Affaire Matzneff : "C'est parce que les victimes parlent que l'opinion peut bouger", selon l'ancien président du tribunal pour enfants de Bobigny

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Lors du passage de la loi contre les violences sexuelles d'août 2018, le gouvernement a renoncé à instaurer un âge minimal de consentement à un acte sexuel. © Pierre GUILLAUD / AFP
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Vanessa Springora raconte dans un livre sorti jeudi comment l'écrivain Gabriel Matzneff aurait abusé d'elle alors qu'elle n'avait que 14 ans. Selon Jean-Pierre Rosenczveig, l'ancien président du tribunal pour enfants de Bobigny, la prise de parole des enfants victimes de pédophilie laisse entrevoir la modification de la loi dans les années à venir.
INTERVIEW

Dans son livre Le Consentement, sorti jeudi, l'éditrice Vanessa Springora raconte sa relation sous emprise, à 14 ans, avec l'écrivain Gabriel Matzneff, 50 ans à l'époque, aux pratiques pédophiles assumées. Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny pendant 20 ans, considère que grâce à la prise de paroles des victimes d'abus sexuels et de pédophilie, l'opinion change, ce qui lui laisse entrevoir la possibilité d'une modification de la loi mais même si cela "va prendre du temps".

En 2018, le gouvernement a renoncé à instaurer un âge minimal de consentement à un acte sexuel

Le livre de l'éditrice Vanessa Springora relance le débat sur l'âge minimal de consentement à un acte sexuel. La solution serait-elle de modifier la loi ? "Il faudrait, mais on n'y arrivera pas", estime Jean-Pierre Rosenczveig. "On a essayé en 2018 mais on a échoué parce qu'effectivement, pour le conseil constitutionnel, on ne peut pas poser une présomption absolue que quelqu'un qui a moins de 13 ou moins de 15 ans n'a pas pu donner son consentement. Il faut toujours que l'accusé puisse prouver le contraire", explique-t-il. 

Avec la loi contre les violences sexuelles d'août 2018, le gouvernement a renoncé à instaurer un âge minimal de consentement à un acte sexuel, qui aurait impliqué que toute pénétration sur un mineur de moins de 15 ans aurait été automatiquement considérée comme un viol. Mais les scandales à répétition relancent le débat. "Comment admettre qu'on a été abusé quand on ne peut nier qu'on a été consentant ? Quand, en l'occurrence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s'est empressé d'en profiter ? Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime, incapable de m'y reconnaître", écrit Vanessa Springora, aujourd'hui âgée de 47 ans. 

"Il faut sortir du terrain du consentement qui est un terrain subjectif"

Pour l'ancien président du tribunal pour enfants de Bobigny, il faut donc sortir du terrain du consentement "qui est un terrain subjectif et piégé" et "poser quelque chose de très objectif" sur le critère de l'âge, en introduisant une nouvelle infraction dans la loi : "un adulte de plus de 18 ans qui a une relation sexuelle avec quelqu'un de moins de 15 ans est punissable et il commet un crime. Voilà ce qu'il faut dire dans la loi."

En 2018, on a été plusieurs à leur proposer, y compris des sénatrices et des sénateurs, d'aller vers un fait objectif et une infraction objective. Et nous avons échoué", regrette Jean-Pierre Rosenczveig qui craint que la bataille ne soit renvoyée à dans cinq ou dix ans. Il note cependant une avancée : "le fait nouveau est que ce ne sont plus simplement des spécialistes, des militants comme moi, qui le disions déjà il y a 40 ans, mais ce sont maintenant des gens qui l'ont vécu. [...] C'est bien parce que les victimes parlent que désormais l'opinion peut bouger."

La prise de conscience de l'ampleur de ce qu'ont subi certains enfants change les choses selon lui : "Même des curés pédophiles commencent à dire aujourd'hui qu'ils savaient que c'était illégal mais qu'ils ne savaient pas qu'ils faisaient autant de mal."

Europe 1
Par Céline Brégand