JO 2018 – Papadakis et Cizeron : de l'importance du costume en patinage

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Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron l'ont appris à leurs dépens lundi : le choix du costume est primordial en patinage. Et les sportifs ont, bien entendu, leur mot à dire dans le processus créatif.
JO 2018

Les images du sein gauche de Gabriella Papadakis ont déjà fait le tour du monde. La Française, dont la tenue s'est détachée dès le début de sa danse courte avec Guillaume Cizeron lundi, l'avoue sans détour : elle a vécu son "pire cauchemar" aux Jeux de Pyeongchang. Pourtant, le couple s'investit énormément dans la création de ses tenues de scène. Un élément ô combien important pour les patineurs.

"Plus à perdre qu'à gagner"

Le duo clermontois ne patinait que depuis quelques secondes quand le tour du cou qui retient, avec deux fines bretelles, le top à franges vertes et dorées de Gabriella Papadakis s'est détaché, laissant apparaître une partie de sa poitrine. "Comme les franges (qui décorent son haut de costume) sont lourdes, à chaque twizzle (pas tournant, ndlr), elle sentait que ça se soulevait, ça déconcentre !", a expliqué Marie-France Dubreuil, un des entraîneurs du jeune couple.

Et cela a probablement compté dans la note finale (81,93 points, soit 1,74 point de moins que les Canadiens Tessa Virtue et Scott Moir, ndlr)… "Si Gabriella et Guillaume n'avaient pas eu ce souci, ça se serait joué à peu près dans le même dixième de point" avec les Canadiens, estime même Patrice Lauzon, autre coach des Français au Québec. Quand ils se sont rendu compte du problème, les entraîneurs ont d'ailleurs hésité quelques secondes à arrêter la musique. Une décision qui aurait cependant fait perdre cinq points au duo. Rédhibitoire pour espérer décrocher la médaille d'or.

"Le choix de la tenue est très important, aussi important que la musique, car cela peut complètement nous desservir", explique à Europe1.fr Florent Amodio, champion d'Europe 2011 et vice-champion d'Europe 2013. "On a toujours plus à perdre qu'à gagner".

Des règles strictes

Depuis 1988 et une jupette controversée - car jugée un brin trop sexy - de l'Allemande Katarina Witt aux Jeux de Calgary, les tenues doivent en effet répondre à une règlementation stricte, édictée par la Fédération internationale de patinage (ISU). À la différence du couple artistique, la jupe est obligatoire en danse sur glace. "Sauf pour certains thèmes", nuance Nathalie Péchalat, double championne d'Europe (2011 et 2012) et médaillée de bronze aux championnats du monde de danse sur glace (2012 et 2014) avec son partenaire Fabian Bourzat. "L'an passé, c'était le hip-hop : le short et le pantalon étaient autorisés. Mais bon ce n'était qu'un an…", précise-t-elle.

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La fameuse tenue controversée de l'Allemande Katarina Witt, aux Jeux de Calgary en 1988. © JEROME DELAY / AFP

 

La jupe, donc, doit faire le tour des hanches et couvrir au moins 50% du buste des patineuses. "Si on a le dos nu, il faut donc être couvert de l'autre côté. Et on ne doit pas voir le nombril", continue Nathalie Péchalat. Les garçons, eux, sont priés de ne pas montrer leurs poils sous les aisselles. 

Preuve que la tenue est importante, elle peut avoir des répercussions dans la notation : si un bout de costume, un chouchou ou même une plume, tombe à terre, un point est retiré d'office par le jury. Soit autant que si l'un des danseurs tombe.

L'angoisse du costume qui se détache

À 9.000 km de Pyeongchang, dans son petit atelier de Villeurbanne, dans le Rhône, Sophie Thomas a regardé la performance de Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron en tremblant. Celle qui réalise les costumes du couple depuis 2011 – et habille également pour les JO les autres patineurs de l'équipe de France, mais aussi des Japonais et des  Hongrois - a depuis fait son mea culpa. "C'est une de mes angoisses majeures (…). On est obligé de culpabiliser dans des circonstances pareilles", a réagi la styliste de 29 ans lundi. D'autant qu'une patineuse sud-coréenne avait déjà connu le même souci que "Gaby" Papadakis lors de l'épreuve par équipes.

