"Vertu" ou "virginité" : pourquoi la fête de la Rosière de Salency fait polémique

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"Il n'a jamais été question de virginité", affirme aujourd'hui l'organisateur de la fête de Salency.
"Il n'a jamais été question de virginité", affirme aujourd'hui l'organisateur de la fête de Salency. © Capture d'écran Google street view
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Critiques et pétitions se multiplient depuis l'annonce du rétablissement de cet événement créé au Ve siècle, consacrant la "réputation vertueuse" d'une jeune fille d'un village de l'Oise.

La controverse est née il y a une dizaine de jours, après la publication d'un article du Parisien. Bertrand Tribout, habitant de Salency, dans l'Oise, y annonçait le retour en 2019 de la "fête de la Rosière". Peu connu du grand public, l'événement est loin d'être nouveau : créé à la fin du Ve siècle, il a consacré la "réputation vertueuse" d'une jeune fille du village chaque année jusqu'à son abandon en 1987. Une association, baptisée la confrérie de Saint-Médard - du nom du créateur de la fête, natif du village - se bat depuis pour la remettre sur pied. Si elle a fini par obtenir gain de cause, la polémique qui enfle depuis pourrait menacer la tenue de la manifestation.

"Il n'a jamais été question de virginité". En quoi consiste précisément la fête en question ? Au défilé, dans les rues de la ville, d'une jeune fille âgée de 16 à 20 ans, couronnée de fleurs. Sur quels critères est-elle choisie ? C'est là que le bât blesse. L'article du Parisien évoque "la conduite irréprochable, la vertu, la piété, la modestie, mais aussi… la virginité". Sur les réseaux sociaux, la liste provoque un tollé. Le maire de la commune, Hervé Deplanque, a reçu plus des dizaines de messages, dont certains d'associations féministes menaçant de perturber la tenue de la fête. Plusieurs pétitions en ligne ont été créées pour réclamer son annulation, dont une avait récolté plus de 28.000 signatures, jeudi soir.

Face au scandale, deux versions s'opposent. "Il n'a jamais été question de virginité, ni dans ma bouche, ni dans tous les documents écrits qu'on possède sur la Rosière de Salency depuis le XVIIIe siècle", affirme à Europe 1 Bertrand Tribout, président de la confrérie de Saint-Médard. "Je m'insurge contre ce travestissement de la vérité : il s'agit seulement de mettre en avant la féminité d'une jeune fille", poursuit-il. Et de justifier : "on est très forts pour le faire avec les jeunes femmes urbaines mais on est quand même beaucoup moins intéressés par la féminité des jeunes femmes des milieux ruraux."

Pour Bertrand Tribout, il s'agit avant tout "d'une disposition d'esprit, morale, à vouloir faire le bien". Il illustre : "quand on voit une petite dame de 90 ans, qui cherche à traverser la rue avec une circulation dense, avec son panier à provisions lourd et qu'elle doit monter au 4ème étage ses courses, il faut l'aider à traverser, lui porter son sac et lui proposer de le porter." Pour participer, l'organisateur présente lui deux critères seulement : "être de Salency, et être catholique, baptisée, parce que le fondateur de la fête était un saint catholique".

La "conduite vertueuse" dans les textes. Europe 1 a pu consulter l'un des "documents historiques" relatant l'organisation de la fête, une notice historique rédigée par l'Abbé Caudron, curé de Salency, en 1932. Elle indique que "le principe essentiel, posé par Saint-Médard pour présider au choix de l'élue, est resté le même, c'est-à-dire l'affirmation publique de la conduite vertueuse d'une jeune fille". "Non seulement la jeune fille doit être sans reproche, mais encore sa famille elle-même ne saurait donner prise à aucun blâme. Menée publiquement, l'enquête porte ses investigations jusqu'aux générations ascendantes", peut-on encore y lire. Sans jamais évoquer la "virginité" en tant que telle, l'auteur de la note regrette que la "physionomie" de la manifestation soit à l'époque en cours d'évolution : "sans doute, il n'est plus possible, en raison des modifications de l'esprit public, d'emprunter au "bon vieux temps" la sévérité de sa méthode d'enquête au grand jour (...) ", écrit-il.

Rosière

Une annulation en septembre ? Pour le maire de Salency, si elle n'est pas ouvertement mentionnée, la notion est clairement sous-entendue dans la tradition. "Le départ de cette manifestation, c'était d'élire une jeune fille méritante, pleine de vertus, mais aussi vierge", explique-t-il à Europe 1. "Au tout départ, quand on a voulu recréer cette fête, le mot a été mis en avant. Je lui ai dit (à Bertrand Tribout, ndlr) : 'il va falloir revoir votre copie et adapter votre fête'. Ma première réaction a été un peu hostile." Le conseil municipal a finalement voté l'autorisation de la manifestation et l'attribution d'une subvention à la confrérie Saint-Médard, "de la même manière que nous l'aurions fait avec une autre association", selon Hervé Deplanque.

"La faute que j'ai commise, peut-être, c'est que la commune accepte de financer un projet religieux", estime a posteriori l'édile, qui souhaite désormais faire annuler l'événement, sous réserve d'approbation par les autres élus en septembre. Dépassé, le maire qualifie aujourd'hui la manifestation de "sexiste", notant qu'on ne "fait pas la fête du puceau". "J'ai peur que si on l'organise il y ait des incidents et qu'on soit inondés par les critiques", souffle-t-il. Sur les 112 mails évoquant ce sujet dans sa boîte, "un seul est positif". "Il me félicite de vouloir recréer cette fête. C'est le seul."