Fiona : l'hypnose peut-elle servir dans des enquêtes criminelles ?

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L'hypnose pourrait-elle lever les derniers points d'interrogation de l'affaire Fiona ? (photo d'archives) © Thierry Zoccolan / AFP
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Cécile Bourgeon, la mère de Fiona, réclame le recours à cette technique controversée pour tenter de se souvenir de l'endroit où elle a abandonné le corps de sa fille en 2013.

"Pour le corps de Fiona, j'ai réfléchi, il n'y a qu'une solution : un hypnotiseur." L'affirmation, rapportée par Le Parisien, remonte à fin mars. Condamnée à 20 ans de réclusion pour "violences volontaires en réunion ayant entraîné la mort sans intention de la donner",  Cécile Bourgeon s'adresse à l'un de ses avocats. Cinq ans après la mort de sa fille, dont la dépouille n'a jamais été retrouvée, la mère de famille dit vouloir se souvenir de l'endroit où elle et son compagnon Berkane Makhlouf ont abandonné le corps de la fillette, en 2013. Et réclame pour cela le recours à une technique controversée en France. Un médecin aurait déjà donné son accord pour réaliser cette audition, si son principe était validé par l'administration pénitentiaire.

Le procédé a-t-il déjà été utilisé dans certaines affaires ?

Oui, à quelques occasions. Comme le retrace Franceinfo, l'hypnose a par exemple été utilisée dans l'enquête sur le meurtre de Marie-Hélène Gonzalez, l'une des "disparues de la gare de Perpignan", retrouvée morte en 1998. Dans ce dossier, les investigations ont longtemps piétiné, poussant le juge d'instruction à ne négliger aucune piste : deux témoins pensant avoir vu la jeune femme avant sa mort ont été entendus sous hypnose. Sans grand succès : le récit de l'un d'entre eux s'est avéré correspondre à une date antérieure, tandis que l'autre s'est souvenu d'une voiture jamais retrouvée par les enquêteurs. Des années plus tard, ce sont finalement les progrès de l'analyse ADN qui ont permis de confondre le meurtrier Jacques Rançon, condamné en mars dernier à la réclusion criminelle à perpétuité.

Le recours à l'hypnose est plus répandu en Belgique, où les enquêteurs l'utilisent depuis les années 1990, généralement pour tenter de préciser les souvenirs de victimes ou de témoins. En 2015, à Bruges, un ancien notaire a été condamné pour "viol et torture" sur une jeune femme, qui était parvenue à l'identifier lors d'un interrogatoire post-hypnose, souligne la RTBF.

L'efficacité de la méthode est-elle prouvée ?

Elle fait débat au sein même de la communauté scientifique. "L'hypnose recouvre un ensemble de pratiques sensiblement différentes" et autant de formations, soulignait l'Inserm dans un rapport sur le sujet, publié en 2015. Aux Etats-Unis, la technique a été utilisée dès les années 1970… avant d'être encadrée puis abandonnée dans de nombreux Etats remettant en cause sa fiabilité. En la matière, l'arrêt State v. Moore, rendu en 2006 par la cour suprême du New Jersey, fait référence : une victime de viol, incapable de donner des détails permettant de reconnaître son agresseur après les faits, s'était souvenue de ses traits avec précision après une séance d'hypnose. Mais au terme d'une bataille judiciaire de 15 ans, l'homme qu'elle avait désigné a finalement obtenu que la justice reconnaisse son innocence, ainsi que l'irrecevabilité des témoignages recueillis grâce à cette technique.

"On parle de faux souvenirs en hypnose, mais on peut aussi parler de faux souvenirs hors hypnose", balaye auprès de la RTBF une experte judiciaire belge, pour qui la technique, faillible, doit seulement servir "d'aide" aux enquêteurs. Dans le dossier du notaire condamné en 2015, l'hypnose n'était pas la seule preuve : grâce à l'audition de la victime, les enquêteurs ont remonté la bonne piste et collecté des éléments matériels en vue du procès, comme des images de vidéo-surveillance.

Est-ce reconnu par la justice française ?

Non. Contrairement à la Belgique, aucun "expert judiciaire" n'est mandaté pour pratiquer l'hypnose en France. Affirmant vouloir "aider les gens à sortir du stress et remettre les idées en place", Alban de Jong, ancien officier de gendarmerie, a auditionné plusieurs personnes "à la demande d'une vingtaine de juges d'instruction" à partir de 1995, selon un portrait publié en 2001 dans Libération. Le procédé n'était alors pas précisément encadré juridiquement. L'homme a ensuite été condamné pour agressions sexuelles

La Cour de cassation s'est depuis prononcée à plusieurs reprises sur ces pratiques, les jugeant irrecevables devant la justice. Dans un arrêt rendu en 2000, elle a annulé l'audition d'un gendarme, qui, après une séance d'hypnose, s'était souvenu du numéro de la plaque d'immatriculation d'un suspect. "L'hypnose n'est pas un procédé interdit mais représente actuellement une technique encore expérimentale, à laquelle des chercheurs s'intéressent et qui fait l'objet d'études notamment par les médecins en matière d'anesthésie", justifiait la décision.

Un an plus tard, un autre arrêt allait dans le même sens, ajoutant que l'hypnose "viole les dispositions légales relatives au mode d'administration des preuves et compromet l'exercice des droits de la défense". Il portait, cette fois, sur l'audition d'un homme entendu comme témoin à propos du meurtre de sa femme. "N’ayant rien à se reprocher, et un peu naïvement, il avait accepté la proposition des gendarmes. La séance a fait remonter tout une problématique personnelle sur la base de laquelle mon client a ensuite été interrogé en garde à vue où il s’est mis à parler à la troisième personne", a raconté son avocat au Parisien. Avant de voir sa mise en examen annulée, l'homme a passé un an en prison.

L'affaire Fiona, un cas particulier

Comme le souligne Le Parisien, l'audition potentielle de Cécile Bourgeon ne changera rien à la procédure judiciaire, la mère de Fiona ayant déjà été condamnée en appel. "Notre cliente souhaite simplement apporter une sépulture décente à sa fille", affirment ses avocats au quotidien. "Si notre cliente livre sous hypnose des infos précises, nous les transmettrons au parquet général" pour d'éventuelles recherches, ajoutent-ils.