Méditerranée orientale, Libye : pourquoi la tension monte entre la France et la Turquie

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Emmanuel Macron Recep Tayyip Erdogan
Rencontre entre Emmanuel Macron et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, en marge du G20, en 2019. © AFP
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Entre la Turquie et la France, les relations diplomatiques se tendent. Les deux pays s'opposent notamment en Méditerranée orientale, où Paris a renforcé sa présence militaire en soutien de la Grèce. En réaction, Ankara accuse Paris de se comporter "comme un caïd" et "d'accentuer les tensions".
DÉCRYPTAGE

La France se comporte "comme un caïd" en Méditerranée. Voici les accusations portées par le chef de la diplomatie turque, Mevlüt Cavusoglu, après le renforcement de la présence militaire française dans cette zone où la Turquie et la Grèce s'opposent sur une zone maritime contestée. Ces déclarations fortes interviennent dans un contexte de tensions croissantes entre Ankara et Paris. Méditerranée orientale, Libye, Syrie… Les deux puissances ne cessent d'être en désaccord sur de nombreux sujets. On vous explique pourquoi.  

La France défend la Grèce

La France a renforcé sa présence militaire en Méditerranée orientale, jeudi, avec le déploiement "temporaire" de deux chasseurs Rafale en Crète et deux navires de guerre (la frégate La Fayette et le porte-hélicoptères Tonnerre, en route vers Beyrouth), en soutien à la Grèce, face à la Turquie. Dans cette zone contestée, riche en gisements d'hydrocarbures, Ankara et Athènes, qui sont en désaccord sur leurs frontières maritimes, s'opposent régulièrement. Lundi, les tensions sont encore montées d'un cran lorsque le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé l'envoi d'un navire de recherche sismique, "Oruç Reis", utilisé pour trouver des hydrocarbures, escorté par des bâtiments militaires.

La Grèce a dénoncé des recherches illégales dans ses eaux et exigé un sommet d'urgence de l'Union européenne sur le sujet. Emmanuel Macron a déploré mercredi "les tensions provoquées par les décisions unilatérales de la Turquie en matière d'exploration pétrolière". Il a aussi appelé à une "plus grande concertation" entre Ankara et Athènes sous médiation allemande. Le déploiement militaire français a ensuite été décidé pour marquer sa volonté de "faire respecter le droit international".

"La France, en particulier, devrait cesser de prendre des mesures qui accentuent les tensions. Ils n'obtiendront rien en se comportant comme des caïds", a réagi vendredi le chef de la diplomatie turque Mevlüt Cavusoglu lors d'une conférence de presse avec son homologue suisse à Genève.

Des attaques réciproques 

Entre les deux pays, les condamnations sont récurrentes. Paris a demandé jeudi que "toute la lumière" soit faite sur un tir de drone turc dans lequel deux gradés de haut rang irakiens ont été tués, mardi. L'armée turque, qui procède depuis des semaines à des frappes aériennes contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, opposition kurde en Turquie), estime être dans son droit face à ce qu'elle considère comme une organisation "terroriste".

Recep Tayyip Erdogan avait auparavant chargé Emmanuel Macron, après son déplacement médiatisé à Beyrouth, l'accusant de vouloir "rétablir l'ordre colonial" au Liban et l'accusant de "faire le spectacle devant les caméras". 

L'influence de la Turquie en Libye 

Plus largement, l'influence grandissante de la Turquie au Moyen-Orient conduit à des tensions avec la France. Les deux pays s'opposent notamment sur le sujet de la Libye, en proie au chaos depuis 2011 et la chute du régime de Mouammar Kadhafi. Le pays est divisé en deux entre le gouvernement d'union (GNA) reconnu par l'ONU et soutenu par Ankara militairement, et le maréchal Haftar, soutenu par l'Égypte, l'Arabie saoudite ou encore la Russie. 

Emmanuel Macron a récemment dénoncé "la responsabilité criminelle" d'Ankara dans le conflit libyen et pointe régulièrement une ingérence. La Turquie est notamment accusée de violer l'embargo sur la vente d'armes en Libye. Ces armes seraient destinées au GNA, mais aussi à des djihadistes syriens qu'Ankara envoie se battre contre les troupes d'Haftar.

En juin, la tension était à son comble alors que la France avait reproché à la marine turque d'avoir menacé un de ses bâtiments de guerre au cours d'une mission pour faire respecter l'embargo sur les armes à destination de la Libye. Elle avait aussi pris l'Otan à témoin de cet incident. Le président de la République avait de nouveau jugé l'alliance en état de "mort cérébrale", faute de pouvoir empêcher de tels incidents entre ses membres.

La question syrienne et migratoire

En Syrie, l'influence turque embarrasse également l'Occident. La Turquie a mené, depuis 2016, trois incursions pour combattre le groupe État islamique et la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG). En octobre dernier, après le retrait des troupes américaines, Ankara passe à l'offensive contre des positions kurdes, aériennes et terrestres, dans le nord du pays plongé dans la guerre civile depuis 2011. L'attaque passe mal du côté de la France et de la coalition internationale, les kurdes étant de solides alliés dans la lutte contre Daech. Paris avait ainsi "condamné fermement" l'attitude de la Turquie. 

Enfin, Recep Tayyip Erdogan fait régulièrement pression sur l'Europe, utilisant la question migratoire. Devenu "gardien de l'Europe", depuis un pacte avec Bruxelles en 2016, la Turquie a déjà ouvert ses frontières, entraînant un début de crise migratoire, en échange de soutien sur la situation syrienne.

Europe 1
Par Mathilde Durand avec AFP