Ce que l'on doit, sans le savoir, à Isao Takahata

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Isao Takahata crédit : JIJI PRESS / AFP - 1280
En 2015, Isao Takahata a été élevé au rang d'officier de l'ordre des Arts et des Lettres par l'ambassadeur de France au Japon © JIJI PRESS / AFP
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Francophile convaincu, le réalisateur du film "Le Tombeau des Lucioles" et de la série animée "Heidi, fille des Alpes", Isao Takahata, est mort jeudi en laissant un important héritage dans l'histoire du film d'animation japonais mais aussi français.

C'est un pilier de l'animation japonaise qui est parti. Le réalisateur japonais et co-fondateur du célèbre studio Ghibli, Isao Takahata, est mort des suites d'un cancer du poumon à 82 ans, jeudi, à Tokyo. Si le Japon perd là une voix qui comptait en faveur de la protection de l'environnement et de l'antimilitarisme japonais, il n'est pas le seul à regretter la mort de cet artiste engagé. La France perd également un francophile averti qui a influencé la culture cinématographique française bien plus profondément que ce que l'on croit. (Re)découvrez cet homme à qui l'on doit beaucoup et qu'on connaît tous, sans forcément le savoir.

Pris de passion très tôt pour la culture française. Né en 1935 à Ujiyamada, à 450 km de Tokyo, dans une famille de sept enfants, Isao Takahata a bénéficié d'une éducation rigoureuse qui lui a permis d'entrer à l'école des Beaux Arts de Tokyo en 1954. Là, il découvre la culture et la littérature française pour lesquels il se passionne tant et si bien qu'il abandonne sa formation artistique pour entrer au département de littérature française de l'université de Tokyo dès le mois d'avril 1956, à 21 ans.

Son diplôme en poche trois ans plus tard, il entre dans le jeune studio d'animation Toei (fondé en 1956) comme assistant-réalisateur. C'est là qu'il rencontre celui qui deviendra son partenaire, et parfois rival, Hayao Miyazaki. Dès leur premier film commun, Horus, prince du soleil (sorti en 1968 au Japon et en 2004 en France), les références aux cinéastes français sont visibles. Une scène sur une balançoire rappelle Partie de Campagne de Jean Renoir tandis qu'une autre rend hommage aux 400 coups de François Truffaut. Une influence française qui le suivra tout au long de sa carrière.

En francophile patenté, Isao Takahata s'est souvent rendu en France où il a donné conférences et masterclasses à partir des années 2000. En 2015, il a même été élevé au rang d'officier de l'ordre des Arts et des Lettres par l'ambassadeur de France au Japon. "La France est le pays où j'ai le plus voyagé et je suis des plus heureux d'être décoré par la nation dont je me sens le plus proche", s'est-il réjoui dans son discours d'acceptation.

Guidé par l'inspiration de Grimault. Le film Le Château dans le ciel réalisé par Hayao Miyazaki, produit par Isao Takahata et sorti au Japon en 1986 (en 2003 en France) est la parfaite illustration de cette admiration. Dans ce premier long-métrage du studio Ghibli, fondé en 1985, le personnage du robot découvert abandonné sur Laputa par les deux personnages principaux est une référence directe au robot géant du Roi et l'Oiseau (visible à 1m24 de la bande-annonce ci-dessous), un film d'animation réalisé par le Français Paul Grimault d'après les textes du poète Jacques Prévert, sorti en salles en 1980. Une première version intitulée La Bergère et le Ramoneur avait été diffusée au Japon dans les années 50.

On peut également voir une filiation dans les lignes élancées des châteaux qui servent de décor aux deux films. Quant aux machines volantes des pirates du Château dans le ciel, ils ne sont pas sans rappeler celles des hommes en noir chargés de traquer la Bergère et le Ramoneur du film de Grimault.

"J'ai beaucoup apprécié les premiers longs métrages de Disney (Blanche Neige, Pinocchio, Fantasia, etc.) mais je m'en suis éloigné alors que mon admiration pour le chef d'œuvre de Grimault et le texte de Prévert reste intacte", confiait le réalisateur dans une interview au site Citazine en 2011. "Sans doute Grimault est-il parvenu, plus que tout autre, à marier littérature et animation. Il m'a éveillé à la culture française, et à la sensibilité européenne, dont vous devez trouver des traces dans mes films."

