Lanceurs de balles de défense : existe-t-il des alternatives ?

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Les policiers ont très souvent recours aux LBD sur le terrain depuis le mouvement des "gilets jaunes".
Les policiers ont très souvent recours aux LBD sur le terrain depuis le mouvement des "gilets jaunes". © Zakaria ABDELKAFI / AFP
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"Vous mettez quoi à la place dans les mains des policiers ?", s'est interrogé, Christophe Castaner, vendredi matin, sur Europe 1, en réponse à la polémique sur l'utilisation des LBD.
ON DÉCRYPTE

Une jeune femme qui perd un œil près de l'Arc de Triomphe, un adolescent touché à la mâchoire à Strasbourg, un manifestant plongé dans le coma à Bordeaux… Pas un week-end de mobilisation des "gilets jaunes" ne se passe sans que les médias et les réseaux sociaux ne rendent compte de graves blessures dues à l'utilisation de lanceurs de balles de défense, ou LBD, par les forces de l'ordre, elles-mêmes violemment prises à partie. Selon une source policière, sur la seule journée d'action du 12 janvier, au moins cinq manifestants ont été grièvement blessés, "vraisemblablement" par des tirs de LBD. En un peu moins de deux mois, le nombre de blessures graves dues aux LBD s'élèverait à 70.

Jeudi, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a demandé la suspension du recours aux LBD en raison de leur "dangerosité", position qu'il a rappelée sur Europe 1. "Vous mettez quoi à la place dans les mains des policiers ?", s'est interrogé, en guise de réaction, Christophe Castaner, vendredi matin, sur l'antenne d'Europe 1. Prenant le ministre de l'Intérieur au mot, nous avons tenté de répondre à cette épineuse question, à la veille d'une nouvelle journée de mobilisation des "gilets jaunes", samedi, un peu partout en France.

Les LBD, une "réponse adaptée"

 Dans un rapport relatif à l'emploi des munitions en opérations de maintien de l'ordre publié par le ministère de l'Intérieur en 2014, les LBD figurent parmi les réponses possibles sur le terrain, "en cas de violences exercées contre les forces de l’ordre ou si celles-ci ne peuvent défendre autrement le terrain qu’elles occupent", "le commandant d'unité" pouvant alors décider de leur usage.  "Seul le lanceur de balles de défense (LBD) de calibre 40 est utilisé par les forces avec des projectiles non métalliques", est-il précisé.

Devant la montée de la polémique, le directeur général de la police nationale (DGPN), Éric Morvan, a rappelé jeudi que les manifestations de "gilets jaunes" qui se tiennent depuis le 27 novembre en France entrent dans ce cadre. "Ces circonstances correspondent aux émeutes urbaines auxquelles les policiers sont actuellement confrontés", a-t-il estimé, ajoutant que le LBD "peut constituer une réponse adaptée pour dissuader ou neutraliser une personne violente et/ou dangereuse". "Une personne" donc, et non un groupe.

Le terme d'"émeutes urbaines" utilisé par Éric Morvan n'est pas utilisé de manière fortuite. Après la publication d'un rapport du Défenseur des droits en 2017, qui rappelait déjà la "dangerosité" des LBD, le préfet de police de Paris avait renoncé aux LBD dans les opérations de maintien de l'ordre. "Le préfet de police a indiqué à la mission avoir pris la décision d’interdire l’usage du LBD 40x46 dans les opérations de maintien de l’ordre au regard de sa dangerosité et de son caractère inadapté dans ce contexte", était-il écrit. C'était avant les événements violents du 1er-Mai et le début du mouvement des "gilets jaunes". Depuis, la décision a été prise d'y avoir à nouveau recours.

Le LBD, qui remplace désormais le flash-ball dans l'arsenal dont disposent les forces de l'ordre, est une arme non létale, qui figure dans les classes d'armes juste avant le fusil de précision, qui cause lui des blessures par perforation. "Si les policiers ne faisaient pas usage de ces moyens de défense, peut-être que certains auraient été lynchés", a estimé jeudi devant le Sénat Laurent Nunez, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Intérieur.  "Si vous supprimez les moyens de défense à nos forces de l'ordre, il leur reste quoi ? Il leur reste le contact physique - et il y aura certainement beaucoup plus blessés - ou il leur reste l'utilisation de leurs armes de poing qui est la solution ultime", a ajouté de son côté Christophe Castaner, vendredi matin, sur Europe 1. "Nous avons besoin de pouvoir utiliser des lacrymogènes, des outils comme le LBD."

