Conférence de presse d'Emmanuel Macron : le tournant n'a pas eu lieu

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Emmanuel Macron a donné jeudi soir la première grande conférence de presse de son quinquennat.
Emmanuel Macron a donné jeudi soir la première grande conférence de presse de son quinquennat. © Ludovic Marin/AFP
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Alors que sa conférence de presse devait permettre de répondre aux inquiétudes remontées du "grand débat", le président a peiné à être concret et à se défaire de propos théoriques sur sa vision du pouvoir.
ANALYSE

"Cette formule de 'premiers de cordée', je suis obligé d'être lucide, je n'ai pas réussi à me faire comprendre. Mais je crois qu'elle était très appropriée. C'était une image saint-simonienne." Ces trois phrases, prononcées par Emmanuel Macron jeudi soir, en réponse à une question posée lors de sa grande conférence de presse, pourraient à elles seules résumer la teneur de cet exercice qui a rapidement trouvé ses limites.

D'une part, cela n'a pas été l'occasion de faire des annonces fortes, alors que l'objectif principal visait à faire des propositions après avoir centralisé les craintes et les exigences des participants au "grand débat national". D'autre part, si Emmanuel Macron a esquissé quelques mea-culpa, ceux-ci étaient principalement de forme et aucun tournant n'est à attendre au niveau de sa politique. Enfin, le président a souvent préféré disserter sur sa vision du pouvoir et tenir de (longs) propos philosophico-politiques plutôt que de s'en tenir au concret.

Peu d'annonces fortes

À la décharge d'Emmanuel Macron, les conditions n'étaient pas idéales. La fuite dans la presse de son allocution prévue lundi dernier et repoussée en raison de l'incendie de Notre-Dame n'a pas permis au président de jouer sur l'effet de surprise d'une série d'annonces très concrètes. Quand bien même, le chef de l'État est resté sur des mesures en demi-teinte par rapport aux revendications exprimées pendant tout le "grand débat national". La reconnaissance du vote blanc ou le vote obligatoire n'ont pas été retenus, pas plus que le référendum d'initiative citoyenne (RIC), même au niveau local (ce qui figurait pourtant dans le brouillon d'allocution). Il ne s'est pas non plus étendu sur l'évaluation de la réforme de l'ISF.

À la place, le président s'est seulement engagé à simplifier le déjà existant référendum d'initiative partagée (RIP) et a réitéré des promesses de campagne sur la baisse du nombre de sénateurs et de députés, et l'introduction d'une dose de proportionnelle pour les élections du Parlement.

Même la baisse d'impôts pour les classes moyennes, mesure populaire s'il en est, s'est trouvée affaiblie par le manque de précisions apportées (il a fallu attendre plus d'une heure et quart pour obtenir un chiffrage), notamment sur les contreparties (un allongement du temps de travail, dont les modalités ont, là aussi, été précisées seulement dans la deuxième moitié de cette conférence de presse).

Mea-culpa droit dans ses bottes

"Je pense que je peux mieux faire." À certains moments, Emmanuel Macron a semblé esquisser un mea-culpa. "J'ai beaucoup appris", a-t-il déclaré. "Cette période m'a changé." En réalité, il n'y a guère qu'un sujet sur lequel les propos sont suivis d'effets : la ré-indexation prochaine des retraites de moins de 2.000 euros sur l'inflation, suivie en 2021 de la ré-indexation de toutes les pensions. "J'ai moi-même pu penser que les revendications [des retraités] n'étaient pas légitimes", a reconnu Emmanuel Macron. À cela, le chef de l'État a ajouté des regrets de forme. "Le sentiment que j'ai donné, c'était une forme d'injonction permanente, d'être dur, parfois injuste. Il y a des phrases que je regrette. Elles se sont agrégées par le jeu des réseaux sociaux, les déformations des oppositions politiques."

" Je pense très profondément que les orientations prises ces deux premières années ont été justes à bien des égards "

Pour le reste, calculant probablement qu'il est plus risqué de changer de pied que d'assumer sa politique, le président n'a pas fait machine arrière. "Je pense très profondément que les orientations prises ces deux premières années ont été justes à bien des égards", a souligné le chef de l'État. "Tout arrêter, ce serait faire fausse route. Je ne crois pas avoir été sourd [face à la grogne sociale]. On a fait beaucoup de choses mais qui ne se voient pas tout de suite, ce qui est ingrat." Dès lors, le mea-culpa s'est fait sur la forme et la méthode, bien plus que sur le fond. Ce qui a d'ailleurs eu un goût de déjà entendu. "J'ai été frappé de voir que beaucoup de décisions que l'on prend ne sont pas assez concrètes. Il faut qu'elles soient perceptibles", a déclaré le président. En novembre déjà, lors de sa première prise de parole après trois semaines de mobilisation des "gilets jaunes", il reconnaissait que "les réponses que nous apportons sont trop abstraites".

Autrement dit, et c'est une antienne de la parole macroniste, les erreurs sont de l'ordre de la forme, ou bien de l'incompréhension, du manque d'explication. Ce qui laisse peu de place aux désaccords de fond.

Une conférence de presse longue et confuse

C'est pourtant aussi la forme de la conférence de presse qui a péché jeudi soir. Alors qu'il avait annoncé un propos liminaire concis, d'une vingtaine de minutes, le président a finalement parlé près d'une heure avant de prendre la première question de journaliste. C'est peu surprenant de la part d'un chef de l'État très à l'aise sur les longues distances, véritable marathonien des interventions, comme l'ont montré ses déplacements pendant le "grand débat national". Mais cela semble moins adapté pour ce format, qui devait tenir lieu d'adresse aux Français.

Résultat, les annonces ont souvent été noyées dans le flot de paroles, comme par exemple lorsqu'Emmanuel Macron s'est dit prêt à "abandonner" l'objectif de 120.000 suppressions de postes de fonctionnaires. Elles sont aussi restées très floues pendant longtemps : sur le chiffrage des baisses d'impôts comme sur la signification exacte de l'augmentation du temps de travail, le président n'est entré dans le détail que tardivement. Preuve ultime de la confusion : alors qu'il n'en avait pas parlé dans son propos introductif, Emmanuel Macron a confirmé la suppression de l'ENA après 1h45 de conférence de presse. Des imprécisions encouragées aussi par une première salve de questions des journalistes plus tournée vers son vécu du mouvement des "gilets jaunes" que vers le détail de ses mesures.

Plus techno intello que président efficace

Cela a d'ailleurs permis à Emmanuel Macron de s'engager sur un autre terrain qu'il affectionne : celui des analyses philosophico-politiques. Longuement, le président a parlé de sa vision du pouvoir et de son exercice. "Je crois que, quand on cherche le pouvoir, quand on l'obtient par le soutien du peuple, on accepte la part de colère qui va avec", a-t-il notamment expliqué. La "haine" exprimée par certains pendant le mouvement des "gilets jaunes" est, selon lui, due à une "dilution de la morale collective".

À deux reprises, Emmanuel Macron a parlé de "l'art d'être Français", mélange de goût pour le débat et de "volonté de bâtir ensemble [un] modèle résolument humain". Et le chef de l'État n'a pu s'empêcher, en faisant la longue exégèse de son expression "premiers de cordée", de convoquer l'essayiste Julien Benda, l'explorateur Roger Frison-Roche, des souvenirs de randonnées pyrénéennes et donc, le philosophe Saint-Simon. Comme si, tout désireux qu'il soit de changer son profil de technocrate intellectuel et cultivé en président efficace, il ne pouvait s'empêcher de revenir à ses premières amours.