 

Isao Takahata a toujours reconnu l'hommage appuyé au film du Français qu'il a pu rencontrer en 1992 à l'occasion d'une rétrospective au Palais de Tokyo (à Paris). Il s'est d'ailleurs rendu en France en 2008 pour l'inauguration de l'exposition "Monde et merveilles du dessin-animé" consacrée à la filiation artistique entre lui, Hayao Miyazaki et Paul Grimault.

Heidi, fille des Alpes, une série culte de... Isao Takahata. Le lien entre Isao Takahata et la France va au-delà de l'hommage à Grimault puisque c'est lui qui est à l'origine de la série animée culte qui a bercé des générations de Français : Heidi, fille des Alpes. Il s'est inspiré du roman de la suissesse Johanna Spyri paru en 1888 pour mettre au point cette série de 52 épisodes de 24 minutes diffusés au Japon en 1974 (et à partir de 1978 en France), qui met en scène une fillette qui vit dans la montagne suisse avec son grand-père.

Le réalisateur japonais a voulu faire d'Heidi une fillette "au caractère insouciant", à l'exact opposé de ce qu'il avait pu lui-même être dans son enfance, marquée par les bombardements américains de la ville de Kobe. C'est d'ailleurs à partir de cette expérience traumatisante qu'il a réalisé le film dramatique Le Tombeau des Lucioles (1988, sorti en France en 1996) mettant en scène deux orphelins qui tentent de survivre durant la Seconde Guerre mondiale.

De son côté, bien que le personnage d'Heidi soit caractérisé par sa joie de vivre, la série décrit un quotidien rude qui tranche avec les dessins-animés angéliques qui lui sont contemporains. On peut également remarquer dans cette série certaines caractéristiques qui préfigurent les spécificités récurrentes des films du studio Ghibli, comme l'importance accordée au réalisme de la nourriture ou encore le soin accordé à la mise en scène de la vie quotidienne.

Devenue une référence et maintes fois rediffusée, cette série a même donné lieu à la construction, à deux heures de Tokyo, d'un village reproduisant l'architecture et l'ambiance de la série.

Il ose faire des choses qu'on n'ose pas faire, en s'affranchissant des règles

Takahata a diffusé Kirikou au Japon. Le réalisateur et producteur japonais n'a jamais arrêté de s'intéresser au développement de l'animation française. Il a d'ailleurs participé à la distribution de plusieurs films au Japon comme Les Triplettes de Belleville (2003) mais aussi du grand succès Kirikou et la Sorcière de Michel Ocelot (1998). Pour ce film, il a supervisé le doublage et les sous-titres en français avant de s'occuper de ceux du film suivant du cinéaste français Azur et Asmar, rapportait le quotidien La Croix, en 2014 à l'occasion de la sortie du dernier film d'Isao Takahata : Le Conte de la princesse Kaguya.

Cette oeuvre basée sur une histoire traditionnelle japonaise au style fluide et vaporeux qui a coûté 33 millions et pris huit ans pour être réalisé. "Il ose faire des choses qu'on n'ose pas faire, en s'affranchissant des règles", avait d'ailleurs dit de lui Michel Ocelot qui l'a rencontré à plusieurs reprises, précise encore La Croix.

Adoubé par ses pairs. Bien que le nom d'Hayao Miyazaki soit bien plus connu en France, notamment à travers ses films à succès Nausicaä et la vallée du vent, Princesse Mononoké ou encore Le Voyage de Chihiro (pour lequel il a reçu l'Oscar du meilleur film d'animation en 2002), Isao Takahata est quant à lui reconnu par ses pairs.

En 1994, il reçoit le cristal du meilleur long-métrage d'animation du prestigieux festival français d'Annecy pour son film Pompoko. Cette fiction raconte le combat d'un clan de Tanukis (ces animaux japonais qui ressemblent à des renards) pour empêcher des humains de s'installer sur leurs terres.

En 2014, il s'est également vu décerner un Cristal d'honneur pour l'ensemble de sa carrière à l'occasion de la projection de son film Le Conte de la princesse Kaguya. Une oeuvre qui a d'ailleurs fait l'ouverture du festival de Cannes 2014 et été nommée aux Oscars l'année suivante dans la catégorie "meilleur film d'animation". Ce film à l'esthétique poussée à l'extrême a été le dernier du réalisateur et producteur japonais.

Europe 1
Par Marthe Ronteix