Pourquoi les Français doutent des vaccins

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Le retour en force de la rougeole trahit la prise de distance d'une partie des Français avec la vaccination. Wendy Bouchard et ses invités sont revenus mardi sur les origines de cette défiance.
LE TOUR DE LA QUESTION

C'est un constat qui étonne dans le pays de Pasteur. Face à l'épidémie de rougeole qui sévit en Europe, la France fait figure de mauvaise élève. Alors que quelque 41.000 cas ont été signalés sur le continent, l'Hexagone se classe parmi les sept pays où plus de 1.000 malades ont été répertoriés depuis janvier, selon les chiffres de l'OMS. Trois personnes y sont déjà mortes. Une situation imputable à la baisse de la couverture vaccinale, selon Santé Publique France, alors qu'il y a encore une décennie, le pays affichait une attitude exemplaire en matière de vaccination. Mardi, Wendy Bouchard et ses invités ont tenté de percer l'origine de cette défiance dans Le tour de la question sur Europe 1.

Un pointage régulier réalisé par l'ex-Inpes (devenu depuis Santé publique France) a permis pendant des années de mesurer l'opinion des Français vis-à-vis de la vaccination. "Les études qui étaient faites, il y a encore une vingtaine d'années, montraient que la France était l'un des pays au monde où les attitudes par rapport à la vaccination étaient les plus positives", soit 80 à 95% d'avis favorables, relève Jocelyn Raude, sociologue et enseignant-chercheur en psychologie sociale à l'EHESP. Or, cet optimisme a été brutalement battu en brèche entre la fin des années 1990 et le début des années 2010 par une série de polémiques et de scandales.

Les polémiques se multiplient

Dans les années 1990, la suspicion s'installe autour du vaccin contre l'hépatite B, accusé de favoriser l'apparition de certaines maladies, comme la sclérose en plaques. De quoi pousser le gouvernement à suspendre sa campagne de vaccination en 1998. En 2015, le parquet de Paris requiert finalement un non-lieu dans l’enquête sur le vaccin, arguant de l'absence de lien établi entre la prise du produit et la maladie. Malgré tout, le mal est fait. "C'est resté extrêmement fort dans l'esprit de la population", explique Odile Launay, infectiologue à l’Hôpital Cochin à Paris.

>> De 9h à 11h, on fait le tour de la question avec Wendy Bouchard. Retrouvez le replay de l'émission ici

Mais la défiance des Français décolle véritablement quelques années plus tard. "On va observer un basculement très important, après la pandémie H1N1 en 2009-2010 et la grande campagne de vaccination mise en place par Roselyne Bachelot [ministre de la Santé de Nicolas Sarkozy, ndlr]", pointe Jocelyn Raude. Alors même que le ministère de la Santé, pour faire face au risque sanitaire, passe commande de 94 millions de vaccins pour 382,7 millions d'euros, selon les chiffres de la Cour des comptes, le produit est accusé de provoquer des effets secondaires, quand bien même aucune étude sur le sujet ne s'avère concluante.

Ainsi, seuls 6 millions de Français se feront vacciner. "Cela correspond à une séquence extrêmement dramatique pour la vaccination, puisque l'on arrive à ce moment-là à tout un ensemble de controverses sur des conflits d'intérêts potentiels […]. Elles vont jeter une suspicion très importante sur l'industrie pharmaceutique qui va, dans l'imaginaire collectif, devenir le grand méchant qui va prendre la place de l'industrie agro-alimentaire", analyse le chercheur. À la même époque, le scandale Servier, bien qu'il ne soit pas lié à la vaccination, ajoute encore au discrédit qui pèse sur les laboratoires.

Une défiance nourrie par une littérature anti-vaccins

En 2016, un peu plus de quatre Français sur dix disent désormais douter de la sécurité des vaccins, selon les résultats d'une enquête conduite par la London School of Hygiene and Tropical Medecine. Sur les 67 pays interrogés, le France se classe en tête des sceptiques. "J'entends de plus en plus de propos graves et délirants que je n'entendais pas il y quelques années sur les vaccins", témoigne ainsi au micro de Wendy Bouchard Anthony, employé dans une pharmacie en Bretagne. "Comme, par exemple, que certains vaccins peuvent donner le diabète ou le cancer. Bref, des choses complètement délirantes et absolument pas renseignées".

Le fiasco de la campagne de 2009-2010 a également servi de caisse de résonance à une littérature anti-vaccination, fleurissant depuis plusieurs années sur Internet, et dénonçant notamment les prétendus risques pour la santé des adjuvants contenus dans les injections, tels que les sels d'aluminium. "On avait déjà eu quelques signaux d'alarmes", relève ainsi Jocelyn Raude qui évoque une étude de la revue britannique The Lancet s'alarmant au tournant des années 2010 du discours extrêmement négatif envers la vaccination tenu par certains médias. À l'époque, "quand vous faisiez des requêtes sur Google ou Youtube, vous trouviez en majorité de l'information critique et sceptique".

Une politique de santé publique défaillante sur la pédagogie

Surtout, les pouvoirs publics ont pris du temps à prendre la mesure du phénomène. "La majorité des pays n'ont pas d'obligation vaccinale, et malgré tout de très bonnes couvertures, comme l'Allemagne. Ils s'inscrivent dans une santé beaucoup plus axée vers la prévention, alors que la France est orientée vers une médecine du traitement. Ça explique cette situation qui fait que les vaccins n'ont pas été suffisamment expliqués et leur promotion suffisamment bien faite", avance Odile Launay.

"Je pense qu'il y a une grosse démission des pouvoirs publics dans l'information. Les gens ne savent pas les bienfaits de la vaccination", abonde Sarah Bursaux, pédiatre à Paris, toujours sur Europe 1. Cette spécialiste salue donc l'initiative d'Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, qui a rendu obligatoire huit nouvelles vaccinations depuis le 1er janvier 2018. Une manière, selon elle, de rappeler aux patients que l'absence de vaccination fait potentiellement courir de graves dangers à la population.

Europe 1
Par Romain David