Le Liban, une mosaïque inextricable (partie 1)

SAISON 2020 - 2021
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Il y a deux mois, le port de Beyrouth était le théâtre d'explosions terrifiantes qui ont fait au moins 200 victimes, d’innombrables blessés et ravagé 85 000 habitations, bureaux, usines et commerces. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'Histoire", Jean des Cars vous raconte les origines du Liban, depuis la Phénicie jusqu'au mandat français établi en septembre 1920. 

La proclamation de l'Etat du Grand Liban par le général Gouraud remonte au 1er septembre 1920, il y a à peine plus de cent ans. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars vous raconte le long parcours vers l'indépendance de ce pays au passé très ancien et à l'équilibre fragile. 

Dans l’Antiquité, le Liban, pays du Proche-Orient tourné vers la mer, s’appelait la Phénicie. Ses habitants étaient de très habiles commerçants et aussi des marins, fondateurs de grands ports comme celui de Tyr. Les Phéniciens étaient des intermédiaires dans les relations avec la Mésopotamie, l'Egypte, les Grecs, les Perses. 

Après la colonisation romaine au 1er siècle avant notre ère, la conquête arabe, au VIIe siècle, provoque un ralentissement du commerce méditerranéen. C’est alors que la population, délaissant les rivages, s’installe dans la montagne, les monts Liban, une région qui, jusque-là, n’avait pas joué un rôle particulier. 

Plusieurs communautés religieuses, chassées de Syrie, s’y regroupent et coexistent. C’est, notamment, le cas des Maronites, une branche du Christianisme, qui va jouer un rôle essentiel dans la région et apporter une aide active aux Croisés. 

Entre la fin du XIIIème et le début du XVIe siècle, les Maronites subissent des persécutions de la part des Mamelouks égyptiens, qui étaient les vrais maîtres du pays. Le cèdre est l’arbre le plus répandu et on parlera longtemps du Liban comme étant "le pays du cèdre", aujourd’hui encore l’emblème national.

En 1516, le Liban est englobé dans l’Empire Ottoman, mais l’administration turque ne s’exerce réellement que dans les ports et les villes côtières. Diverses dynasties se succèdent au nom du sultan. Le port de Beyrouth étend son influence économique dans le bassin de la Méditerranée orientale. 

A la fin du XVIIIe siècle, plusieurs émirs locaux administrent avec habileté le pays. Ses frontières sont incertaines et la diversité des communautés spirituelles a pour corollaire que le Liban sera toujours sensible aux influences extérieures.

1840 : L’Europe exige un Liban autonome 

En mars 1799, le général Bonaparte, porté par le succès de sa campagne d’Egypte, juge que la forteresse de Saint-Jean d’Acre, "la clé de la Palestine", avec ses défenses vétustes, ne lui résistera pas longtemps. Il se trompe. La ferme détermination du gouverneur Djezzar Pacha, un Bosniaque, soutenu par la flottille anglaise de l'Amiral Sidney Smith, l’oblige à battre en retraite. 

Le 20 mai, l’armée de Bonaparte se replie sur Jaffa, traînant une troupe de blessés et de pestiférés. Une partie du rêve oriental de Napoléon s’est effondrée et il a perdu plus de 1 000 hommes.

Dans les années 1830, la population est excédée par le coût des aventures militaires de l’émir Bachir Chihab et les exactions de l’administration égyptienne. Les communautés, soutenues par les puissances européennes, obtiennent la déposition de l’émir en 1840. Il est exilé.  

Les puissances européennes favorisent le développement des communautés musulmanes (chiites et druzes notamment) et chrétiennes (en particulier les maronites et les melkites). Elles  seront regroupées en deux districts montagnards, l’un au nord, l’autre au sud. 

Sous le Second Empire français, des druzes ayant massacré des maronites, Napoléon III envoie un corps expéditionnaire au Liban, d’août 1860 à 1861. En 1864, une commission internationale impose au gouvernement ottoman l’autonomie du Mont-Liban, par un protocole diplomatique établi par les grandes puissances européennes.  

Selon cet accord, appelé "Règlement organique", le gouverneur doit être un chrétien non libanais mais sujet du sultan. Il est assisté d’un Conseil où toutes les communautés sont représentées. Hélas, rapidement, les relations s’enveniment entre les Maronites et les Druzes, ces derniers cherchant à retrouver leur suprématie.

