L’énigme Christine de Suède (partie 1)

SAISON 2020 - 2021
  • A
  • A
17:50
Partagez sur :

En 1632, à seulement six ans, la jeune Christine est proclamée reine de Suède. Cette femme libre et érudite a fait parler d’elle dans toute l’Europe. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’Histoire", Jean des Cars raconte le destin mouvementé de la déconcertante Christine de Suède. 

Au XVIIe siècle, le trône de Suède est occupé par une turbulente souveraine. Si Christine de Suède fit de Stockholm une capitale culturelle, ses foucades politiques et religieuses ne manquèrent pas de faire jaser. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars revient sur le parcours de l’audacieuse Christine de Suède.

Christine de Suède n’était pas encore née quand éclate la Guerre de Trente Ans en 1618. Une guerre européenne à la fois religieuse et politique qui a dévasté les États allemands. A l’origine, c’est un conflit purement germanique et spirituel entre les princes protestants et la Maison catholique de Habsbourg, souveraine du Saint-Empire. Elle devient européenne lorsque la Suède et la France s’immiscent dans les affaires impériales pour diminuer la puissance autrichienne. Le conflit s’achève quand les Français et les Suédois, commandés par Turenne et Wrangel écrasent les dernières troupes impériales à Zunar Hausen, près d’Augsbourg. Prague est prise par le Suédois Königsmark. Le 17 mai 1648, l’invasion de la Bohême par les Suédois oblige Vienne à signer la paix le 24 octobre 1648. La jeune reine Christine de Suède, âgée de 22 ans, est la seule femme ayant joué un rôle de premier plan entre les adversaires et signé ces Traités de Westphalie qui ont mis en place une nouvelle organisation de l’Europe Centrale, laquelle ne sera plus bousculée jusqu’à la Révolution française et aux conquêtes de Napoléon. Cette situation consacre l’affaiblissement des Habsbourg, l’émiettement politique de l’Allemagne et le rôle prépondérant désormais joué par la France. Pour Christine de Suède, c’est aussi un grand succès. Son pays obtient la Poméranie occidentale, la grande île de Rügen en mer Baltique, le port de Wismar et les anciens évêchés de Brême et de Bergen. Désormais, grâce à ses nouvelles possessions allemandes, la reine de Suède accède aux Diètes, ces Parlements de l’Empire. Elle peut y siéger ou s’y faire représenter. Mais qui est donc cette souveraine si précoce ?

L’enfance de Christine de Suède

Christine est la fille du plus grand conquérant de l’histoire suédoise, le roi Gustave II Adolphe, et d’une princesse allemande, la belle Marie-Eléonore de Holstein-Gottorp, fille  de l'Électeur de Brandebourg. Le couple, très amoureux, s’adore. La reine suit son époux dans toutes ses campagnes. Christine, qui a été sans doute conçue en Estonie, va naître au palais royal de Stockholm le 8 décembre 1626. Mais on annonce au roi que c’est un fils. Christine explique elle-même l’affaire : "Je naquis coiffée de la tête jusqu’aux genoux, n’ayant que le visage, les bras et les jambes libres. J’étais toute velue. J’avais la voix grave et forte. Tout cela fit croire aux femmes qui me recevaient que j’étais un garçon. Elles remplirent tout le palais d’une fausse joie, qui abusa le roi lui-même pour ces quelques moments."

Vous voulez écouter les autres épisodes de ce podcast ?

>> Retrouvez-les sur notre site Europe1.fr et sur Apple PodcastsGoogle podcasts, Deezer, SpotifyDailymotion et YouTube, ou vos plateformes habituelles d’écoute.

>> Retrouvez ici le mode d'emploi pour écouter tous les podcasts d'Europe 1

 

Mais "le petit être velu", ayant été un peu mieux examiné, il fallut se rendre à l’évidence : malgré la voix grave, la tête énorme, la peau brune et la forte pilosité, c’était une fille ! Le roi ne se formalise pas du tout de l’erreur initiale. Au contraire, il répond à sa sœur déléguée pour lui dire la vérité : "Remercions Dieu ma sœur. J’espère que cette fille me vaudra bien un garçon. Je prie Dieu qu’il me la conserve puisqu’il me l’a donnée". Et il ajoute, en riant : "Elle va  être habile puisqu’elle nous a trompés !". Si son père est enchanté, sa mère l’est moins. Elle est horrifiée par la laideur de sa fille quand elle la découvre après deux jours de fièvre puerpérale. Elle va donc la détester. Elle est vexée, elle si belle, d’avoir enfanté une petite fille aussi horrible. Désormais, ce sont les dames du palais qui s’occuperont d’elle. Son père, en revanche, manifeste pour sa fille un intérêt  que l’on trouve rarement à cette époque à l’égard d’une si petite fille. Il la traite comme un fils l’emmenant souvent dans les camps auprès de ses soldats, lui apprenant très tôt le maniement des armes comme on l’avait fait pour lui-même. Christine a une immense admiration pour son père. De plus, elle l’adore. A l’automne 1632, le monarque conduit son armée au cœur de ce qu’on appelle aujourd’hui l’Allemagne.

