Sida : l'une des découvreuses du VIH craint une "épidémie mondiale de virus résistant"

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© STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
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Alors que le week-end prochain marquera le 25e anniversaire du Sidaction, Françoise Barré-Sinoussi met en garde contre "une banalisation effrayante de la maladie". 
INTERVIEW

"C’est aujourd’hui l’une des plus grandes craintes de la communauté scientifique : il y a une banalisation effrayante de la maladie". Alors que le week-end prochain marquera le 25e anniversaire du Sidaction, Françoise Barré-Sinoussi, codécouvreuse du virus de l’immunodéficience humaine (VIH) en 1983 et présidente de l’association organisatrice du célèbre appel aux dons, tire la sonnette d'alarme dans une interview pour le Journal du dimanche. D'après la chercheuse, le monde risque d'être confronté à une nouvelle phase d'épidémie du sida, très préoccupante.

"Les connaissances sont incomplètes, erronées". "En 2017, on a encore enregistré 6.400 nouvelles contaminations, dont plus de la moitié lors de rapports hétérosexuels. Un tiers des découvertes de séropositivité sont trop tardives. [...] Dans la population, les connaissances sont incomplètes, souvent erronées. Les jeunes ne se protègent pas assez, ils ne se font pas assez dépister", s'inquiète Françoise Barré Sinoussi. Et selon elle, les progrès réalisés ces dernières années en matière de traitement risquent de masquer la réalité : aujourd'hui, on ne sait pas guérir le sida.

"Les jeunes ne se sentent pas concernés, n’ont pas l’impression d’avoir des relations à risque. Ils savent qu’il y a des médicaments contre le VIH mais pas toujours qu’ils ne guérissent pas; ils ignorent qu’à long terme, sous antirétroviraux, certains patients développent des maladies cardiovasculaires ou des désordres neurologiques précoces", déplore la scientifique. 23% des 15-24 ans n’ont en effet pas reçu d’enseignement spécifique sur le virus, selon une enquête Ifop-Bilendi pour le Sidaction, dévoilée par le JDD.

Vers une "épidémie mondiale de virus résistant" ? Surtout, Françoise Barré Sinoussi alerte sur un phénomène encore peu connu : la résistance grandissante du virus aux traitements. "On assiste à l’émergence de résistances très inquiétantes. Dans certains pays d’Afrique ou d’Asie, on est passé en cinq ans de 5 à 15% de personnes contaminées par des virus qui ne répondent pas aux traitements. Or l’arsenal de combinaisons thérapeutiques reste limité. On n’est pas à l’abri d’une épidémie mondiale de virus résistants", prévient la scientifique.

Y a-t-il tout de même des motifs d'espoir ? Pour la chercheuse, l'efficacité de la Prep [prophylaxie pré-exposition ou administration d’un traitement préventif chez des personnes non infectées dont les pratiques sexuelles sont à risque] en est un. "Ce n’est pas LA solution de prévention, mais c’est un formidable outil pour certains gays, par exemple, mais pas seulement. À San Francisco, son utilisation par une population hautement exposée a fait diminuer de 99% le risque d’infection. Là-bas, l’épidémie n’est pas éradiquée mais sous contrôle. C’est un motif d’espoir d’autant plus précieux qu’ils ne sont pas si nombreux aujourd’hui", estime-t-elle. Reste, conclut-elle, à mettre en place "un changement de culture" : "plus de prévention, et une meilleure intégration de la prise en charge de l’infection dans tous les services de santé".