A cette époque, la région côtière connaît un nouvel essor commercial. Beyrouth, qui avait perdu son importance, redevient, en 1900, l’un des principaux ports du Levant. C’est aussi une place financière internationale et un centre intellectuel et culturel, avec des collèges fondés par des jésuites français et des protestants américains.

1918 : Le Liban sous mandat français

En octobre 1914, l’Empire ottoman entre en guerre aux côtés de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. Les Turcs dénoncent les protocoles qui garantissent l’autonomie du Liban : ils décident d’occuper militairement son territoire.  

Djemal Pacha, le commandant turc qui dirige les opérations, oblige le dernier gouverneur à démissionner. Il fait juger par un conseil de guerre nombre d’avocats et de politiciens. Pire : il organise la famine pour terroriser la population. Les comités d’exilés libanais réfugiés à l’étranger protestent contre ces violences, en vain. Mais l'Europe en guerre ne peut - ou ne veut - visiblement rien faire pour assurer le respect des conventions dont elle est pourtant garante.

En septembre 1918, les troupes britanniques et françaises, accueillies en libératrices, chassent les Turcs vaincus et l’Empire ottoman est démantelé. Les vainqueurs apportent une formule de droit international qui s’appelle le mandat. Inspiré des usages pontificaux à la fin du XVème siècle, le mandat est un contrat unilatéral qui confie à un Etat le soin d’en assister ou d’en administrer un autre. 

La procédure est ancienne et rare mais les Alliés veulent y voir une nouveauté formelle au nom de l’idéal fraternel, ce qui est faux : déjà, en 1878, le Congrès de Berlin avait accordé à l’Autriche-Hongrie de François-Joseph un mandat pour gérer la province turque de Bosnie-Herzégovine et il l’avait annexée en 1906.

Dans cet après Première Guerre mondiale, c’est le président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, qui en prend l’initiative. Le mandat nie la colonisation, proclame le droit des peuples à l’indépendance et ne donne à la puissance mandataire qu’un rôle de conseiller, afin de préparer l’indépendance. A Paris, lors de la Conférence de la paix, la délégation libanaise, dirigée par le patriarche maronite Elias Hoyek, déclare, le 25 octobre 1919 : "Le principe du mandat étant posé par le Traité de Versailles du 28 juin 1919 et sans que cela aliène les droits du Liban à la souveraineté, nous sollicitons la remise du Mandat au gouvernement de la République française."

C’est par cette tutelle que l’existence du Liban tel que nous le connaissons est reconnue en septembre 1920. 

De son côté, l’avocat lorrain Raymond Poincaré, ancien Président de la République et bientôt Président du Conseil, écrit, dans la Revue des Deux Mondes du 1er janvier 1921 : "Nous ne sommes dans le Levant ni pour y annexer des territoires, ni pour y installer notre Protectorat. Nous y sommes en vertu d’un mandat que nous avons reçu de la Société des Nations en application du Traité de Versailles."

Raymond Poincaré insiste sur le fait que la France a aussi un mandat sur la Syrie et, dit-il "que ces Etats doivent rester indépendants". Remarquons, une fois de plus, que le Liban et la Syrie sont imbriqués dans le même destin, ce qui explique, à défaut de les justifier, de nombreux évènements ultérieurs. 

Comme tous les traités de paix signés à l’époque dans l’euphorie de l’après-guerre, l’application de cette formule exceptionnelle s’avère vite une illusion. En vérité, les négociateurs de Versailles et des traités connexes, n’étaient que des rêveurs, ignorant ou méprisant les réalités historiques, géographiques, ethniques et religieuses.  

Dès le début, les Libanais se posent une question : quand et dans quelles conditions le mandat prendra-t-il fin ? 

L’article 50 de la Constitution libanaise de l’époque oblige la France à maintenir l’indépendance du Liban mais elle y introduit de graves entorses : c’est la France qui gère les services d’intérêt commun au Liban et en Syrie, tels que les Postes, les Douanes, les Téléphones, les Chemins de Fer, les Ports, l'Électricité mais aussi des questions intérieures comme la Presse et la Sûreté générale. 