Son énergie est telle qu’on l’a surnommé "le lion du nord". Mais au matin du 6 novembre 1632, en plein brouillard, ce roi, qui s’était tant battu pour conquérir des territoires et affirmer sa foi protestante, est tué lors de la bataille de Lützen, en Saxe. Christine n’a pas encore six ans lorsqu’elle est proclamée reine. Avant son départ, le roi avait fait jurer à l’Assemblée des nobles que sa fille serait reconnue comme souveraine s’il ne revenait pas.

L’éducation de la jeune reine de Suède

Bien sûr, elle est triste mais elle ajoute quand même : "On me fit prendre le deuil avec toute la Cour et la ville, j’étais si enfant que je ne connaissais ni mon malheur ni ma fortune… mais je me souviens pourtant que j’étais ravie de voir ces gens à mes pieds, me baiser la main."

C’est un tempérament qui se réveille. Cette petite reine de 6 ans  aura une chance : l’homme qui dirige le pays en son nom, le chancelier Axel Oxenstierna, est un personnage  remarquable. C’est un aristocrate fortuné issu d’une des plus anciennes familles suédoises. Il sera l’un des plus grands hommes politiques de l’histoire de la Suède, doté de nerfs d’acier avec le calme flegmatique d’une âme sûre d’elle-même.  Un vrai génie diplomatique. C’est lui qui est chargé de l’éducation de la jeune reine. Or, Christine fait preuve d’une stupéfiante curiosité intellectuelle. Elle travaille volontiers douze heures par jour, par plaisir. A dix ans, elle reçoit les lettres créances de l’ambassadeur du roi de France Louis XIII. Elle lui répond en latin. A 14 ans, elle apprend l’astronomie et l’alchimie. A 15 ans, l’adolescente maîtrise plusieurs langues dont l’hébreu. Un an plus tard, elle perfectionne son latin pour pouvoir lire les Saintes Ecritures dans les textes. Mais elle excelle aussi en escrime, elle monte à cheval parfaitement et s’impose de longues courses en traîneau sur les étangs et les lacs gelés. En 1643, âgée de 17 ans, elle siège au Conseil du Royaume. Elle stupéfie les anciens compagnons de son père par ses remarques et sa connaissance des affaires publiques. Aussi férue de théologie que de botanique, elle parle désormais douze langues ! Cinq ans plus tard, bien que n’étant pas encore couronnée, elle signera les traités de Westphalie, remarquablement négociés pour elle par son chancelier Oxenstierna, comme je vous l’ai raconté au début de ce récit.

Le 20 octobre 1650, elle a 18 ans. Elle est enfin couronnée. Son cousin Charles-Gustave l’aide à descendre de son carrosse, lui fait monter les degrés de la cathédrale et l’installe sur son trône doré, placé en face de l’autel. A genoux, un officier du palais lit le serment des rois de Suède, que répète ensuite Christine d’une voix émue. Elle s’agenouille à son tour. L’archevêque s’avance alors avec une ampoule d’huile consacrée et lui oint le front. Puis, il pose sur sa tête la lourde couronne d’or de  la dynastie Vasa. C’est avec cette couronne que, bien plus tard, Christine se fera enterrer. Enfin, quatre grands dignitaires lui remettent les insignes du pouvoir : le sceptre, le globe, l’épée et la clé. Un héraut d’armes sort alors de la cathédrale et annonce au peuple : "Notre très puissante Reine Christine est couronnée. Vive la Reine !"

Une reine singulière, qui ne veut pas se marier

En fait, elle voudrait être "roi de Suède". C’est elle-même qui révèle, dans son autobiographie, le problème de son appartenance sexuelle : "Il faut, ici, Seigneur, que je vous fasse un remerciement contraire à celui de ce grand homme qui, jadis, Vous remercia de l’avoir fait naître homme et non pas femme. Car moi, Seigneur, je Vous rends grâce de m’avoir fait naître fille, d’autant plus que Vous m’avez fait la grâce de n’avoir fait passer aucune faiblesse de mon sexe jusque dans mon âme, que Vous avez rendue, par Votre grâce, toute virile, aussi bien que le reste de mon corps."