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Engagée dans l’épreuve par équipes de patinage artistique dimanche, la Sud-Coréenne Yura Min a failli perdre sa robe en plein milieu du programme court de danse. La faute à une agrafe qui s’est détachée. © Mladen ANTONOV / AFP

 

Pourtant, tout avait été fait pour que cela tienne. Six pressions, un crochet, un zip… Les deux danseurs sur glace ont même cousu par-dessus. "On met vraiment un point d'honneur à consolider toutes les agrafes, toutes les coutures, pour que ça reste le plus solide possible et qu'il n'y ait aucun problème pendant la prestation. Pourquoi ça s'est décroché à ce moment-là, on ne sait pas. C'est un peu un coup de malchance, il n'y a pas d'explication rationnelle", analyse la couturière lyonnaise, encore marquée par l'incident. Cette mésaventure, d'autres patineurs l'ont vécu, comme Sophie Moniotte, dont "on voyait un bout de [ses] seins, Candice Didier, dont le "pantalon s'était complètement ouvert au niveau des fesses" ou Philippe Candeloro, qui "avait un trou dans le pantalon", rapporte Franceinfo.

Tenue et musique, deux éléments indissociables

Outre une tenue qui tient, qu'est-ce donc qu'une bonne tenue ? "Le premier critère, c'est la cohérence avec le programme, avec la musique. Quand on est sur la glace, on incarne un personnage, on raconte une histoire. La tenue doit ainsi permettre de comprendre, avant même la musique, où on est, qui on est et qui fait quoi", répond d'abord Nathalie Péchalat. "Être à l'aise est évidemment très important, mais c'est le boulot de la costumière. On s'arrange toujours pour trouver les bonnes matières : il faut limiter le plus possible le lycra, le velours et les froufrous, parce que ça va, on a fait le tour...".

"On essaye d'être en adéquation avec la musique", confirme à son tour Florent Amodio, pour qui la tenue, si elle est importante, passe cependant au second plan. "Il doit quand même y avoir de la technique dans le costume, une petite patte. Mais je considère que si le patineur est un génie, il peut faire passer une émotion même en jogging", argumente-t-il.

" Le but, c'est aussi d'amplifier les mouvements, il ne faut pas que ça les raidisse "

Pour travailler, la costumière de l'équipe de France de patinage s'aide d'ailleurs beaucoup de la musique. "Je demande aux patineurs de m’envoyer les musiques sur lesquelles ils vont danser, de m’expliquer le thème, le déroulé du programme, l’histoire…", racontait-elle à 20 Minutes, il y a quelques semaines. Ironie du sort, Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron sont sans doute les plus pointilleux sur le choix de leur tenue. "Ce sont les seuls qui aiment vraiment suivre de A à Z le processus", assure Sophie Thomas, qui a également habillé Florent Amodio par le passé.

Un travail d'équipe

Couleurs, formes, modèles… Pour imaginer leurs futures tenues de scène, les deux danseurs de 22 et 23 ans commencent généralement par se concerter avec leurs entraîneurs à Montréal. "En fonction de ça, je prépare souvent des petits croquis, puis je les envoie à Sophie", détaillait Cizeron lui-même fin septembre, au moment de découvrir les costumes qui allaient accompagner l'hiver olympique des doubles champions du monde (2015 et 2016) et quadruples champions d'Europe en titre.

Après en avoir étudié la faisabilité, l'ex-danseuse sportive reconvertie couturière propose alors plusieurs idées. Avec, en tête, quelques impératifs tout de même : "faire des tenues vraiment esthétiques, à l'image du patineur et du programme, qui les embellissent, et en même temps très confortables, pour ne pas le gêner dans l'exécution des mouvements ni les dénaturer". Le plus souvent, cela passe par des matières élastiques. "Le but, c'est aussi d'amplifier les mouvements, il ne faut pas que ça les raidisse, il faut que ça mette en valeur leur patinage, leurs éléments techniques", complète l'entraîneur du duo clermontois, Romain Haguenauer.

