Voile : lors d’un chavirage, "il n’y a pas de peur, juste des réflexes de survie"

, modifié à
  • A
  • A
Voir la vidéo sur Dailymotion
Partagez sur :

Chavirer fait partie du métier de skipper. Lalou Roucayrol l’a expérimenté trois fois entre 2000 et 2013. Il s’est confié à Europe 1 avant le départ de la Transat Jacques-Vabre à laquelle il prend part dimanche.

Les 37 bateaux engagés dans la 13ème édition de la Transat Jacques-Vabre ont pris la mer dimanche, au Havre. Parmi les 74 marins qui font désormais route vers Salvador de Bahia au Brésil figure Lalou Roucayrol et son co-skipper espagnol Alex Pella. Les deux hommes font partie des favoris pour la victoire finale dans la catégorie Multi50 à bord d'Arkéma. A 53 ans, le premier a pris le départ de cette course pour la neuvième fois, ce qui constitue un record (partagé avec Kito de Pavant, skipper de Bastide-Otio) sur le plateau de cette édition.

Arrivé sur la troisième marche du podium en 2009 et 2015, Lalou Roucayrol avait, en revanche été contraint à l’abandon en 2013. La raison ? Un chavirage au large du Portugal. Une situation que tous les marins redoutent mais qu’il vivait pour la troisième fois dans sa carrière. Avant le départ, il s'est confié à Europe 1 sur la façon dont les skippers gèrent ces situations critiques en mer.

"L'adrénaline vous stimule, vous ouvre les sens"

"Les trois fois où je me suis retourné, c’était trois fois de nuit. Évidemment, sinon ce n’est pas drôle", commence-t-il par plaisanter. Il le concède, "un retournement, c’est extrêmement violent". Et quand, par malheur, cela arrive, "votre monde bascule totalement". "Le haut devient le bas et le bas devient le haut. Ça paraît tout bête comme ça, mais vos repères sont totalement chamboulés, totalement inversés. Et de nuit d’autant plus parce que vous n’avez aucun repère visuel."

Malgré tout, "on n’a pas peur quand on chavire", assure-t-il : "Il y a une chose qui est assez formidable, que le corps sécrète et qu’on va chercher, c’est l’adrénaline. C’est un truc incroyable ! Ça vous stimule, vous permet de voir exactement ce qu’il faut faire. Ça vous ouvre les sens. Toutes les réflexions sont extrêmement lucides et rapides."

Mais cela n’est pas le seul effet de cette "drogue". Lalou Roucayrol se souvient notamment s’être blessé après avoir été "éjecté à l’intérieur du bateau" au moment de son deuxième chavirage. C’était au milieu de l’Atlantique, en 2010, lors d’un convoyage retour de la Route du Rhum au cours duquel trois membres d’équipage l’accompagnaient. Après avoir été récupéré par un cargo, il enlève sa combinaison de survie pour prendre une douche. "La combinaison était pleine de sang, je ne comprenais pas pourquoi", se souvient-il. "En réalité, j’avais le tendon d’Achille qui était coupé à 80%." Sous l’effet de l’adrénaline, le skipper ne s’était rendu compte de rien : "Je suis resté plus de 20 heures à tremper dans la combinaison sans avoir ni douleur, ni sensation de mal. Rien !"

"On organise sa survie"

Grâce à cette adrénaline, "il n’y a pas de peur, il y a juste des réflexes de survie". "Survie", le terme n’est pas choisi au hasard ni galvaudé, car oui, après un chavirage au milieu de l’océan, c’est un autre combat qui commence : "sauver sa peau" en attendant d’être secouru. Dans ces conditions, le temps peut être long, très long. D'autant plus qu'il faut également penser à ce qu’il se passe à l’extérieur du bateau, qui se trouve alors "sur la route des cargos". "On faisait des quarts, (…) avec nos petites fusées sous le bras", pour prévenir tout risque de collision.

Lors de ses deux premiers chavirages, Lalou Roucayrol est "resté entre 20 et 22 heures sur les bateaux". Mais en 2013, alors qu’il participait à la Transat Jacques-Vabre avec Mayeul Riffet, le duo est "resté cinq jours à bord du bateau retourné". "C’était un choix" dont la finalité était de ramener le bateau, qui "était intact". Alors qu’à terre, les secours se mettent en place, dans le bateau "on organise sa survie, on fait attention à la consommation d’eau, à la consommation de nourriture."

Leurs contacts réguliers avec les équipes à terre leur permettent de savoir, à peu de choses près, combien de temps ils vont devoir attendre. "On a une espèce de dead line qu’on se donne dans la tête et toutes les heures, toutes les minutes, sont orientées vers le point où on va voir le remorqueur", confie-t-il. A partir de là, "le problème, c’est d’occuper son esprit" : "On avait un livre, que j’ai lu à peu près trois fois. Je le lisais à voix haute." Et quand cette fameuse dead line se voit être reculée de 24 heures, "c’est tout un monde qui s’écroule. (…) On peut céder au découragement".

"Si je pars avec la peur au ventre, le mieux c'est de ne pas partir"

Et après ces moments difficiles, Lalou Roucayrol a tout de même trouvé la force de reprendre la mer. "Il y a un temps où on réfléchit, on pèse le pour, le contre", avant de prendre une décision. "On y retourne, parce que c’est notre vie" mais "je pense que si j’avais eu le malheur de perdre quelqu’un dans un retournement, je ne serais pas retourné sur l’eau", confie le marin. Une décision dans laquelle sa femme, Fabienne, qui est également sa team manager, n’influe pas du tout. "Il n’y avait pas de chantage. (…) Ma seule condition était : 'Tu continues à piloter mais à condition d’être extrêmement prêt.' En aucun cas je ne me serais permise de l’empêcher de continuer", assure-t-elle à Europe 1. Aujourd’hui, Lalou Roucayrol assure ne pas avoir peur au moment de retourner sur l’eau : "Tout peut arriver, mais je n’ai pas d’appréhension. (…) Si je pars avec la peur au ventre, le mieux c’est de ne pas partir."

Savoir gérer la fatigue, un point clé

La préparation, aussi bien matérielle que physique, voilà un point clé pour limiter au maximum les risques d’accident en mer. Pour cela, certains skippers peuvent avoir recours à un préparateur mental, comme Gilles Monier, de l’Ecole Nationale de Voile de Saint Pierre Quiberon. Si sa principale mission est de donner des techniques aux skippers pour évaluer leur état de fatigue et ainsi éviter l’erreur humaine, il peut également avoir un rôle auprès d’eux après un tel événement. "C’est un instant de vie, un moment, à côté de plein de choses qui se sont bien passées. (…) Le débrief de ces situations-là doit rappeler au skipper pourquoi il est là. C’est ancré dans des racines profondes", explique-t-il. Gilles Monier est donc là pour remotiver les skippers car, selon lui, "c’est l’envie" qui leur permet de surmonter ce genre d’épreuve.