J’ai peur pour ma carrière si je vais jusqu’au bout des démarches juridiques. Le milieu de la musique classique est tout petit", confie-t-elle. "C’est quelqu’un d’important, et aux yeux des gens, c'est un grand musicien d’orchestre, père de famille. Quand j’en ai parlé à une de ses anciennes collègues de l’orchestre, elle m’a dit en substance que je l’avais bien cherché."

"Change de disque" et "Balance ta major"

D’autres initiatives pour tendre vers l'égalité voient le jour : l’association "Change de Disque" va créer des groupes de travail pour lutter contre les problèmes de rémunération et de progression de carrière dans l’industrie musicale ou encore "Wah !", un dispositif de mentorat pour développer les parcours professionnels des femmes dans les musiques actuelles. Enfin, le compte Instagram anonyme "Balance Ta Major" se charge de publier des témoignages de victimes de violences sexistes et sexuelles et de racisme vécus au sein des plus gros labels de France. 

Europe 1
Par Angèle Chatelier, édité par Antoine Terrel