" On a envie de contrôler vraiment ce qu'on porte "

"On a souvent des idées très précises de ce qu'on veut, on a des goûts aussi un peu particuliers, on a envie de contrôler vraiment ce qu'on porte", expliquait encore Guillaume Cizeron à l'AFP. "Avec l'expérience, on a des préférences aussi, sur le type de forme, de tissu, de matière…".

Le processus était à peu près le même pour leurs ex-homologues Nathalie Péchalat et Fabian Bourzat. "On se réunissait autour d'une table avec une costumière et on dialoguait. Mais c'est arrivé que la costumière nous dise 'j'ai pensé à ça', et c'était magnifique. Dans ce cas-là, pourquoi vouloir changer quoi que ce soit ? Chacun ses compétences. Nous on développait le projet artistique", se souvient l'ancienne danseuse, pour qui le vrai tournant en matière de costume est intervenu en 2007.

"Un jour, à Lyon, on est passé devant un boutique de costumes de mariés pour hommes. On a flashé, il y avait des matières de dingue qu'on avait jamais vues auparavant". La tenante de cette boutique s'appelle alors Marlène Weber. C'est elle qui accompagnera le couple pendant de nombreuses années, même lorsque ceux-ci décident de partir s'entraîner aux États-Unis. "Pour elle, ça a été un défi de trouver des matières plus extensibles pour s'adapter au sport", se remémore encore Nathalie Péchalat, qui trouvait "aussi important d'avoir du Made in France".

Entre 400 et 3.000 euros

La conception d'une tenue de scène est souvent un travail d'orfèvre. Cela prend en moyenne une vingtaine d'heures aux couturières avant de voir les vêtements enfilés par les sportifs. Un peu plus, même, pour la tenue carioca portée par Gabriella Papadakis lors du programme court.

Ce top, retenu - ou presque -  par un tour de cou et deux fines bretelles, et sa jupe aux franges vertes et dorées abondement strassées ont demandé une douzaine d'heures de travail pour la confection et la peinture des franges, et plus d'une vingtaine d'heures rien que pour poser les strass Swarovski. De quoi faire grimper son prix en flèche, autour de 2.800 euros, soit la plus chère de la carrière de la danseuse… Là où les costumes de compétition coûtent en moyenne entre 800 et 1.000 euros.

À titre de comparaison, la longue robe bleue aérienne, largement échancrée dans le dos, que la Française portera mardi pour la danse libre - une "forme très simple qui demande d'être parfaitement ajustée", selon Sophie Thomas - ne coûte que 400 euros environ.

Des tenues gravées dans l'Histoire

Certaines tenues ont malgré tout marqué l'histoire de la discipline. Qu'il s'agisse de la robe chartreuse de Peggy Fleming en 1968 aux Jeux de Grenoble ou de celle, couleur de braise, conçue par Christian Lacroix et portée par Surya Bonaly à l'occasion des JO d'Albertville en 1992.

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Les costumes de Peggy Fleming en 1968 et de Surya Bonaly en 1992 ont marqué l'histoire de la discipline. © Creative Commons/ERIC FEFERBERG / AFP

 

Si elle ne devait en retenir qu'une, Nathalie Péchalat opterait sans doute pour celle portée le 29 novembre 2008, lors du trophée NHK au Japon. "C'est l'une des premières qui m'a mis une claque. On patinait sur le thème du cirque. J'avais une robe fushia avec un cerceau, un bustier turquoise avec des seins à la Jean-Paul Gautier… C'était magnifique", se souvient-elle aujourd'hui. Un programme qui leur avait valu une deuxième place et qui avait marqué un véritable tournant dans la carrière du couple.

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La tenue portée par Nathalie Péchalat en 2008 au NHK Trophy est sans doute celle qui l'a le plus marquée. © GEOFF ROBINS / AFP

 

Celle de Gabriella Papadakis pourrait tout autant marquer un tournant. Mais si les Français, favoris pour le titre, ont évidemment été perturbés, ils ont cependant pu éviter le pire lundi. À la différence de leurs costumes, leur rêve de sacre olympique est intact avant le programme libre mardi.