Après le rejet de son budget par Bruxelles, que risque vraiment l'Italie ?

L'Italie a désormais trois semaines maximum pour présenter une nouvelle mouture de budget.
L'Italie a désormais trois semaines maximum pour présenter une nouvelle mouture de budget. © PHILIPPE HUGUEN / AFP
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Thibauld Mathieu avec AFP , modifié à
Pour la première fois dans l'histoire de l'UE, la Commission européenne a rejeté le projet de budget italien, mardi. Une décision non sans conséquences pour la Péninsule. En théorie, du moins.
ON DÉCRYPTE

Plus que jamais, le bras de fer continue entre Bruxelles et Rome. Mardi, la Commission européenne a rejeté le projet de budget 2019 de la coalition populiste au pouvoir en Italie, en raison d’un déficit public prévu trop élevé et d’une dette trop importante. Une première dans l'Union. Cela "ne change rien", a immédiatement claironné Matteo Salvini, chef de la Ligue (extrême droite) et homme fort du gouvernement de coalition avec le Mouvement 5 étoiles. Pas si sûr... Reste désormais à savoir si la pratique peut épouser la théorie.

Trois semaines pour changer de cap

Rome dispose d'abord d'une période de trois semaines, soit jusqu'au 13 novembre, pour soumettre un nouveau projet. Il n'est "pas forcément nécessaire d'utiliser la totalité de ce délai", a tenu à souligner le commissaire européen aux Affaires économiques, Pierre Moscovici.

Une fois reçu par Bruxelles, le nouveau texte sera alors analysé et une nouvelle opinion, reflétant les éventuels changements, sera émise avant le 30 novembre.

Un risque de sanctions assez faible

Si cette nouvelle copie est retoquée, Rome pourrait officiellement être visé par une "procédure pour déficit excessif", susceptible d'aboutir à des sanctions financières. Celles-ci correspondent, en théorie, à 0,2% de son PIB. Soit 3,4 milliards d'euros dans le cas de l'Italie.

Dans les faits, l'hypothèse des sanctions paraît toutefois assez improbable : tous les mauvais élèves y ont jusqu'ici échappé, au grand dam des chantres de la discipline budgétaire que sont l'Allemagne et les Pays-Bas. Cela a notamment été le cas de la France, qui a dérapé pendant neuf ans (2009-2018) avec un déficit public supérieur à la limite fixée de 3% du PIB. De la même façon, à l'été 2016, l'Espagne et le Portugal avaient évité des amendes malgré des déficits publics bien au-delà du cadre fixé.

Une fois décidée l'ouverture d'une telle procédure, celle-ci devrait ensuite être discutée par les 19 ministres des Finances de la zone euro, réunis en Eurogroupe. Ceux-ci devraient alors donner leur avis par consensus.

Enfin, à quelques mois des Européennes, prévues en mai prochain, et alors que les partis populistes et eurosceptiques ont le vent en poupe dans de nombreux pays, la Commission pourrait plutôt chercher à calmer le jeu. D'autant qu'un choc frontal avec Rome affolerait les marchés et risquerait d'alimenter le populisme dans la troisième économie de la zone euro.

Les marchés financiers pourraient jouer les arbitres

À cette heure, le plus grand danger pour l'Italie est bien celui des marchés. Échaudés par la réaction épidermique de Bruxelles, les agences de notation et les investisseurs pourraient en effet s'inquiéter de la stabilité économique du pays, tout comme de sa capacité à rembourser les emprunts. Une telle situation qui, sur le long terme, pourrait ainsi conduire à une hausse des taux d'intérêts. Et donc de la dette italienne.

Klaus Regling, le patron du Mécanisme européen de stabilité (MES), une organisation de l'UE chargée de venir en aide aux pays de la zone euro en difficulté, a d'ailleurs reconnu un risque de contagion pour le système bancaire en Italie, déjà fragile. L’indice phare de la Bourse italienne, le FTSE Mib, a en effet perdu 13% en un mois tandis que le "spread", l’écart très surveillé entre les taux d’emprunt italien et allemand à dix ans est à son plus haut niveau depuis cinq ans. 

 

Autre signal d'inquiétude, l’agence de notation financière Moody’s a revu mardi la note de plusieurs banques et institutions financières italiennes. Mardi, elle avait déjà dégradé la note de l'Italie. Sa rivale Standard & Poor's doit quant à elle se prononcer vendredi soir. Selon Erik Nielsen, chef économiste à la banque italienne UniCredit, S&P changera seulement sa perspective de stable à négative, mais la plupart des autres analystes interrogés tablent, comme pour Moody's, sur une baisse de la note d'un cran.

"L'arbitre de tous ces jeux reste les marchés financiers. S'il y a une panique sur les marchés et que l'Italie ne peut plus emprunter, à ce moment-là, la donne va complètement changer", analyse auprès de l'AFP l'économiste Charles Wyplosz, de l'Institut des hautes études internationales et du développement, à Genève. Dans ce cas, "l'Italie demandera l'intervention des pays européens, peut-être du Fonds Monétaire International (FMI), et se retrouvera dans une position de faiblesse semblable à celle du gouvernement grec. Je pense qu'au final, elle sera obligée de plier", prédit l'expert.

Un sujet encore circonscrit à l'Italie

La panique générale n'est pas encore de rigueur. Pierre Moscovici assure d'ailleurs ne craindre "aucun effet de contagion des marchés. Je pense qu'il est important dans cette affaire de garder son sang-froid, de rester dans le dialogue", a-t-il déclaré mercredi à l'AFP lors d'un déplacement à Bordeaux.

L'Italie n'est "pas la prochaine Grèce", "il ne faut pas paniquer", "le risque de contagion à d'autres pays est très limité", a insisté le patron du MES, Klaus Regling : "l'Italie n'a pas perdu sa compétitivité, le déficit budgétaire n'est pas aussi élevé et une grande partie de la dette italienne est financée en interne", a-t-il expliqué.

De plus, l'Italie ne sortira pas de l'Union européenne. Le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, a d'ores et déjà écarté cette perspective.

Un processus qui pourrait durer (très) longtemps

Une chose est sûre : le bras de fer entre Bruxelles et Rome n'en est qu'à ses prémices. Selon l'économiste Charles Wyplosz, la Commission "va déclencher la procédure de déficit excessif, qui prendra des mois, des années. Entre temps, il y aura les élections européennes. Et les amis de Matteo Salvini et de Luigi Di Maio vont sans doute progresser très fortement", souligne l'analyste.

"La Commission qui sortira de ces élections reflètera l'évolution électorale et le jeu politique sera différent. Ce qui va sortir de tout ça est loin. D'ici là, beaucoup d'eau aura coulé sous les ponts", pronostique-t-il. La guerre de position s'annonce déjà des plus tactiques.