Face à la colère des Libanais, "jouer la carte de la souveraineté est ridicule"

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Liban Beyrouth 5:52
Quatre jours après la double explosion meurtrière qui a détruit le port de Beyrouth, des milliers de Libanais manifestent samedi contre la classe politique qu'ils tiennent pour responsable de la catastrophe.
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Les Libanais redescendent dans la rue, samedi, pour manifester contre la corruption et l'incurie du pouvoir, quatre jours après la double explosion du port de Beyrouth. La veille, le président Michel Aoun a rejeté toute enquête internationale. Invité d'Europe 1, samedi, Ziad Majed, chercheur franco-libanais, dénonce le refus du président de prendre ses responsabilités.
INTERVIEW

Quatre jours après la double explosion qui a détruit le port de Beyrouth et fait plus de 150 morts, des milliers de Libanais ont prévu de manifester samedi contre la classe politique, qu'ils tiennent pour responsable de la catastrophe. La veille, le président libanais Michel Aoun a rejeté toute enquête internationale et évoqué l'hypothèse d'une cause extérieure, telle qu'un "missile". Pour Ziad Majed, professeur à l'Université américaine de Paris et invité d'Europe 1, samedi, un tel positionnement est "très révélateur de la mentalité qui gouverne le Liban".

"Un président médiocre, déconnecté de la réalité"

C'est "un président déconnecté de la réalité, médiocre, cherchant toujours à se victimiser et montrer qu'il n'a aucune part de responsabilité, bien qu'il soit depuis 2016 dans le palais présidentiel de Baabda", lance le chercheur franco-libanais, au micro d'Europe 1. Selon lui, "il y a une volonté de la classe politique de dire 'nous ne sommes pas responsables du malheur des Libanais', ou de chercher des théories du complot en allant en bataille contre la communauté internationale", dénonce-t-il. "Cette même communauté internationale à la porte de laquelle frappe le Liban pour demander de l'argent parce que [les responsables libanais] ont pillé le pays, et que la mauvaise gestion de l'État libanais a causé la faillite et vidé les caisses de l'État."

 

Jeudi, Emmanuel Macron, premier chef d'État étranger à se rendre sur place après la double explosion qui a dévasté une partie de la capitale libanaise, avait réclamé une enquête internationale sur les causes de cette catastrophe. Cette demande a été déclinée le lendemain par Michel Aoun, soucieux de réaffirmer la souveraineté de son pays, en évoquant même la possibilité d'une attaque extérieure.

Pour Ziad Majed, "il y a une certaine consommation médiatique pour montrer qu'il incarne la souveraineté de l'État et souhaite la protéger et la défendre". Pourtant, alors qu'Emmanuel Macron a été accueilli par les Libanais dans les rues de Beyrouth, Michel Aoun, "s'il avait été à sa place, aurait été attaqué et insulté par la foule comme ce fut le cas de ses ministres", ajoute le professeur, spécialiste du Moyen-Orient, précisant qu'aucun responsable politique n'a, depuis le drame, rendu visite aux blessés dans les hôpitaux. "Ils connaissent la colère de la majorité des Libanais, donc jouer la carte de la souveraineté est extrêmement ridicule."

 

"Qu'ils dégagent" et "soient poursuivis en justice"

Afin d'organiser la reconstruction de la région du port de Beyrouth et celles qui ont été touchées par la double explosion, une conférence internationale est prévue dimanche. Il ne s'agit pas là d'évoquer le plan de redressement économique du pays, précise Ziad Majed, qui insiste sur la nécessité de tout mettre en place pour "contourner le système de clientélisme qui dure au Liban depuis des décennies", et faire en sorte que "cette aide humanitaire arrive directement aux hôpitaux et aux organisations de la société civile, ou bien sous la supervision de la communauté internationale".

D'ici-là, les Libanais se donnent de nouveau rendez-vous dans la rue, samedi, scandant les mêmes slogans que ceux entendus dès le début du mouvement de protestation contre les responsables politiques, fin 2019. Mais, cette fois, conclut Ziad Majed, les Libanais veulent non seulement "qu'ils dégagent", mais "qu'ils soient aussi poursuivis en justice pour ce dernier crime qu'ils ont commis à cause de leur irresponsabilité".

Europe 1
Par Pauline Rouquette