Soupçons de pression sur la justice canadienne : quatre questions pour comprendre la crise qui menace Justin Trudeau

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"Jody Wilson-Raybould raconte l'histoire d'un Premier ministre qui a perdu l'autorité morale pour gouverner", affirme le chef de l'opposition canadienne à propos de Justin Trudeau (photo d'archives).
"Jody Wilson-Raybould raconte l'histoire d'un Premier ministre qui a perdu l'autorité morale pour gouverner", affirme le chef de l'opposition canadienne à propos de Justin Trudeau (photo d'archives). © Lars Hagberg / AFP
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Après les révélations de son ex-ministre de la Justice, qui l'accuse d'avoir fait pression sur elle, le chef du gouvernement canadien est en mauvaise posture à quelques mois des élections législatives.
ON DÉCRYPTE

Justin Trudeau et son entourage ont-ils fait pression sur la ministre de la Justice canadienne afin qu'elle évite un procès à un géant du BTP québécois ? La question, aux allures de scénario de série politique, occupe le pays depuis désormais près d'un mois. Alors que le chef du premier parti d'opposition a formulé une demande d'enquête officielle auprès de la police fédérale, vendredi, Europe 1 pose les enjeux de cette crise, sans précédent au Canada.

Que sait-on de l'affaire SNC-Lavalin ?

Basé à Montréal, SNC-Lavalin est l'un des principaux employés privés du Canada, avec 9.000 salariés. Le groupe est accusé de corruption pour avoir versé 48 millions de dollars canadiens de pots de vin - soit 32 millions d'euros - à des responsables libyens du temps du dictateur Mouammar Kadhafi, entre 2001 et 2011, pour décrocher d'importants contrats dans ce pays. Une enquête préliminaire est en cours depuis 2015 dans ce dossier. En cas de condamnation pénale, SNC-Lavalin se verrait interdire tout contrat public pendant dix ans au Canada.    

Que reproche-t-on à Justin Trudeau ?

Selon des révélations du journal Globe and Mail, publiées début février, le cabinet du Premier ministre a exhorté sa ministre de la Justice d'intervenir dans ce dossier, afin que les procureurs concluent un accord à l'amiable avec SNC-Lavalin - manière de lui éviter un procès long et potentiellement dévastateur. La ministre Judy Wilson Raybould - qui était également procureure générale, les deux fonctions étant occupées par la même personne au Canada - a "ignoré" ces demandes, ce qui lui aurait valu son poste : mi-janvier, elle a été rétrogradée ministre des Anciens combattants, avant de démissionner.

Entendue mercredi par les députés de la commission de la Justice, l'ancienne ministre  a formulé elle-même ces accusations, assurant avoir subi des pressions "inappropriées", parfois assorties de "menaces voilées". Justin Trudeau, l'un de ses ministres et une dizaine de proches conseillers sont soupçonnés d'être impliqués dans ces faits, qui remontent à l'automne 2018 selon Judy Wilson Rabould. Mais l'ancienne ministre elle-même estime que si ces menaces peuvent apparaître immorales, il n'est pas certain qu'elles tombent sous le coup la loi.

Comment se défend-il ?

Depuis l'éclatement de l'affaire, Justin Trudeau n'a cessé de réaffirmer qu'il avait toujours respecté l'indépendance de son ancienne ministre de la Justice, démentant toute tentative de pression. Le Premier ministre a en revanche évoqué des "discussions" visant à chercher les moyens d'éviter "une perte potentielle de 9.000 emplois". Ceux-ci se trouvent principalement en Ontario et au Québec, des provinces-clé pour les élections législatives canadiennes, prévues en octobre.

Pourquoi les conséquences pourraient-elles être lourdes pour le Premier ministre ?

Féministe, ardent défenseur de la réconciliation avec les peuples autochtones - dont est issue Judy Wilson-Raybould, Justin Trudeau n'a pas connu de crise d'image d'une telle ampleur depuis le début de son mandat. Ces accusations pèsent d'autant plus lourd que le Premier ministre n'a cessé de réaffirmer l'indépendance de la justice canadienne dans une autre procédure d'extradition en cours : celle de la responsable du géant chinois Huawei, Meng Wanzhou, arrêtée au Canada à la demande des Etats-Unis.

Le plus proche conseiller de Justin Trudeau, Gerald Butts, également visé par les accusation de l'ex-ministre, a d'ores et déjà présenté sa démission afin d'assurer sa "défense". Certains des autres noms cités pourraient-ils suivre ? Si la justice ne s'est pas encore saisie de cette affaire - la gendarmerie "étudiait" la demande d'enquête adressée par l'opposition, vendredi -, une commission chargée de veiller au respect de l'éthique au Parlement canadien s'est saisie du dossier.

Mais à moyen terme, les conséquences les plus désastreuses pourraient intervenir sur le plan politique pour Justin Trudeau. L'opposition, requinquée par cette affaire, a demandé la démission du Premier ministre, tandis qu'un sondage publié la semaine dernière donnait pour la première fois les Conservateurs en tête des intentions de vote, devant les Libéraux du chef du gouvernement. "Jody Wilson-Raybould raconte l'histoire d'un Premier ministre qui a perdu l'autorité morale pour gouverner", a justifié le chef de file du parti conservateur, cité par Global News, jeudi.

Europe 1
Par Margaux Lannuzel avec AFP