Abus de l'Église : ce film qui n'en finit pas de secouer la société polonaise

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Dans un pays très catholique, la sortie du film Kler, qui dénonce la corruption du clergé et les affaires de pédophilie dans l'Église, interpelle la population.

REPORTAGE

Voilà plus d'une semaine que la Pologne vit un électrochoc. Sorti le 28 septembre, le film Kler ("clergé" en Polonais) bat tous les records de fréquentation. Le long métrage du réalisateur Wojciech Smarzowski a déjà été vu par près de deux millions de spectateurs, du jamais vu depuis la chute du communisme. Et ce, alors que le sujet de son oeuvre est hautement sensible dans le pays le plus catholique d'Europe : la corruption et l'hypocrisie de l'Église.

Un film trash. Brut, dur, Kler raconte l'histoire de plusieurs prêtres impliqués au quotidien dans des scandales de pots-de-vin avec des entreprises et des affaires de pédophilie, le tout copieusement arrosé de vodka. Le réalisateur montre l'organisation mise en place pour couvrir les abus sexuels contre les enfants. Dans l'une des scènes finales, on voit ainsi un archevêque et ses conseillers s'applaudir dans leur bureau en constatant qu'aucun journal ne parle du scandale de pédophilie qu'ils ont donc réussi à étouffer.

Affiche Kler
" Un très bon film pour les croyants aussi "

Une fiction qui, bien entendu, a vocation à traduire une certaine réalité et interpeller. Ce qui marche. Dans ce pays où le pouvoir religieux et le pouvoir politique sont intrinsèquement mêlés, où plus de 90% de la population se déclare croyante et où 40% va à la messe chaque dimanche, Kler est au cœur de toutes les conversations. "Je pense que c'est un très bon film pour les croyants aussi", estime ainsi Dorotha, une fidèle, en sortant de l'office. "Ce qui est montré est brutal mais ça ne me surprend pas. Je sais que ce genre de situations existent. Et je pense que les prêtres qui ont commis des crimes comme ceux-là devraient être jugés comme n'importe quel autre citoyen. Tout simplement."

Mais cet avis est loin de faire l'unanimité dans les paroisses. Pour Maciej, un autre catholique, pas question d'aller voir le film. "C'est mensonger, c'est de la fiction, ça n'est pas un film historique", argue-t-il. "Il ne s'appuie pas sur des choses qui se sont réellement passées et a été fait pour gagner de l'argent. On n'a pas besoin de sensationnel comme ça. Le réalisateur ne montre que les mauvais prêtres, les mauvais exemples... l'Église, ce n'est pas toujours comme ça."

" Si cela permet au clergé de se mobiliser contre la pédophilie... "

Du côté de l'Église polonaise, aucune réaction officielle. L'institution catholique a fermé ses portes dès le tournage du long métrage. Mais, au cas par cas, certains prêtres s'expriment tout de même, et pas toujours pour enfoncer le film. "Toutes les histoires qui sont racontées, je ne les ai jamais connues personnellement", indique le père Piotr Studnicki", membre de l'archidiocèse de Cracovie. "Mais elles sont probables. Voir ces images, bien évidemment, cela me rend triste. Mais je ne le prends pas comme une attaque contre l'Église, plutôt comme une chance. Si cela permet au clergé de se mobiliser encore plus contre le problème de la pédophilie, d'en prendre conscience et de l'affronter, alors cela peut aider."

Une première manifestation. Preuve de l'impact fort du long métrage sur la population polonaise, la toute première manifestation de l'Histoire du pays contre les scandales de pédophilie a eu lieu dimanche dernier, à Varsovie. Les organisateurs y ont déployé une carte avec plus de 300 points rouges, symbolisant autant de victimes de prêtres pédophiles dans tout le pays. 

Manif 2

Et ils comptent sur ce film pour servir d'électro-choc. "J'avais 13 ans quand j'ai été abusé par un prêtre, dans mon village", témoigne Marek Lisinki, président de la fondation "N'ayez pas Peur". "On a besoin de voir que l'Église change, et pas seulement en apparence. On veut pouvoir assister aux procès canoniques. On veut savoir combien de dossiers remontent jusqu'au pape, et ce que les prêtres condamnés deviennent ensuite. La société croit désormais les victimes, et plus les agresseurs. Nous avons besoin d'actions réelles."

Lisinski

Un pouvoir religieux et politique très liés. Le gouvernement polonais, lui aussi, reste silencieux depuis dix jours. Contacté par Europe 1, le ministère de la Culture n'a pas donné suite. Et ce, alors que le pouvoir politique est très lié au religieux en Pologne. Très influente, l'Église donne souvent des consignes de vote et peut faire ou défaire une élection. Elle est donc choyée, bénéficie de réductions d'impôts, d'aides versées par l'État à hauteur de 38 millions d'euros cette année.

Il n'est donc pas très étonnant que les politiques qui parlent prennent sa défense, souvent en des termes outranciers. Jaroslaw Kaczynski, le chef du parti ultraconservateur au pouvoir (Droit et justice, PiS), a ainsi estimé que "chaque coup porté contre l'Église est un coup porté contre la Pologne". Quant au chef de la Sécurité Nationale, il a dénoncé un "film de propagande", tourné "à la manière dont les nazis faisaient des films sur les juifs" dans les années 1930-1940.