Comment les enquêteurs traitent-ils les "cold cases" ?

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Le 5 septembre 2012, 3 membres d'une même famille et un cycliste étaient assassinés à Chevaline (photo d'archives).
Le 5 septembre 2012, 3 membres d'une même famille et un cycliste étaient assassinés à Chevaline (photo d'archives). © AFP
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Cinq ans après, une cellule de gendarmerie continue de chercher les auteurs de la tuerie de Chevaline, perpétrée le 5 septembre 2012. Une persistance qui tient, en partie, à la médiatisation de l'affaire.

Chevaline, Haute-Savoie, 5 septembre 2012. Alors qu'il se promène dans la montagne, un cycliste découvre les corps de trois membres d'une famille irako-britannique, ainsi que celui d'un cycliste français, Sylvain Mollier. Le père, Saad al-Hilli, a été tué de plusieurs balles dans la tête, tout comme sa femme et sa belle-mère. Les deux filles du couple, présentes sur les lieux, sont vivantes : l'une grièvement blessée, l'autre miraculeusement cachée, prostrée sous les jupes de sa mère. Rien n'indique si la cible du quadruple assassinat était la famille, en vacances dans la région, ou le cycliste, peu habitué de ce circuit.

"Du personnel présent depuis le début". Cinq ans plus tard, jour pour jour, les enquêteurs ne détiennent presque aucune information de plus que ces faits, établis seulement quelques jours après le drame. Au fil des années, plusieurs pistes ont été envisagées : celle d'un ex-légionnaire, connaissance de la famille du cycliste, celle d'un motard aperçu à proximité du lieu des crimes, celle d'un héritage mal partagé au sein de la famille britannique … Mais aucune n'a abouti, ramenant systématiquement les investigations au point de départ. Et pourtant, celles-ci n'ont jamais cessé, comme dans de nombreux autres dossiers devenus des "cold cases".

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Dans le dossier de la tuerie de Chevaline, plusieurs pistes ont été exploitées ces cinq dernières années, en vain. Crédit : AFP. 

"La section de recherches de la gendarmerie de Chambéry est toujours à la tête de l'enquête", a précisé mardi la procureur de la République d'Annecy, Véronique Denizot, au micro de France Bleu Pays de Savoie. Au quotidien, plusieurs enquêteurs travaillent donc encore sur l'affaire de Chevaline, qui a pu mobiliser plus de 100 gendarmes dans les jours suivant le meurtre. "Pour nous, c'est un gage de maintien de la mémoire et de la connaissance de ce dossier", souffle la magistrate.

Des cellules plus ou moins actives. Comment justifier ce travail quotidien, des années après les faits ? "C'est absolument normal", s'indigne Corinne Herrmann, avocate spécialiste des dossiers non élucidés, interrogée par Europe1.fr. "C'est une vision française de se dire que l'on peut abandonner les investigations sur un crime de sang au bout de trois, quatre ans. Dans les pays anglo-saxons, on reprend systématiquement les dossiers à intervalles réguliers, même sans nouveaux indices. Le nombre d'affaires résolues sur le tard montre que dans tous les cas, ça vaut le coup."

" Il y a des enquêteurs qui vont se dire 'on a tout essayé', d'autres qui vont se passionner pour un dossier "

Pourtant, reconnaît l'avocate, tous les dossiers ne sont pas traités à la même enseigne. "Chevaline, c'est une affaire majeure pour les gendarmes. Il y a aussi la pression mise par la presse, qui s'en est emparée dès le début." Mais pour ceux qui tombent plus vite dans l'oubli, "ça dépend beaucoup des enquêteurs" : "Il y en a qui vont se dire 'on a tout essayé', d'autres qui vont se passionner pour un dossier."

"C'est souvent le cas avec de jeunes policiers, gendarmes ou juges, qui ont grandi avec des affaires comme celles de Michel Fourniret ou Guy Georges et savent que l'on peut trouver des années après." Ou avec des enquêteurs présents depuis le début de l'affaire et pour qui elle revêt une importance particulière, comme Jean-François Abgrall, dont l'abnégation a permis l'arrestation du tueur en série Francis Heaulme.

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Des témoignages continuent de parvenir aux enquêteurs dans le dossier Estelle Mouzin, disparue depuis 2003. Crédit : AFP. 

"Tout le systématique a été fait". Les cellules qui restent "actives" procèdent alors de deux façons, explique Corinne Herrmann. "En cherchant des éléments nouveaux, et en reprenant régulièrement les choses à zéro." La première option semble être la plus évidente. "Tout le systématique a été fait, mais régulièrement, il y a des informations qui nous parviennent et qui demandent à être étayées", explique ainsi sur France Culture Stéphanie Duchâtel, commandant de police au sein du SRPJ de Versailles et chargée, depuis le premier jour, de l'enquête sur la disparition d'Estelle Mouzin. Chaque diffusion d'une émission sur cette affaire, non résolue depuis 2003, pousse de nouveaux témoins à se rapprocher des forces de l'ordre, qui mobilisent des moyens pour faire les vérifications nécessaires. Le reste du temps, "il y a des jours où personne ne travaille sur le dossier", reconnaît la responsable.

" C'est quand tout a été refait et revisité qu'on a pu placer Émile Louis en garde à vue "

La deuxième méthode, plus incertaine, a pourtant parfois fait ses preuves. "Dans le dossier de Jonathan, un enfant de 11 ans disparu à Guérande, en 2004, la procédure a été entièrement reprise, avec des analyses comportementales et des campagnes de prélèvement ADN, des années après", se souvient Corinne Herrmann. "Malheureusement, ça n'a rien donné." À l'inverse, dans l'Yonne, "c'est quand, en 1996, tout a été refait et revisité, qu'on a pu placer Émile Louis en garde à vue et obtenir des aveux. Alors qu'objectivement, il n'y avait pas d'élément nouveau."

"Il y a forcément des temps morts". Pour trouver l'élément décisif dans des dossiers de procédure faisant souvent des centaines de pages, les enquêteurs misent aussi sur les progrès de la science et de la technologie. "L'ADN est en mutation permanente, maintenant on peut aller dans l'infiniment petit", souligne l'avocate spécialiste des "cold cases". Lorsque les scellés ont été bien conservés, des analyses peuvent ainsi être réalisées des années, voire des décennies après. C'est par ce biais qu'a été condamné en février Pascal Jardin, reconnu coupable du meurtre de Christelle Blétry,  l'une des "disparues de Saône-et-Loire". Et ce plus de vingt ans après les faits.

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Le meurtrier de Christelle Blétry a été condamné en février dernier grâce à des recoupements ADN, plus de vingt ans après les faits. Crédit : AFP. 

Policiers et gendarmes peuvent également compter sur une meilleure centralisation des affaires, notamment grâce à l'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), souvent co-saisi des cold cases et chargé de repérer d'éventuels liens entre les modes opératoires de faits récents et ceux d'affaires non élucidées. Depuis le milieu des années 2000, les enquêteurs s'appuient en outre sur des logiciels comme Anacrim, sorte de base de données numérique dans laquelle on entre toutes les pièces d'un dossier, à la recherche d'une faille ou d'une incohérence. C'est notamment comme cela que sont apparues cet été de nouvelles pistes dans l'affaire Grégory, près de 33 ans après les faits. Pour Corinne Herrmann, "c'est l'un des exemples les plus criants : il y a forcément des temps morts dans une enquête. Mais ça peut toujours rebondir."