Ainsi, Dieu l’a dotée non seulement d’une âme virile mais d’un corps qui l’est tout autant. Il est vrai que tous ceux qui l’ont rencontrée ont été frappés par son apparence plutôt masculine. Des dizaines de témoignages nous rapportent qu’elle avait plus l’air d’un homme que d’une femme. Comme elle s’adonnait aux exercices physiques et aux divertissements typiquement masculins, elle apparaissait souvent comme un homme, portant des bottes et avait une coiffure étrange, les cheveux en brosse ! Elle a une épaule plus haute que l’autre, paraît légèrement bossue. Elle ne s’intéresse ni à son habillement ni à sa parure mais dissimule sa malformation par des accoutrements excentriques et refuse les chaussures à talons. Ses vêtements sont souvent tachés d’encre car elle ne cesse d’écrire. Elle rejette toute féminité et très tôt, elle refuse énergiquement de se marier. Il semble que son père Gustave Adolphe ait toujours souhaité que sa fille reste célibataire et qu’il ait laissé des instructions dans ce sens. Certes, son chancelier Oxenstierna a toujours redouté  de voir la jeune fille se marier surtout avec un prince étranger. Mais la répugnance de Christine va bien au-delà des considérations politiques. Dans son journal, elle note : "Il faut plus de courage pour le mariage que pour la guerre." 

On s’interroge toujours : la reine est sans doute une femme mais souffrant d’un dérèglement hormonal qui la rend plus masculine que féminine. Elle aura dans sa vie des hommes mais aussi des femmes. Elle-même dira : "J’ai une aversion et une antipathie invincible pour tout ce que font et disent les femmes. Irascible, fière et railleuse, je ne fais grâce à personne. Je suis incrédule, fort peu dévote et mon tempérament ardent et impétueux m’a donné moins de penchant pour l’amour que pour l’ambition. Cependant, j’ai toujours résisté, mais uniquement par fierté et pour ne me soumettre à personne."

Désormais, la reine va vouloir ouvrir son pays aux influences étrangères pour faire de Stockholm un centre de rayonnement intellectuel, scientifique et artistique, ce que certain vont appeler une "Nouvelle Athènes".

Stockholm, une nouvelle capitale de la culture

C’est par l’ambassadeur de France à Stockholm que le philosophe René Descartes a entendu, pour la première fois, louer une souveraine de Suède qui connaissait les philosophes grecs et latins mieux que personne. Il va lui envoyer ses "Méditations". La lecture de Descartes se révélant difficile, la reine Christine lui propose alors de venir la lui expliquer de vive voix. Miracle ! Descartes accepte avec enthousiasme. Venant de La Haye, il arrive à Stockholm en décembre 1649. Il fait froid. La première leçon a lieu le 18 décembre, à 5 heures du matin, dans la bibliothèque glaciale de la reine. Pour parvenir au palais, le maître, un homme vieillissant et malade, doit traverser un lacis de ruelles verglacées. A peine arrivé, Christine l’accable de questions impatientes. Il n’y eut pas plus de quatre leçons. Descartes ne se sent pas dans son élément, il a l’impression que sa pensée se gèle. Le 1er février 1650, après qu’il ait discuté avec la reine d’un projet d’Académie suédoise sur le modèle de l’Académie française que Richelieu vient de fonder, il rentre très las à l’ambassade. Il est pris de violents frissons et d’une forte fièvre. Une congestion pulmonaire va l’emporter le 11 février. La reine affirme qu’elle a pleuré plusieurs heures en apprenant la mort de son illustre maître. Malgré l’opposition de l'Eglise luthérienne, elle souhaite inhumer solennellement Descartes auprès du roi son père, dans la cathédrale de Stockholm. Elle prévoyait un mausolée splendide en marbre noir et blanc avec la statue du philosophe méditant, debout et drapé d’une toge à l’antique. Mais l’ambassade de France veille : elle a reçu les dernières volontés du disparu, il souhaitait que sa dépouille soit ramenée à Paris. Cela ne sera fait qu’en 1667, seize ans plus tard !

