"Gilets jaunes" : le cas Jérôme Rodrigues cristallise les tensions

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Blessé à l'oeil samedi, le "gilet jaune" Jérôme Rodrigues pourrait devenir le symbole des victimes de violences policières.
Blessé à l'oeil samedi, le "gilet jaune" Jérôme Rodrigues pourrait devenir le symbole des victimes de violences policières. © Zakaria ABDELKAFI / AFP
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Touché à l'œil par un projectile envoyé par les forces de l'ordre lors de l'"acte 11" des "gilets jaunes" à Paris, Jérôme Rodrigues est en passe de devenir un symbole des violences policières.

Des CRS qui avancent, regroupés. Un bruit sourd, un éclair, puis les images tressautent, se troublent. Celui qui vient de filmer ces images, samedi, place de la Bastille à Paris, s'est effondré et sa caméra, qui continue de tourner, immortalise les visages inquiets penchés sur lui. Jérôme Rodrigues, figure des "gilets jaunes", vient d'être touché par un projectile, visiblement envoyé par les forces de l'ordre, alors qu'il participait à "l'acte 11" de la mobilisation.

D'autres images ont permis de contextualiser un peu l'incident. Juste avant, une grenade de désencerclement est lancée par les CRS dans la direction de Jérôme Rodrigues. Après le tir, le manifestant gît par terre, l'œil droit en sang. "Ils lui ont éclaté l'œil", hurle un autre "gilet jaune" alors que les "street medic", ces équipes médicales qui interviennent sur les manifestations en cas de problème, sont à l'œuvre pour panser le blessé. Pris en charge par la suite par les pompiers, hospitalisé, Jérôme Rodrigues attend toujours un diagnostic définitif mais pourrait bien perdre la vue.

 

Que s'est-il passé exactement ? Une enquête est en cours, l'Inspection générale de la police nationale a été saisie. Dans le même temps, cet énième incident risque bien d'embraser encore un peu plus des manifestants chauffés à blanc.

Quelle est la version de Jérôme Rodrigues ?

Encore hospitalisé dimanche, le "gilet jaune" a témoigné sur LCI. "En colère", il a expliqué vouloir "porter plainte contre monsieur Macron, monsieur Castaner et le policier qui [lui] a tiré dessus." Selon lui, il était au moment des faits place de la Bastille pour encourager les "gilets jaunes" à partir, avant que cela ne dégénère. On l'entend d'ailleurs clairement prendre la parole en ce sens sur sa vidéo. "Tout se passe très vite" ensuite, a-t-il raconté. "On me lance une grenade et je me prends une balle. J'ai été doublement attaqué. Une grenade au pied et la balle." Il y aurait donc d'abord eu le lancer d'une grenade de désencerclement, puis l'usage d'un lanceur de balles de défense (LBD).

Maître Philippe de Veulle, son avocat, abonde auprès d'Europe 1 : "Les éclats de la grenade sont en plastique et font trois à quatre centimètres de diamètre. Si vous regardez la marque à l'œil, vous voyez très bien que c'est plus un flash-ball que l'éclat en caoutchouc d'une grenade." Cette version a été racontée par Jérôme Rodrigues à l'IGPN. Lors d'une conférence de presse organisée à l'hôpital Cochin dimanche, le blessé a assuré que la police des polices lui "a confirmé que sur les vidéos qui ont été vues, il y a bien le 'boom' de la grenade et le 'poc' du tir de LBD".

Et celle du gouvernement ?

Du côté du ministère de l'Intérieur, on confirme bien le tir de la grenade de désencerclement. En revanche, le secrétaire d'État Laurent Nunez a expliqué sur le plateau de LCI n'avoir "aucun élément qui me permet de dire qu'il y a eu usage d'un LBD. Il n'a pas été visé intuitu personae [en fonction de la personne], il n'a pas été visé en direction du visage." C'est sur ce point précis que se focaliseront les enquêteurs.

Comment se déroule l'enquête ?

La préfecture de police de Paris a réagi dès samedi soir en annonçant l'ouverture de cette enquête. L'IGPN a donc été saisie pour la 101e fois depuis le début du mouvement des "gilets jaunes", le 17 novembre. Par ailleurs, le parquet de Paris a aussi ouvert une enquête pour "recherche des causes des blessures".

 

"L'IGPN aura des moyens très précis pour savoir ce qui s'est passé", a expliqué David Le Bars, secrétaire général du syndicat des commissaires de la police nationale, sur Europe 1 lundi. La police des polices va interroger les témoins, se baser sur la vidéo-surveillance, mais aussi consulter le rapport que le policier auteur du tir aura rédigé, selon la procédure en vigueur. "Il y a énormément de caméras sur le secteur Bastille, il y a énormément de témoignages", a détaillé David Le Bars. "Il faut aussi faire confiance aux policiers qui, à chaque fois qu'ils font usage d'armes, rédigent des rapports." Selon lui, "on va très vite savoir ce qui s'est passé".

Me Philippe de Veulle, l'avocat de Jérôme Rodrigues, a par ailleurs indiqué à BFM TV que des analyses étaient en cours afin de comparer l'ADN du manifestant et celui retrouvé sur une balle de flash-ball ramassée par sa sœur.

Pourquoi le gouvernement s'inquiète-t-il ?

L'exécutif et la préfecture ont très rapidement réagi à la blessure de Jérôme Rodrigues, dès samedi soir, alors que pendant plusieurs semaines les nombreux signalements effectués lors des manifestations de "gilets jaunes" n'avaient suscité aucune réponse. Preuve que le gouvernement prend cela très au sérieux. De fait, la polémique est rapidement montée autour de ce cas particulier.

Jérôme Rodrigues a dénoncé une "tentative de meurtre" sur Facebook après sa blessure, avant de retirer ses propos. Dans un communiqué, Eric Drouet, figure de proue des "gilets jaunes", a déclaré samedi "l'état d'urgence du peuple". "Cela nécessite des mesures exceptionnelles. Nous appelons à un soulèvement sans précédent par tous les moyens utiles et nécessaires pour que plus personne ne soit victime de ces blessures de guerre." Et sur Facebook, les esprits s'échauffent. "Est-ce que vous savez si des groupes commencent à organiser des milices ?", demande ainsi Alexis sur le groupe "La France en colère". "La limité a été dépassée pour moi après deux mois à prendre des risques. Si vous entendez parler d'un mouvement plus extrême, faites m'en part. Va falloir aller à l'affront."

Cap GJ 1

Quelles sont les réactions politiques ?

La polémique est aussi politique. Invité de "Dimanche en politique", sur France 3, Jean-Luc Mélenchon a réclamé la démission de Christophe Castaner. "[Il] est incapable de faire face à l'organisation de la paix publique, il doit donc s'en aller. Combien de morts et d'éborgnés faudra-t-il ?" De l'autre côté de l'échiquier politique, le son de cloche est le même. "Dans une vraie démocratie, Castaner aurait démissionné", a tweeté le président de Debout La France, Nicolas Dupont-Aignan.

Pour l'exécutif, le risque est donc de voir Jérôme Rodrigues devenir une figure martyre de la cause des "gilets jaunes", qui ressouderait le mouvement, potentiellement autour d'un noyau dur. Qui pourrait, aussi, cristalliser durablement le débat autour de l'utilisation des LBD. Compliqué pour les pouvoirs publics, pris entre le marteau des critiques et l'enclume des forces de police et de gendarmerie pour lesquelles ces armes non-létales sont indispensables pour assurer le maintien de l'ordre sans faire de morts.