EN IMAGES - Au Kenya, éléphants et Massaï menacés par la culture intensive des avocats

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Au Kenya, la culture des avocats est devenue un commerce très lucratif. Mais cette économie menace la biodiversité, notamment les éléphants du parc Amboseli, ainsi que le mode de vie des communautés Maasaï, qui vivent en grande partie de l'élevage et du tourisme. Europe 1 s'est rendu sur place. 
REPORTAGE

La demande d’avocats explose en Occident. Ils sont notamment les stars des régimes végétariens, au point qu’on surnomme désormais ce produit "l’or vert". Le business est devenu si rentable que des plantations d’avocats émergent aux quatre coins du Kenya. Mais les conséquences de cette culture intensive peuvent avoir de lourdes conséquences. L’une d’entre elles menace même aujourd’hui le célèbre parc d’Amboseli, situé au pied du Kilimandjaro, un sanctuaire pour de nombreux éléphants en danger d’extinction. La ferme aux avocats met également en danger la communauté Maasaï, qui vit aux alentours. La correspondante d'Europe 1 s'est rendue sur place. 

Une biodiversité très riche et menacée

La réserve de Kimana, au cœur de l’écosystème d’Amboseli, abrite l’une des plus riches biodiversités du continent africain. De bon matin, des dizaines d’éléphants y savourent l’herbe. Daniel Kutata, un ranger chevronné, vient saluer un grand mâle solitaire. "Là c’est Michael, je le reconnais grâce à ses défenses et ses oreilles. Il aime beaucoup cet endroit. Il a l’habitude de faire des allers-retours entre la réserve de Kimana où nous sommes ici et le parc national d’Amboseli", raconte-t-il.

Michael l'éléphant (1)

Michael l'éléphant / @Charlotte Simonart

Daniel est né ici, en terre Maasaï. Depuis son plus jeune âge, il a appris à vivre avec ces animaux sauvages. "Les éléphants sont comme mes frères. Ces animaux sont tellement importants, c’est grâce à eux si nous avons du travail. Donc nous dépendons l’un de l’autre. Michael a 30 ans, tout comme moi. Ce que nous avons en commun c’est cette terre." Mais cette terre sauvage est de plus en plus prisée par les sociétés agricoles. Il y a quelques mois, les éléphants ont vu émerger sur leur territoire une plantation d’avocats de 73 hectares : la ferme KiliAvo.

Daniel Kutata le ranger (1)

Le ranger Daniel Kutata / @Charlotte Simonart

Daniel Ole Sambuest est coordinateur des programmes au sein de la Fondation Big Life, qui lutte pour la préservation de l’écosystème d’Amboseli. "Ce qui menace aujourd’hui la survie des éléphants, c’est la perte de leur habitat. Ce genre de pâturage où ils peuvent trouver de la nourriture, où ils peuvent vivre librement sans interférence humaine. KiliAvo est juste là, pile au milieu du corridor pour les animaux."

"Dans cette région, nous avons plus de 2.000 éléphants mais le parc d’Amboseli ne peut nourrir qu’une centaine d’entre eux. Plus d’un millier d’éléphants restent donc en dehors du parc sur les terres des communautés où ils trouvent de quoi manger en quantité. S’ils perdent cet espace, ils perdront leur source de nourriture et d’eau et ils mourront", alerte-t-il.

La grande inquiétude des Maassaï 

La faune est menacée mais aussi le mode de vie des Maasaï, cette tribu pastorale qui vit de l’élevage depuis des siècles. Samuel Kaanki préside l’ALOCA, une association qui regroupe les propriétaires Maasaï des réserves d’Amboseli. "Après le partage du territoire Maasaï, certains ont commencé à vendre leur parcelle de terre. Et des gens de Nairobi les ont achetées pour y développer de l’agriculture de masse."

"KiliAvo bloque le passage des éléphants mais aussi de nos troupeaux. C’est une zone de pâturage pour nos chèvres et nos moutons. Si on fait de l’agriculture ici, cela pourrait nous anéantir, nous, les Maasaï", raconte Samuel Kaanki. La plantation de KiliAvo fait 73 hectares, entièrement clôturés et électrifiés que les éléphants viennent parfois défoncer pour passer. . 

