Marathon : ces pionnières qui ont ouvert la voie aux femmes

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En 1984, Joan Benoit remporte l'or en 2 heures 24 minutes et 52 secondes lors du premier marathon féminin disputé aux JO.
En 1984, Joan Benoit remporte l'or en 2 heures 24 minutes et 52 secondes lors du premier marathon féminin disputé aux JO. © COR MULDER / EPU / AFP
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Le 5 août 1984, se courait le premier marathon féminin des JO après deux décennies de combat. Elles étaient plus de 13.000 femmes à Paris, dimanche.

Dimanche aura lieu à Paris le 42ème marathon de Paris. Sur ses 55.000 inscrits, 13.750 femmes seront alignées sur la ligne de départ, soit 25% des participants. Pour le dernier semi-marathon de la capitale qui a eu lieu en mars dernier, cette proportion montait à 36%. Si on est encore loin de la parité, cette présence féminine sur le bitume des grandes courses reste une victoire en soi si on se penche sur l'histoire récente du marathon. Longtemps en effet, les femmes n'ont pas eu le droit de concourir dans la reine des épreuves de course à pied. Retour en dates sur le combat des pionnières qui ont permis aux femmes de concourir aux côtés des hommes.

Aux JO de 1960, la course féminine la plus longue est… le 800 m

Aux Jeux olympiques de Rome en 1960, une nouvelle épreuve est inaugurée : le 800 m féminin. Cette course se rajoute à quatre autres : le 100 m, le 200 m, le 80 m haies et le relais 4x100 m. En athlétisme donc, jusqu'en 1960, les femmes qui courent… sprintent. À l'époque, on les pensait incapables d'endurance et donc, incapables de boucler un marathon. De plus, l'entraînement long et intense qui précède cette course de 42,195 kilomètres pouvait être dangereux pour elles, pensaient alors les médecins, qui anticipaient "une masculinisation". "On se réfugiait derrière des croyances sociétales qui touchent les organes génitaux de la femme et des organes reproducteurs : le sein avec lequel elle allaite, l’utérus au coeur de la procréation, la femme qui devient homme et qui ne peut plus transmettre la vie", explique le cinéaste Pierre Morath, réalisateur du documentaire Free to run"Il y avait toujours cette idée que la femme était la garante du foyer mais aussi de la survie et de la transmission de l’espèce. Donc, tout ce qui pouvait la sortir de ce rôle effrayait la mentalité ambiante majoritairement masculine."

En 1966, Roberta Gibb, la première rebelle de la course à pied

En 1964, Roberta Gibb, jeune Américaine, assiste au plus prestigieux marathon, celui de Boston. Lui vient alors une idée farfelue pour l'époque : elle aussi veut concourir. Après avoir laissé passer l'épreuve de 1965 suite à une blessure, elle souhaite s'inscrire en 1966 mais essuie un refus de la part des organisateurs. La jeune femme passe outre. Alors qu'elle vit en Californie, elle voyage pendant quatre jours et arrive la veille de l'épreuve à Boston.

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Le jour J, cachée dans un buisson, elle en surgit afin d'intégrer le peloton exclusivement masculin des participants. Au bout de quelques kilomètres, ses voisins de course se rendent compte de la supercherie mais promettent de la protéger si quelqu'un venait à l'empêcher de poursuivre l'épreuve. "Tu es sur la voie publique, tu as le droit de courir", lui lancent-ils. C'est ainsi qu'elle boucle son premier marathon en 3 heures 21 minutes et 40 secondes. Un temps très honorable puisqu'elle figure dans le premier tiers des arrivées. Mais Roberta Gibb n'étant pas inscrite, et son temps est donc non officiel.

En 1967, Kathrine Switzer devient la première marathonienne officielle

Ce n'est pas sur un coup de tête que Kathrine Switzer a décidé de courir un marathon. Elle court en effet en club à l'université de Syracuse dans l'État de New York. Soutenue par son entraîneur, elle parvient à s'inscrire au marathon de Boston de 1967. Le règlement de la course n'interdit en effet pas officiellement la participation du sexe féminin. La jeune étudiante, pour ne pas courir le diable, se contente d'utiliser ses initiales et fournit un certificat médical afin d'obtenir le précieux dossard.