Autrement dit, et comme on pouvait le prévoir, si le Liban est indépendant, il est sous étroite surveillance française. Des programmes d’enseignement sont mis au point et des lois civiles, foncières et électorales sont élaborées. Malgré cette situation, la culture et la langue françaises sont très appréciées. Une monnaie, la Livre Syro-Libanaise, est mise en circulation.

Pour contrer la révolte des Druzes au début des années 20, la France promulgue, en 1926, une Constitution de la République. Celle-ci instaure une particularité : le président doit être un chrétien maronite, le chef du gouvernement un musulman sunnite et le président de la Chambre des députés un musulman chiite. Dans chaque ministère, il y a un conseiller français. La majorité des Libanais, quelle que soit leur origine, parlent français et sont attachés aux valeurs de l’hexagone.

En 1924, le Liban est très à la mode en France grâce au livre du romancier français Pierre Benoît "La Châtelaine du Liban". Depuis son premier roman, "Koenigsmark", publié en 1918,  suivi de "L’Atlantide" (1919), Pierre Benoit est un auteur très lu, très fécond. Il mélange adroitement le mystère et "l’exotisme". 

"La Châtelaine du Liban" met ce pays à la mode, avec une intrigue passionnante dans un décor dépaysant car Pierre Benoît est un maître de ce type de récit : Un jeune capitaine découvre le Beyrouth enchanteur des années vingt. Il se fiance à la fille d’un de ses supérieurs, exerce des responsabilités au Deuxième Bureau, c’est à dire les services de renseignements militaires. Il rencontre une mystérieuse comtesse russe…  

Ainsi, tout le Liban de l’époque des débuts du mandat français est décrit avec une remarquable documentation : la somptueuse vie d’une société cosmopolite, les intrigues obscures, les espions britanniques, les femmes du monde, les forteresses construites au temps des Croisades par les Chevaliers Francs, les rivalités entre les Druses et les Maronites et, surtout, le jeu diplomatique du XXème siècle dans un pays à l’histoire très ancienne, sur laquelle Pierre Benoît est parfaitement documenté.

Maxime Weygand, Haut-Commissaire mythique 

Lorsque le haut commissaire en place, le général Gouraud, souhaite quitter son poste, le nouveau représentant français, nommé par Raymond Poincaré, est un homme de petite taille mais un grand soldat. Intime du maréchal Foch, vainqueur des Soviétiques en Pologne, ami des Britanniques, populaire et diplomate, encombré d’une naissance mystérieuse, il a rejoint Beyrouth d’urgence en avril 1923. 

Ce catholique, vite considéré comme un administrateur remarquable, déplore l’influence des puissances financières locales, héritières d’une tradition multiséculaire. A son épouse, il écrit, le 18 août 1923 : "L’or a ici son action corruptrice et dissolvante, et nos chers Alliés cherchent à nous dégoûter de la Syrie. Il n’y a pas de machination où on ne les retrouve. Il est difficile d’être plus galants comme hommes et plus retors comme politiciens."

Weygand, qui commande 20 000 hommes, met le pays en valeur, ne s’occupe pas de politique, fait régner la justice et ramène la confiance, base de la prospérité. Même les fonctionnaires du Quai d’Orsay, souvent moqueurs envers les militaires, admirent son habileté. L’homme surprend, on l’apprécie.

Quand à Paris, en 1924, Edouard Herriot, radical-socialiste et le Cartel des Gauches, sont au gouvernement, on félicite le Haut-Commissaire parce que, grâce à lui, on n’entend plus parler de la Syrie. Mais l’opposition idéologique entre le cabinet et Weygand est trop forte : il sait alors qu’on va le rappeler. La nouvelle est annoncée le 11 mai 1924 ; elle fait l’effet d’une bombe. Les Libanais sont catastrophés. Même les nationalistes musulmans de Damas s’étonnent que la France ne conserve pas un homme qui sait se faire respecter, y compris de ses adversaires…  

 

Références bibliographiques :

David Hirst, Une histoire du Liban (Perrin 2011, réédition 2016)

Xavier Baron, Histoire du Liban, des origines à nos jours (TALLANDIER, 2017, réédition 2019)

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production  : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière
Diffusion et édition : Clémence Olivier
Graphisme : Karelle Villais

 

 

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