La "taxe robot" de Benoît Hamon, un "symbole" aux retombées incertaines

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La "taxe robot" de Benoît Hamon, un "symbole" aux retombées incertaines
Dans certains secteurs, l'automatisation est déjà une réalité bien tangible.@ PHILIPPE HUGUEN / AFP
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Le candidat à la primaire de la gauche souhaite taxer la richesse produite par les machines. L’idée n’est pas nouvelle mais reste difficile à chiffrer.

Le programme de Benoît Hamon pour la primaire de la gauche fait beaucoup parler avec sa proposition d’un revenu universel d’existence. Une autre de ses mesures interpelle également les électeurs : la "taxe robot". Le candidat socialiste souhaite créer une "taxe sur la richesse des robots (…) en appliquant les cotisations sociales sur l’ensemble de la valeur ajoutée et non plus seulement sur le travail (les salaires, ndlr)". Une taxe qui doit permettre de financer une partie du revenu universel.

Emprunt au Luxembourg. Si le nom raccourci de "taxe robot" peut sembler iconoclaste, le projet en lui-même n’est pas nouveau. "Nous n’avons pas inventé cette mesure. Dès le 19ème siècle, des philosophes avançaient l’idée de taxer le travail mécanique", explique Nicolas Matyjasik, coordinateur du projet de Benoît Hamon. Le socialiste frondeur s’est en revanche inspiré d’un rapport de l’eurodéputée luxembourgeoise Mady Delvaux.

En mai 2016, cette membre du Parlement européen rendait un rapport dans lequel elle exposait la possibilité de voir les robots détruire progressivement des emplois dans les pays industrialisés. Sa solution ? Un revenu universel pour compenser les destructions de postes, financé par une taxe sur la production réalisée par les robots.

Entre 9% et 50% d’emplois menacés

Pour étayer son propos, Benoît Hamon s’appuie également sur plusieurs études relatives à l’impact de la mécanisation des tâches sur l’emploi. Le candidat à la primaire cite régulièrement celle de l’OCDE et son fameux 9% d’emplois menacés de disparition à cause des robots. Pour parvenir à ce chiffre, l’organisation a étudié "le contenu des tâches des emplois individuels, au lieu du contenu moyen des tâches de tous les emplois au sein de chaque profession", cette dernière méthode étant la base d’études estimant que 50% des emplois sont menacés.

La France dans la moyenne. Avec sa méthode, l’OCDE scinde les résultats en deux catégories : les emplois automatisables qui ont 70% de chances d’être supprimés et ceux qui vont voir leurs tâches évolués et dont le risque de destruction descend entre 50 et 70%. Dans ce schéma, la France se situe dans la moyenne de l’OCDE avec 30% d’emplois qui vont être bouleversés par l’automatisation et 9% menacés de disparaître.

Le chiffrage de l’OCDE est dans la fourchette basse des estimations. Ainsi, le Conseil d’orientation pour l’emploi (rattaché à Matignon) calcule que "moins de 10% des emplois" ont "un indice d’automatisation élevé", soit 1,49 millions de postes en France. France Stratégie (également lié à Matignon) avance le chiffre de 15%, soit 3,4 millions d’emplois. Enfin, le cabinet Roland Berger estime que 20% des tâches seront automatisables d’ici à 2020.

Anticiper la raréfaction du travail

Benoît Hamon pense donc que le travail va inévitablement se raréfier dans les années à venir, sous l’effet de l’automatisation progressive de tâches de plus en plus compliquées. S’il y a moins d’emplois, alors les recettes amenées par les cotisations sociales prélevées sur le travail humain vont mécaniquement diminuer. Pour combler ce vide, il envisage donc de taxer la valeur ajoutée.