Malgré le peu de temps que Descartes a passé en Suède, sa philosophie y a pris une place importante auprès des jeunes intellectuels qui combattaient la vieille idéologie scholastique. Il n’est pas certain que la reine ait apprécié tant que cela ses leçons, mais il l’a poussé à s’interroger sur elle-même. Elle veut faire venir de l’Europe entière des savants, des érudits, des philosophes et des poètes. Le poète Scarron va lui dédier la plupart de ses œuvres et Pascal lui expédiera un exemplaire de sa machine à calculer. 

Les ambitions de la souveraine ne sont pas seulement intellectuelles. Elle va embellir Stockholm par des bâtisses de style classique, l’Hôtel de Ville, la Maison de la Noblesse et surtout le Palais Royal où elle garde ses collections. Elle fait venir des artistes comme le peintre anglais Cooper et le Français Nanteuil. Le peintre Sébastien Bourdon fera, en trois ans, les portraits de toute la Cour et surtout de la reine Christine qu’il représente en Minerve casquée et réussit à embellir ! 

Mais surtout et bien avant Catherine II de Russie, elle va faire des achats à travers toute l’Europe grâce à ses agents. Elle acquiert ainsi la bibliothèque du juriste hollandais Grotius, qui était entreposée à Paris ; elle achète  aux républicains anglais les collections de peintures de son cousin le malheureux roi Charles 1er d’Angleterre et aux frondeurs une partie de la bibliothèque de Mazarin. Elle constitue alors des collections considérables grâce à deux bibliothécaires qui feront des voyages à l’étranger pour acquérir manuscrits et livres précieux. Grâce à l’entrée du Suédois Königsmark dans Prague et la prise du château, le Hradschin, elle va pouvoir faire main basse sur les trésors accumulés pendant près de trente ans par l’empereur Rodolphe II de Habsbourg : bijoux, pierres précieuses, tableaux, marbres et bronzes antiques, instruments de musique et armures. Les collections royales de Suède sont alors incomparables. En 1658, on compte onze Corrèges, deux Raphaël, douze Rubens, des œuvres du Titien, de Mantegna, de Michel-Ange, Léonard de Vinci, Brueghel l’Ancien et Bellini.

Une abdication et une conversion inattendues

Depuis son sacre, la reine Christine est perturbée. D’après un jésuite portugais, Antonio Macedo, qui s’était glissé clandestinement parmi les membres de l’ambassade du Portugal puisque les jésuites étaient interdits en Suède, la Reine est leur alliée car elle juge le luthéranisme froid et conventionnel et elle pense que le protestantisme est incompatible avec les progrès de l’esprit. Le catholicisme la séduit, et elle rêve de se rendre au Vatican et de connaître le pape. Elle a déjà réglé la question de sa succession en choisissant pour héritier son cousin Charles-Gustave. Elle se sent donc libre d’abdiquer et de se convertir au christianisme. 

Le 7 août 1651, elle annonce au Sénat sa double décision. Les ministres et la noblesse, consternés, supplient leur fantasque souveraine de réfléchir encore. Après un automne agité, elle déclare, le 18 novembre 1651, qu’elle restera sur le trône à condition qu’on ne lui parle plus de mariage. A Rome, la nouvelle de la possible conversion de la reine de Suède fait grand bruit. Christine hésite, elle prend son temps. Il faudra encore attendre près de trois ans pour que la souveraine fasse part de sa décision, cette-fois irrévocable, d’abdiquer, invoquant des raisons "que Dieu seul connaissait". Elle annonce aussi sa conversion au catholicisme et sa demande d’asile auprès du Pape à Rome. 

Le 1er juin, après avoir donné une fête magnifique au château d’Uppsala, la reine Christine signe son acte d’abdication. Elle conserve sa condition royale et ses immenses domaines à condition de ne jamais nuire à la Suède. Le 6 juin, à 7 heures du matin, elle fait son entrée au Sénat en tenue d’apparat, manteau doublé d’hermine, couronne de perles et globe d’or dans la main. Elle écoute son successeur prêter serment puis elle se dépouille des insignes de la royauté et se présente en simple tunique blanche pour le conduire jusqu’au trône. L’ex-reine Christine va désormais changer de vie.

 

 Ressources bibliographiques : 

Bernard Quillet, Christine de Suède (Fayard, 2003)

Verena von der Heyden-Rynsch, Christine de Suède, la souveraine énigmatique (Gallimard, 2001, traduit de l’allemand par Philippe Giraudon)

Jean des Cars, La saga des reines (Perrin, 2012)

 

 

 

"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière
Diffusion et édition : Clémence Olivier et Salomé Journo 
Graphisme : Karelle Villais

Les émissions précédentes