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Jeremiah Shuaka Saalash, propriétaire de la ferme / @Charlotte Simonart

1.000 litres d'eau pour produire 1 kilo d'avocats

Les avocats sont devenus très rentables depuis l’explosion de la demande mondiale. Leurs exportations ont rapporté plus de 127 millions de dollars au Kenya en 2020. Jeremiah Shuaka Saalash en est l’un des propriétaires. Il partage ce terrain avec 3 autres kenyans, habitants la capitale. "Ici c’est un terrain privé. Nous, les propriétaires, avons développé ce terrain car il était en friche depuis longtemps. Nous avons démarré les opérations l’an dernier, on a planté 2.000 plants d’avocatiers environ. Tout le monde cherche à faire de l’argent. Nous sommes novices sur le marché de l’avocat, donc on tente notre chance."

Des produits rentables mais dévastateurs dans un environnement aride comme celui-ci. 1000 litres d’eau sont nécessaires pour produire 1 seul kilo d’avocats et l’eau est pompée dans la nappe phréatique. "Nous utilisons de l’eau souterraine. Nous avons deux forages et deux réservoirs qui nous permettent d’arroser la plantation. Depuis que je suis né, il y a toujours eu de l’eau ici. Les gens disent que si on continue les forages dans la région, il n’y aura plus d’eau. Mais c’est un mensonge", estime le propriétaire.

Samuel Kaanki, président de l’ALOCA, dénonce lui une vision court-termiste. "Si on les laisse continuer, on perdra le contrôle. D’autres vont venir monter des fermes agricoles et nous perdrons notre bétail et notre mode de vie en tant que Maasaï. L’agriculture n’est pas durable ici. Cette région est aride et ne peut être utilisée que pour la faune sauvage et l’élevage", prévient-il.

Le tourisme également touché

Si les Maasaï vivent principalement de l’élevage, le tourisme est une seconde source de revenus essentielle pour la communauté et fait vivre des milliers de foyers. Dans le Bush Camp d’Amboseli, Dickson Parmuya Timoye est guide depuis 2013. "Je suis guide pour des touristes étrangers. La plupart des membres de ma famille sont serveurs, s’occupent des chambres, ou sont rangers. On est nombreux à travailler dans les hôtels. Et cela, c’est grâce aux animaux."

l'Amboseli Bush Camp acceuille les touristes du monde entier pour vivre la vie de brousse et admirer les animaux sauvages (1)

Dickson Parmuya Timoye au Bush Camp d’Amboseli / @Charlotte Simonart

Sans ces paysages et cette faune sauvage, menacés par les exploitations, les touristes ne reviendront pas. "Les touristes viennent de l’étranger pour expérimenter la vie de brousse et voir les animaux. Ils ne viennent pas pour voir des fermes. C’est pourquoi il faut que le gouvernement fasse cesser cette agriculture ici. Nous avons tellement besoin des animaux", souligne-t-il. Avec le Covid, le tourisme s'est effondré. Les propriétaires agricoles s'en servent pour amadouer les communautés Maasaï en leur promettant des milliers d’emplois. Beaucoup acceptent, heureux de retrouver des revenus même précaires et saisonniers.

Une victoire judiciaire pour les Maasaï

Les Maasaï viennent pourtant de remporter une première bataille judiciaire face aux avocats. La justice a levé la licence de la ferme KiliAvo, forçant la plantation à cesser ses opérations. Mais les propriétaires de la ferme agricole ont entamé d’autres procédures et comptent bien reprendre leur activité.

73 hectares de plantation au coeur d'une réserve naturelle  (2)

La ferme KiliAvo / @Charlotte Simonart

Si les cultivateurs obtiennent gain de cause, cela pourrait faire jurisprudence et ainsi ouvrir la boîte de pandore. D’autres investisseurs, qui ont eux aussi acheté des terres aux Maasaï, développeraient de nouvelles plantations, ce qui signerait la mort de l’écosystème d’Amboseli dans les prochaines années. D'autant que la multiplication des fermes décourage déjà les investisseurs du secteur touristiques.

Europe 1
Par Charlotte Simonart, édité par Guilhem Dedoyard