Des militantes contre les violences faites aux femmes au bord du burn-out : "Les moyens ne sont pas là"

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© BERTRAND LANGLOIS / AFP
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ENQUÊTE - Déclarée grande cause nationale, l’égalité entre les femmes et les hommes n’est encore qu’une utopie en France. De plus en plus de militantes, confrontées au manque de moyens, font part de leur malaise.  
ENQUÊTE

Tout devait changer, mais rien ne change… Tel est le sentiment actuel des militantes de la première heure engagées dans la lutte contre les violences sexuelles et sexistes. La grande cause nationale, déclenchée en novembre 2017 dans le sillage des mouvements #Metoo et #Balancetonporc, a tout, selon elles, d’une coquille vide, et les promesses d’action en restent au stade des belles paroles.

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Face à cette situation, certaines militantes sont en train de craquer. Exemple avec Anaïs Bourdet. Cette jeune militante vient de fermer son site internet Paye ta shnek, une plateforme d'échanges qu'elle avait lancé en 2012. Sept ans plus tard, après 15.000 témoignages de harcèlement sexiste dans l'espace public, elle "n'arrive plus à les lire, à les digérer", dit-elle, et constate que "les hommes sont toujours aussi violents".

"Burn-out militant"

"Ça fait des années qu’on dénonce les violences qu’on vit et concrètement, je les vois toujours aussi fortes", insiste-t-elle, interrogée par Europe 1. "Et samedi soir, ça a été mon cas de façon très personnelle, puisque j’ai subi ou assisté à cinq agressions en moins de quinze minutes dans une soirée. Donc je ne peux plus faire la promesse aux femmes que si elles prennent la parole, les choses changeront. C’est aussi un souci d’honnêteté, puisque témoigner ne suffit plus. J’ai développé très clairement des symptômes dépressifs, anxieux. C’est vraiment un burn-out militant, parce que pour le coup, ça ne concerne pas ma profession", conclut-elle.

Cette expression de "burn-out militant", toutes les femmes avec qui Europe 1 a échangé l'évoquent, qu'elles militent depuis quelques mois ou plusieurs décennies. Et ce qui alimente d’abord cet épuisement, c’est le fossé entre le nombre de cas à gérer, et les moyens alloués pour y parvenir. La libération de la parole a entrainé une augmentation des plaintes : + 17% pour les viols, +20% pour les agressions sexuelles.

"On a l’impression que la parole est plus libre, mais les moyens ne sont pas là"

Le problème, c’est qu'avant d'aller au commissariat, ces femmes se tournent d'abord vers les associations. "Ça a créé une espèce de frustration, de tristesse, de colère parfois chez nous, explique Louise Delavier, qui gère En avant toute(s), un tchat d'aide aux victimes. "Parce qu’on a l’impression que la parole est plus libre, mais les moyens ne sont pas là." Cette question des moyens est cruciale. Dans cette association, il aurait fallu une écoutante de plus, mais Louise Delavier a dû engager un spécialiste de la collecte de fonds. Et faire ainsi un choix douloureux : rechercher des financements plutôt qu'accompagner les victimes.

Est-ce à dire que le gouvernement n’investit pas assez dans cette cause ? Le secrétariat d'Etat de Marlène Schiappa dispose d'une enveloppe de 530 millions d'euros en 2019, un budget sans précédent pour ce type d'action. Mais la moitié part à l'étranger pour l'aide au développement... Ajoutez l'égalité Hommes-femmes dans sa globalité, mais aussi toutes les formes de discriminations, et à la fin il ne reste pour les violences faites aux femmes que 79 millions d'euros. Or, selon le Haut Conseil à l'Egalité, il en faudrait six fois plus pour mener à bien cette mission.

"Marlène Schiappa dit que la France est en tête la défense des femmes. Ce n’est pas vrai ! C’est un mensonge !"

A ce titre, la plateforme d’écoute nationale, le 39.19, est un exemple frappant. En 2018, elle a reçu une subvention supplémentaire de 120.000 euros. Ça peut paraître beaucoup. Mais ça ne fait en réalité que trois postes de plus pour répondre aux femmes battues qui appellent. Or, en la matière, les chiffres restent inquiétants. Depuis le 1er janvier, 67 femmes sont déjà mortes sous les coups de leur mari ou ex-conjoint. Soit une femme tuée tous les 3 jours, aucune amélioration par rapport aux années précédentes.

"Marlène Schiappa va à l’ONU, et elle dit que la France est en tête de l’égalité et de la défense des femmes. Ce n’est pas vrai ! C’est un mensonge ! Les femmes continuent de mourir au même rythme", s’emporte la comédienne Eva Darlan, très engagée et très virulente contre le gouvernement. "Nous sommes dans un état de désespoir. Les gouvernements précédents au moins ont parlé avec les associations, ont essayé de faire des mouvements sont venus avec nous dans la rue etc… Mais ce gouvernement, rien ! Il n’y a pas d’espoir de changement", conclut-elle. Le constat peut paraître sévère. Mais il illustre vraiment le ressenti des associations sur le terrain.

Europe 1
Par Jihane Bergaoui, édité par Rémi Duchemin