Pourquoi, en lieu et place des LBD, ne pas utiliser des grenades lacrymogènes ?  Elles le sont déjà abondamment et ne répondent pas à la même problématique. "L'efficacité des grenades à effet lacrymogène seul est considérablement réduite sur des sites très ouverts, aérés, dont la saturation ne peut être que provisoire, tandis que les contre-mesures adoptées par les manifestants restent très efficaces", est-il écrit dans le rapport du ministère de l'Intérieur. Et les canons à eau ? "Un individu trempé et bousculé par la force du jet voit sa résistance sur le terrain diminuer. Cependant, la mise en oeuvre du canon à eau pose des problèmes logistiques (capacité/mobilité), et à courte distance, il est très important de maîtriser la force du jet." Le LBD devient dès lors le moyen le plus sûr d'écarter la menace. Et les forces de l'ordre y ont abondamment recours sur le terrain. Sur la seule journée du 1er décembre, comme vous l'a révélé Europe 1, il y a eu 840 tirs de LBD à Paris, toutes unités confondues. Sur toute l'année 2014, en France, les CRS avaient tiré à 145 reprises…

Une utilisation encadrée, mais pas toujours respectée

La multiplication des recours aux LBD - et le ministère de l'Intérieur vient d'en commander 1.200 nouvelles pièces… - multiplie de facto le risque de faute. Si le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner est encore venu au soutien des forces de l'ordre, vendredi après-midi, Éric Morvan a bien insisté sur le fait que l'emploi des LBD devait répondre aux principes de "nécessité et de proportionnalité" et être soumis à des "conditions opérationnelles" telles que le respect des "intervalles de distance propres à chaque munition". Les LBD, qui, à la différence des flashballs, bénéficient d'un viseur et peuvent atteindre leur cible jusqu'à 50 mètres, la distance de sécurité étant généralement, en fonction des munitions, d'une dizaine de mètres.

Éric Morvan précise également que "le tireur ne doit viser exclusivement que le torse ainsi que les membres supérieurs ou inférieurs". Pourtant, plusieurs graves blessures au visage ont été signalées. Dans son rapport de 2017, le Défenseur des droits fournissait une explication en même temps qu'un argument pour l'interdiction des LBD : "Au cours d'une manifestation où, par définition, les personnes visées sont généralement groupées ou mobiles, le point visé ne sera pas nécessairement le point touché et la personne visée pourra ne pas être celle atteinte." Depuis le début de la mobilisation, l'IGPN (Inspection générale de la police nationale), la "police des polices", a été saisie de près de 250 cas de violences policières présumées, dont une grande partie après l'usage de LBD. Quatre-vingt font l'object d'une enquête judiciaire.

Pour se défendre, les forces de l'ordre arguent du fait que la mobilisation des "gilets jaunes" ne ressemble à rien de connu et qu'elle donne lieu à des scènes de violence rarement vues en France. Souvent non déclarées, les manifestations rassemblent des profils très divers et compliquent d'autant plus leur tâche. D'abord utilisés dans le cadre d'émeutes urbaines, les flash-balls ou LBD sont aujourd'hui censés ramener l'ordre public dans un tout autre environnement. Et elles sont parfois utilisées sur le terrain par des unités, comme les brigades anticriminalité (BAC) ou les brigades de recherche et d'intervention (BRI), qui ont moins l'habitude de les manipuler.

Les contempteurs des LBD relèvent enfin que les armes sont chargées de munitions bon marché et très puissantes. Le fabricant suisse des LBD a confié à Europe 1 : "même dans notre propre pays, la police utilise des munitions moins puissantes pour le maintien de l'ordre".

Utilisés avec parcimonie ailleurs en Europe

La France est l'un des pays où on utilise le plus les LBD, avec la Grèce, la Pologne, ou l'Espagne. En revanche, au Royaume-Uni ou en Allemagne, les LBD ne font pas partie de l'arsenal du maintien de l'ordre. "Face aux écarts des fauteurs de trouble, la police recherche soit le maintien à distance (emploi massif des engins lanceurs d'eau) soit au contraire l'entrée en contact rapide dans le but d'interpeller", est-il noté. Mais aucun de ces deux pays n'a été confronté récemment à une fronde telle que celle des "gilets jaunes".