"Gilets jaunes" : les grenades de désencerclement, nouvelle cible des critiques

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La grenade à main de désencerclement doit être utilisée par des forces de l'ordre formées et dans un cadre réglementé.
La grenade à main de désencerclement doit être utilisée par des forces de l'ordre formées et dans un cadre réglementé. © ZAKARIA ABDELKAFI / AFP
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Jérôme Rodrigues, leader du mouvement des "gilets jaunes", a été blessé à l’œil lors de "l’acte 11", par une possible grenade de désencerclement qui, mal employée, peut causer de graves dommages.

Éclat de grenade ou tir de lanceur de balle de défense ? La blessure à l’œil de Jérôme Rodrigues, figure du mouvement des "gilets jaunes", samedi à Paris, relance la controverse sur l’usage des armes intermédiaires par les forces de l’ordre. Si Jérôme Rodrigues affirme avoir été touché par un tir de lanceur de balle de défense (LBD), les premiers éléments de l’enquête penchent davantage vers l’explosion d’une grenade de désencerclement. Celle-ci, si elle est mal employée par les policiers, peut causer de graves blessures. Autopsie d’une arme non-létale, mais pas sans danger.

La grenade de désencerclement en cause ?

Jérôme Rodrigues a été grièvement blessé à l’œil samedi, lors de "l’acte 11", place de la Bastille à Paris. "J'ai subi deux attaques : une grenade en bas des pieds qui m'étourdit et, 3 secondes après, l'impact de la LBD 40 qui m'arrive à l'œil", a-t-il affirmé dimanche depuis l'hôpital Cochin où il est soigné. "Je tiens à préciser qu'une grenade, ça déchiquette. Je n'ai pas l'œil en lambeaux, j'ai un impact de balle sur l'œil", a-t-il insisté. Le secrétaire d’Etat à l’Intérieur Laurent Nuñez a toutefois assuré dimanche sur LCI qu’à ce stade "aucun élément ne permet de dire qu’il y a eu un usage de LBD qui aurait touché monsieur Rodrigues". Il confirme en revanche l’utilisation d’une grenade de désencerclement par les policiers au même moment, place de la Bastille. Une enquête a été ouverte pour recherche des causes de blessures. Sur la vidéo prise par Jérôme Rodrigues samedi, on peut voir un projectif jeté au sol par un policier, rouler et rebondir dans sa direction (à partir de 9'10) :

Selon le premier rapport officiel transmis au ministère de l’Intérieur, révélé par Marianne, la blessure de Jérôme Rodrigues proviendrait bien d’une grenade de désencerclement. Et ce rapport pointe une utilisation "problématique" de la grenade, qui n’aurait pas été lancée correctement au ras du sol, comme le règlement l’exige : la grenade aurait potentiellement explosé "en hauteur", est-il écrit. Une source à la Préfecture de police de Paris évoque elle aussi auprès de Marianne la goupille, jetée à "deux, trois mètres seulement" du "gilet jaune", qui a donc pu le toucher à l’œil.  

Dans quel cadre doivent-elles être utilisées ?

Les grenades à main de désencerclement (GMD), ou "dispositif manuel de protection" (DMP), sont utilisées par les forces de l’ordre en cas d’autodéfense, et dans un cadre strictement réglementé. Elles permettent aux policiers ou gendarmes de se défaire d’un groupe de manifestants et de les disperser. Selon une circulaire de l’Intérieur de 2014, son emploi doit être proportionné et réservé aux troupes formées. La GMD "n’en demeure pas moins une arme, dont il convient de ne pas sous-estimer la dangerosité", souligne cette circulaire. Elle précise également qu’"après usage d’une GMD et en cas d’interpellation, il convient de s’assurer aussitôt de l’état de santé de la personne et de la garder sous une surveillance permanente", et d’établir un rapport précis de son usage, rappelle Le Monde.  

"Sans leur utilisation, il y aurait des policiers et des gendarmes qui auraient été sévèrement pris à partie, voire même tués", a défendu Laurent Nuñez lundi au cours d’un déplacement, alors que la polémique enfle. "Nous allons continuer à utiliser ces armes intermédiaires de défense qui ne sont utilisées que quand nous sommes confrontés à des individus violents, des casseurs", a-t-il martelé, assurant que leur usage demeure "proportionné".

 

Que se passe-t-il lorsqu'elles explosent ?

Ces armes non-létales - qui ne doivent pas être confondues avec les grenades GLI-F4 contenant du gaz lacrymogène et une charge explosive - explosent en projetant 18 petits bouts de caoutchouc de 9 grammes chacun, ainsi que son bouchon allumeur en métal, à une vitesse proche de 120 km/h. Elles peuvent être lancées, toujours à la main, jusqu'à 30 mètres de leur cible, avec une efficacité optimale dans un rayon de 10 mètres. Ces grenades provoquent une forte détonation (de 160 décibels) lorsqu'elles explosent. Elles doivent être lancées au sol, et non pas "en cloche", de manière à raser le bitume, afin que les projectiles soient contenus au niveau des jambes des manifestants. Autrement, elles peuvent causer de graves blessures.

Combien y a-t-il eu de blessés ?

Selon un recensement effectué pour Mediapart par le journaliste indépendant et spécialiste des violences policières David Dufresne, 30 personnes ont été blessées par une grenade de désencerclement depuis le début du mouvement des "gilets jaunes". Parmi elles, au moins 14 ont été touchées à la tête ou sur les parties supérieures du corps. Plusieurs cas d’éborgnements ont également été signalés.

D'après un autre recensement, non exhaustif, des blessés graves établi par le collectif contre les violences policières "Désarmons-les", au moins 11 personnes ont été blessées par une grenade de désencerclement depuis deux mois. La GMD est régulièrement utilisée lors des manifestations de masse. Lors de la mobilisation contre la loi Travail en 2016, plusieurs manifestants avaient été blessés par une GMD, dont certains très grièvement, à l’image d’un jeune homme de 28 ans plongé dans le coma pendant dix jours.

Pourquoi leur usage est-il controversé ?

L’emploi des grenades de désencerclement est régulièrement décrié. Le 17 janvier, une tribune d’élus et d’intellectuels appelaient une nouvelle fois à son interdiction. "Il est grand temps d’abandonner et d’interdire toutes les armes dites non létales dont l’utilisation conduit à des mutilations ou à des morts, telles que les Flash-Ball et les grenades de désencerclement", écrivaient-ils dans cette tribune publiée par Le Monde. Le professeur en criminologie Alain Bauer, qui plaide également pour son interdiction, estimait lundi sur RTL que "c’est l’arme la plus dangereuse qui puisse exister et dont l’utilité en terme de maintien de l’ordre n’a jamais été démontrée".

Et le criminologue de pointer du doigt son emploi par des policiers non expérimentés : "sur les centaines de cas recensés, un ou deux concernent des CRS ou des gendarmes mobiles, tous les autres concernent des équipages de police ramenés à la va-vite, alors que ce n’est pas leur métier, et qu’ils n’ont pas été formés pour". Des propos qui font écho aux premières conclusions dévoilées par Marianne sur le cas de Jérôme Rodrigues : le policier qui aurait jeté l’engin envers le "gilet jaune" est un agent d’une équipe de Détachements d’action rapide (DAR), créées après la manifestation du 1er décembre et principalement composées de policiers en civil de la BAC. Or, confie un spécialiste à Marianne, "leur mission n’est pas d’utiliser des grenades de désencerclement, mais d’interpeller". L’usage de la GMD est en théorie réservé aux seules forces mobiles.

Europe 1
Par Mathilde Belin