Au contraire de Roberta Gibb qui avait essayé de cacher son physique, Kathrine Switzer ne se dissimule pas le jour du départ : elle est maquillée et ses cheveux sont relâchés. Même si elle reçoit de nombreux encouragements, elle va cependant rencontrer sur sa route le sanguin Jock Semple, directeur de la course. "Sors de ma course et donne-moi ton numéro !", lui lance-t-il. Il persiste en s'agrippant à son sweat pour la stopper dans sa course. C'était sans compter sur Tom Miller, le compagnon de Kathrine, lui-même lanceur de poids et qui courait à ses côtés. D'un coup d'épaule, il éjecte sur le bas côté le directeur chafouin. Les organisateurs poursuivent leur harcèlement en voiture cette fois-ci en lançant à la jeune sportive moult menaces. En vain.

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"J'ai tout de suite eu la pensée que si je ne terminais pas la course, tout le monde dirait que les femmes ne sont pas capables de courir un marathon. Il fallait que je termine la course", a confié plus tard Kathrine Switzer. Quatre heures et 20 minutes plus tard, elle devient la première marathonienne officielle de Boston. Elle est cependant disqualifiée ensuite par la direction de la course. Puis la Fédération américaine d'athlétisme la suspend. Par la suite, Kathrine Switzer, devenue journaliste, milite pour la cause des femmes. Sa marotte ? Organiser des marathons pour elles, plus de 400 marathons en tout dans 25 pays et pour plus d'un million de coureuses, selon des chiffres de Radio Canada. Elle a même rechaussé ses baskets en 2017 pour le marathon de New York à l'occasion de ses 70 ans.

En 1972, le marathon de Boston s'ouvre aux femmes

Six ans après avoir accueilli dans son peloton la première femme, le marathon de Boston s'ouvre au deuxième sexe. Le symbole est important puisque que, créé en 1897, il est le plus vieux du monde. Neuf participantes sont alignées, dont Kathrine Switzer et Roberta Gibb. C'est cette dernière qui l'emporte et qui gagnera les deux éditions suivantes. Du côté de New York, une femme participe dès 1970 mais elle est contrainte à l'abandon. Lors de sa deuxième édition, en 1971, les femmes sont plus nombreuses à concourir. Là encore, Kathrine Switzer fait parler d'elle en remportant l'épreuve en 1974. Aujourd'hui, le marathon de Boston atteint presque la parité (45% de femmes) dans un pays où les femmes sont plus nombreuses que les hommes sur les courses de fond (58%).

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À Londres, en 1980, un marathon... sans homme

Dans la foulée des États-Unis, précurseurs, l'Europe ouvre elle aussi ses marathons aux femmes. Berlin inaugure le bal en 1974, suivie par Madrid en 1978 et par Stockholm en 1979. Cette même année, Paris fait de même, après quatre éditions exclusivement masculines. En 1980, Londres enchaîne mais dans un contexte particulier : le marathon hommes n'y existe même pas. C'est Kathrine Switzer qui décide d'y lancer une course pour 200 femmes venues de 27 pays.

En 1984, les femmes courent leur premier marathon olympique

Les marathoniennes doivent cependant attendre 1984 pour se battre pour de l'or olympique. Ce sont les membres du CIO qui en ont décidé ainsi en février 1981. Seule l'URSS y était opposée. En outre, le CIO donne son feu vert à d'autres épreuves féminines : tir, cyclisme sur route, 400 m haies, voile.

Le 5 août 1984, 50 participantes s'élancent à l'assaut des 42,195 km. Quarante-quatre d'entres elles finiront la course, dont Joan Benoit qui remporte l'or en 2 heures 24 minutes et 52 secondes. L'Américaine a tenté et réussi une échappée dès le début de la course. Malgré des conditions météo dantesques (32 degrés), elle tient la distance et bat la championne du monde en titre, la Norvégienne Grete Waitz.

Mais celle qui a marqué les esprits, c'est la Suissesse Gabriela Andersen-Schiess, qui avait franchi en forçat de la route la ligne d'arrivée à la 37ème position. Déshydratée, titubante car percluse de crampes, elle est devenue l'incarnation de la souffrance du marathonien. À 39 ans, elle savait qu'il s'agissait de son premier et dernier marathon olympique.

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Mais une autre force l'animait : courir cette discipline "était quelque chose de vraiment particulier", a-t-elle expliqué par la suite dans un entretien. "Nous avons eu une cérémonie avec les drapeaux, et nous voulions démontrer au CIO que c’était la bonne décision de permettre aux femmes de courir cette distance : aucune étude scientifique ne pouvait contredire cela." Gabriela Andersen-Schiess, et toutes les autres femmes qui réussissent à parcourir les fameux 42,195 km, l'ont prouvé au fil des années : l'endurance n'est pas une affaire de sexe.

Ecoutez l'interview de Gabriela Andersen-Schiess et revoyez les images de son arrivée au Memorial Coliseum :