Gérard Collomb ministre de l’Intérieur : un bilan (très) contesté

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© BERTRAND LANGLOIS / AFP
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Le désormais ex-ministre de l’Intérieur a quitté ses fonctions mercredi matin, après avoir mené une action critiquée tant du côté de ses anciennes troupes que de la majorité.

ON DÉCRYPTE

"Je quitte un ministère apaisé", a lancé Gérard Collomb mercredi matin, lors de sa passation de pouvoir avec Edouard Philippe, confiant quitter ses fonctions "avec regret", au lendemain de l’annonce de sa (double) démission. "Lorsque je suis arrivé, les choses n'étaient pas forcément faciles et on avait connu quelque temps avant une révolte de la police. Aujourd'hui je quitte un ministère apaisé et qui a su impulser un certain nombre de réformes mais il en reste bien d'autres à réaliser", a détaillé le désormais ex- ministre de l’Intérieur, défendant son action, sans en faire trop non plus.

"Je veux vous remercier des 16 mois de travail que nous avons passés ensemble au service des Français. J'ai pu apprécier la très grande culture qui est la vôtre, le caractère direct de l'expression", lui a simplement rétorqué le Premier ministre, clôturant une passation de pouvoir sans chaleur. Une sobriété qui traduit un sentiment d’inachevé chez les deux hommes, alors que Gérard Collomb laisse derrière lui de nombreux chantiers en cours, mais aussi de nombreux déçus.

Dans la police, des couacs et des lenteurs qui passent mal…

"Lors de notre congrès, il nous déclarait : ‘Je suis un réformateur compulsif ! Comptez sur moi ! Je serai encore là, je vais travailler jusqu’au bout’. Et voilà que quinze jours plus tard, il insiste pour démissionner… Il n’a plus aucune crédibilité au sein de la police !", lâche, mercredi, Guillaume Ryckewaert, commissaire et membre du syndicat SCSI-CFDT (minoritaire), interrogé par Mediapart. Manière pour ce représentant de la police de dire que la démission de leur ancien patron s'ajoute à la longue liste des déceptions.

À en croire ses détracteurs à l’Intérieur, en effet, l’histoire d’amour n’a jamais vraiment démarré entre Gérard Collomb et ses troupes. "Moins d'un mois après sa nomination, le nouveau premier flic de France avait commis un impair en faisant décaler d'une journée l'hommage aux deux policiers victimes de l'attentat de Magnanville. Une démarche peu appréciée dans les rangs des forces de l'ordre, encore très largement traumatisées par l'assassinat de deux des leurs à leur domicile", indique Mediapart.

" On avait des dossiers avec lui en cours. Il était réceptif et attentif "

Au sein de la police, on lui reproche (comme à ses prédécesseurs) la dégradation des conditions de travail de la police, mais aussi le report incessant de la création d’une Académie de police, promesse de campagne d’Emmanuel Macron qui devait donner lieu à la création d’une structure de mutualisation des actions des différents corps de métier de la police.

Avec le renseignement également, la brèche s’est ouverte puis creusée le 24 mai et le 27 septembre 2017, lorsque Gérard Collomb a révélé des informations censées être confidentielles, transmises par les services secrets britanniques et belges. Sur BFMTV d’abord, lorsqu’il évoque des liens "avérés" entre l’auteur de l’attentat de Manchester et l’Etat islamique. Sur Europe 1 ensuite, lorsqu’il révèle que les services belges ont transmis des éléments justifiant l’assignation à résidence de plusieurs suspects dans le cadre d’enquêtes sur le terrorisme.

… Mais un sens de l’écoute salué

Malgré ces couacs (la liste n’est pas exhaustive), Gérard Collomb n’a pas eu non plus que des ennemis place Beauvau. Son franc-parler, ses déplacements sur le terrain et son écoute sont aussi salués par certaines de ses troupes. "On avait des dossiers avec lui en cours. Il était réceptif et attentif", souligne à France Info David Le Bars, secrétaire général du SCPN, syndicat des commissaires de la police nationale.

Et d’enchaîner : "C'est quelqu'un avec qui on a travaillé un an et demi. Je salue son départ. La transparence dans laquelle il avait annoncé qu'il irait aux municipales, même s'il y a une cacophonie derrière sur les conditions du départ, ce n'est pas le sujet de policiers. Le sujet des policiers, c'est d'avoir un ministre et de continuer sur les chantiers importants".

En politique, une action qui a divisé jusque dans la majorité

Côté politique, le début de "l’ère Collomb" a notamment été marquée par le vote de la loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme, qui a mis fin à l’état d’urgence en gravant dans la loi certains de ses dispositifs. Taxée de "laxisme" par la droite, "d’autoritarisme" par la gauche, cette loi a suscité des critiques de la part de nombreuses associations (et même du New York Times) mais elle n’a pas vraiment suscité de remous au sein de la majorité.

Sa gestion de la crise migratoire, à l’inverse, a entraîné des fractures au sein même du parti présidentiel. Ses propos sur les migrants, qu’il a accusé de faire du "benchmarking" (des études de marché) avant de venir en France, ou sur les régions qui seraient "submergées" de migrants ont suscité des critiques de plusieurs élus de La République en marche. En outre, 14 députés du parti présidentiel se sont abstenus lors du vote de la loi asile-immigration (l'un d'eux a même voté contre avant de quitter le groupe à l'Assemblée), qui vise notamment à réduire à six mois, contre onze aujourd'hui, l'instruction de la demande d'asile, afin de faciliter les expulsions.

L'affaire Benalla est passée par là 

Mais le dossier qui a fait probablement le plus de mal à l’ancien ministre de l’Intérieur reste sans conteste "l’affaire Benalla". Devant la commission d'enquête le 23 juillet, il a notamment rejeté la faute sur l'Élysée et la préfecture de police de Paris, assurant très peu connaître l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron et n’avoir rien su quant à sa présence dans le service d’ordre lors de la manifestation du 1er mai. "Monsieur Benalla ne faisait pas partie de mon autorité", martelait-il, tout en admettant "ignorer sa qualité de conseiller du président".

"Je lis les journaux comme vous. Il y a tout une partie de l'histoire de Monsieur Benalla que je découvre de plus en plus", avait-il déclaré. Une défense jugée approximative par de nombreux parlementaires. Et qui n'a pas pu au couple exécutif. Emmanuel Macron va en effet beaucoup reprocher à Gérard Collomb la ligne de défense qu'il choisit dans cette affaire. Et Édouard Philippe en a même profité pour suggérer au chef de l'Etat de mettre fin aux fonctions d'un ministre devenu gênant. Du côté de l'opinion, cette affaire a laissé des traces pour l'ensemble du gouvernement. Gérard Collomb, pour sa part, a vu sa côte de popularité dégringoler de 11 points depuis son arrivée Place Beauvau, à en croire un récent sondage BVA-Mag2Lyon.