Ouvrir le débat. Pourquoi avoir opté pour l’estimation de 9%, la plus basse de toutes alors qu’un chiffre plus élevé aurait encore plus marqué les esprits ? "On a pris le chiffre de l’OCDE et pas 20% ou 50% pour proposer une réflexion la moins alarmiste, la moins anxiogène. Il faut ouvrir le débat mais pas effrayer", pose Nicolas Matyjasik.

L’équipe de Benoît Hamon n’a "pas encore chiffré" combien la taxe sur la richesse produite par les robots pourrait rapporter, précise Nicolas Matyjasik, coordinateur du projet du candidat. Mais elle n’a pas vocation à fournir un revenu de premier plan à l’État. "Ce n’est pas avec la seule "taxe robot" que l’on financera la totalité du revenu universel, il n’en a jamais été question. Nous savons que cette taxe ne récoltera pas des centaines de milliards d’un coup", rappelle Nicolas Matyjasik.

Des risques surestimés

Pour Manuel Valls, en faisant ce constat de raréfaction, Benoît Hamon "abdique". Sans aller jusque-là, il est vrai que le socialiste frondeur va un peu vite en besogne. Lors du débat, il a lui-même confessé vouloir devancer les évolutions économiques et sociales : "On constate que la raréfaction du travail a commencé. Il faut anticiper un processus quitte à ce qu’on se trompe demain."

Emplois détruits... et créés. Or, le risque de se tromper est bien réel. Il suffit de consulter le même rapport de l’OCDE que Benoît Hamon cite régulièrement. Avec à peine un emploi sur dix menacé de disparaître, l’organisation estime que "le risque de chômage technologique massif peut être écarté pour plusieurs raisons". D’abord, il est fort possible qu’en parallèle des emplois détruits, "de nouveaux emplois sont susceptibles d’apparaître avec le développement des applications technologiques et l’expansion d’autres secteurs. Selon certaines estimations, chaque emploi créé par le secteur de la haute technologie entraîne la création d’environ cinq emplois complémentaires."

Autre argument avancé par l’OCDE : ce n’est pas parce qu’un robot est disponible pour remplacer un homme qu’il sera forcément utilisé par les entreprises. De fait, les estimations théoriques surestiment probablement l’impact de l’automatisation sur l’emploi. Enfin, l’emploi de robots "peut se traduire par une réduction du nombre d’heures travaillées, et pas nécessairement par une baisse du nombre d’emplois". Ce à quoi Benoît Hamon rétorque, par la voix de son coordinateur de projet : "Dans innovation destructrice, il y a destructrice. Il ne faut pas être naïf".

Possibles effets pervers

Une éventuelle taxe sur la richesse produite par les robots pourrait également rapporter moins que prévu par Benoît Hamon puisqu’elle s’accompagne d’un effet dissuasif. De même que le coût du travail en France repousse certains industriels étrangers de venir s’y implanter, une taxe sur les robots va accentuer le coût de la production "Made in France". Les opposants à cette mesure alertent donc sur le risque de voir la compétitivité et l’attractivité de notre pays se dégrader.

Le contre-exemple allemand.Ces mêmes adversaires mettent par ailleurs en lumière le cas de l’Allemagne, bien plus robotisée que nous. D’après la Fédération internationale de la robotique, il y a 170 robots pour 10.000 employés dans l’industrie manufacturière outre-Rhin, contre 126 en France. Pourtant, le taux de chômage est inférieur en Allemagne : 6% contre 10% chez nous. Preuve que mécanisation ne rime pas forcément avec moins d’emplois.

Bien que les revenus générés par la "taxe robot" soient encore très incertains, l’équipe de Benoît Hamon juge qu’il est tout de même essentiel de la mettre en avant. "C’est une question de symbole. Pour nous, il s’agit de renverser le paradigme actuel de notre société, centrée sur la valeur travail", précise Nicolas Matyjasik. "En cas de désignation comme candidat du Parti socialiste à la présidentielle, Benoît Hamon précisera davantage son projet. Peut-être que la "taxe robot" sera concernée".