Marie-Agnès Gillot : "J'aime la danse plus que personne"

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Etoile de 29 à 42 ans, Marie-Agnès Gillot a quitté l'opéra de Paris l'an dernier. Mais elle continue de danser dans divers projets. Elle a raconté son parcours au micro d'Europe 1.
INTERVIEW

Depuis plus d'un an, elle a quitté l'opéra de Paris, un lieu au sein duquel elle avait quasiment passé toute sa vie. Mais Marie-Agnès Gillot, retraitée des étoiles, n'en a pas fini avec la scène. C'est d'ailleurs la Seine musicale qui l'attend en octobre avec les Enfoirés, puis en novembre pour le spectacle Paris Beyrouth et enfin en mars prochain un autre spectacle de danse. Invitée samedi de l'émission Il n'y a pas qu'une vie dans la vie, l'étoile a raconté son parcours à Isabelle Morizet - sans cacher les douleurs subies par un corps rompu et façonné - mais surtout son immense amour pour la danse.

Des cours de danse pour ne pas mettre les pieds sur la table

Aujourd'hui, Marie-Agnès Gillot danse du contemporain. Et a eu l'impression de devoir tout réapprendre vis-à-vis du classique. Même si aujourd'hui, elle estime que l'exercice a finalement amélioré sa "technique". Elle dit aussi que c'est le classique qui lui a donné les plus grandes émotions : "On ne sait pas si on va rester debout ou si on va tomber tellement la fatigue est extrême." Pour elle, ce sont les ballerines qui voient "vraiment des étoiles".

Peut-être est-ce le cœur du sujet, la rigueur et la difficulté extrêmes de cet art. La danseuse connaît ce monde jusqu'aux pointes. Elle commence à 5 ans, dans sa Normandie natale. Sa mère l’inscrit à un cours de danse pour qu’elle évite "de mettre les pieds sur les tables". Elle rencontre une professeure géniale. "Je voulais absolument lui ressembler", confie l'artiste, qui entre à 9 ans à l'opéra de Paris après s'être confrontée à l'esprit de compétition de ses concurrentes, décrites comme méchantes et maigres. "Dans la cour, je m’étais blessée au visage, je me rappelle de petites filles me disant 'tu ne peux pas passer le concours, tu as une cicatrice au visage. Il faut être parfaite pour l’opéra'."

Corps normé, meurtri, sculpté

Cicatrice ou pas, Marie-Agnès Gillot devient petit rat et reçoit chaque jour, pendant cinq ans, une carte postale de sa mère. "J’étais la seule à avoir ça, ce bain d’amour." Au départ, elle a le corps longiligne, les proportions demandées. Puis elle grandit et sort des cases. L'année de ses 12 ans, elle prend douze centimètres et la double scoliose - grave - qui va avec. Raison pour laquelle pendant cinq ans, en cachette, elle va porter un corset en fer et en plastique, un masque de corps qui va la couper, lui faire d'autres cicatrices, aujourd'hui disparues. Elle est sans seulement quand elle danse. "Je pense que j’ai compris la liberté plus tôt que les autres. Dès toute petite, l’heure de danse était libératrice, essentielle." Elle refusera toujours l'opération. "On vous met une barre dans le dos, c’est terminé, vous êtes paralysée à vie", lance-t-elle avant de se reprendre. "Enfin vous pouvez vivre normalement." Mais pas danser. 

Entendu sur europe1 :
J’ai passé ma vie là, de 9 ans à 42 ans à l’Opéra de Paris, tous les jours. C’est quand même très bizarre de ne plus y retourner du jour au lendemain.

Alors, tous les étés, elle prend des cours de natation, et les week-ends, des cours de kiné et de musculation. Aujourd'hui, encore, elle confie : "Je tiens mon squelette avec mes muscles et non pas par mon ossature". Et elle s'est d'ailleurs fait refaire un corset, cet objet qu'elle a finalement eu du mal à abandonner. "Quand j’ai trop mal, ça me repose de ne pas tenir mon corps", glisse l'athlète. Malgré ses problèmes de dos rapides, son parcours s'avère fulgurant. Elle intègre par dérogation le corps de ballet à 14 ans, rare précocité.

Mais après avoir monté tous les échelons, son avancée piétine. Elle ne décroche le titre d'étoile qu'à 29 ans, sans se l'expliquer véritablement. "Je pense que c’est ma différence qui dérange.(...) J’aime la danse plus que personne. C’est ça ma différence. Ça dévaste ce genre d’amour. Il y a aussi beaucoup de gens qui pensaient en amont ce que j’allais être, mais moi, je n’avais pas la maturité." Avant de toucher son Graal, elle a eu le temps de subir les rumeurs de sacre... et puis rien, pas de titre, juste des rumeurs. "C’est horrible de subir les rumeurs. Beaucoup d’artistes l’ont vécu mais c’est un peu bizarre quand même", commente-t-elle.

L'étoile, éphémère par définition

Le grand jour arrive donc à 29 ans comme une "plénitude". Pendant treize ans, elle est au sommet, a un enfant à 38 ans, en continuant à danser jusqu'au septième mois de grossesse. Elle continue jusqu'à, comme le veut le règlement, ses 42 ans. Et fait ses adieux le 31 mars 2018 après une représentation d'Orphée et Eurydice. "C’est une des périodes les plus dures que j’ai eu à subir dans ma vie, quitter ma passion. Ce n’est pas très compréhensible pour quelqu’un qui est voué. C’était un des deuils de ma vie. J’ai passé ma vie là, de 9 ans à 42 ans, à l’Opéra de Paris, tous les jours. C’est quand même très bizarre de ne plus y retourner du jour au lendemain."

Ce soir-là, elle a été ovationnée pendant 25 minutes. "C’était trop long pour moi, émotionnellement. J’ai quitté la scène." Celle de l'opéra, mais pas la scène tout court et encore moins la danse. D'autant qu'aujourd'hui, Paul, son fils qui a désormais 6 ans, montre à son tour des dispositions pour la danse. Elle ne le poussera pas mais pourrait revenir en Normandie rien que pour qu’il ait la même professeure qu’elle quand elle a commencé. "Le premier professeur est essentiel", conclut-elle.

Europe 1
Par Aurélie Dupuy