Gustave Flaubert, le géant qui réinvente le roman (partie 2)

SAISON 2020 - 2021
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Après le succès de "Madame Bovary", Gustave Flaubert se lance dans l’écriture de "Salammbô". Pour être au plus près de son sujet, il part à Carthage… Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au Cœur de l’Histoire", Jean des Cars poursuit son récit sur le parcours littéraire de Gustave Flaubert. 

"Salammbô" est publié en 1862. Le succès sera aussi grand que pour "Madame Bovary". Plus tard, il fait revivre le temps de sa jeunesse, les espoirs et les déceptions de sa génération en écrivant "L’Education Sentimentale". Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au Cœur de l’Histoire", Jean des Cars continue de raconter la vie de Gustave Flaubert à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.

Comme tous les romans de Flaubert, "Salammbô" est le résultat d’une lente élaboration. L’idée lui en était peut-être venue lors de son voyage en Orient mais peut-être aussi d’une conversation avec Théophile Gautier. Le thème de son livre est une révolte de mercenaires à Carthage, au temps d’Hamilcar lors de la première Guerre Punique. 

Dès 1857, Flaubert entreprend d’immenses lectures mais il sent bien que cela ne lui suffit pas. Pour que le récit sonne juste, il faut qu’il se rende à Carthage. Il y fait un bref séjour d’avril à juin 1858. Il réalise alors que tout ce qu’il a déjà écrit est mauvais. Il découvre l’ancienne Carthage, les ports puniques et le temple de Tanit. 

Désormais sûr de lui, le romancier rentre à Croisset et se met au travail. Il va vivre complètement enfermé avec son manuscrit, dormant peu, arrivant péniblement à écrire dix pages en dix-huit jours. Ses manuscrits nous montrent qu’il a raturé jusqu’à quatorze fois le même passage ! Parfois, il s’interrompt pour reprendre sa documentation. Il est au bord d’abandonner le projet. Il dit alors : "Carthage me fera crever de rage" !

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Il achève le livre en 1861 et il en donne lecture aux Goncourt. Flaubert ressuscite Carthage grâce à une héroïne inventée, Salammbô ! On sait combien la première phrase d’un livre est importante. Pour "Salammbô", Flaubert se surpasse : "C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar". 

Le roman s’ouvre sur un festin donné par Hamilcar à ses mercenaires pour célébrer l’anniversaire d’une victoire remportée en Sicile. On est au IIème siècle avant Jésus-Christ, lors de la première Guerre Punique. C’est l’historien grec Polybe, témoin de cette période, qui lui fournit la base historique de son roman. 

Si les jardins d’Hamilcar sont enchanteurs et le festin somptueux, c’est aussi pour faire oublier aux mercenaires qu’ils n’ont pas été payés. C’est ce soir-là que Mâtho, un jeune chef numide, aperçoit Salammbô pour la première fois. C’est la fille d’Hamilcar, le chef des  Carthaginois. Hamilcar a eu quatre filles avant la naissance d’un fils, Hannibal, qui est encore un petit garçon. 

Salammbô est étrangement belle avec ses longs cheveux noirs et ses bras nus parés de diamants. C’est une prêtresse de Tanit, ses chevilles sont enserrées dans des bracelets d’or, reliés par une courte chaînette pour régler son pas et surtout pour garantir sa virginité. Elle parle aux soldats, s’exprimant dans la langue de chacun. 

Arrivée près de Mâtho, elle lui verse du vin et boit avec lui. Philtre d’amour ? Dès ce moment, Mâtho se consume d’amour et elle ne cesse de penser à lui, tout en refusant de l’admettre, en croyant qu’elle le hait. La tragédie se noue à cet instant car Narr’Havas, un autre chef numide, fou de jalousie, cloue à la table le bras de Mâtho avec une sagaie. Il s’ensuit un désordre indescriptible et Hamilcar fait chasser les mercenaires de Carthage. Ces mercenaires sont en fâcheuse posture et toujours sans solde. 

Pour déstabiliser les Carthaginois, Mâtho, accompagné de son âme damnée, le Grec Spendius, se glisse une nuit dans Carthage jusqu’au temple de Tanit et vole le voile sacré de la déesse, le Zaïmph. C’est le talisman des Carthaginois. Lors de son intrusion dans le temple, Mâtho revoit Salammbô pour son plus grand tourment. Mais la possession du voile sacré donne la victoire aux mercenaires lorsque Hamilcar les combat avec ses troupes. Il semble qu’avec la perte du voile de la déesse, la chance ait abandonné Carthage. 

C’est alors que sur les conseils du grand prêtre, Salammbô, la vierge prêtresse consacrée à Tanit, décide de se rendre dans le camp ennemi, et plus précisément sous la tente de Mâtho. Il se passe des choses passionnées entre Mâtho et Salammbô dans les plis du voile de Tanit. Fou d’amour, Mâtho restitue le précieux voile à Salammbô, qui le rapporte à Carthage, enroulé autour de sa taille. 

Elle est accueillie comme une héroïne par les Carthaginois. Son père Hamilcar est probablement le seul à avoir vu la chaînette cassée entre les pieds de Salammbô… Il n’est pas dupe de ce qui s’est passé sous la tente de Mâtho. Il fiance aussitôt  sa fille au chef numide Narr’havas qui avait quitté les mercenaires pour rallier Carthage.

Pour que la chance revienne à Carthage en plus du voile de Tanit, les prêtres exigent des sacrifices d’enfants à Moloch pour que la pluie tombe. La ville est en effet privée d’eau car les mercenaires ont coupé l’aqueduc. On allume un feu à l’intérieur de l’immense statue de Moloch, et on jette des enfants dans sa gueule épouvantable. Le fils d’Hamilcar, Hannibal, doit en faire partie. Mais Salammbô parvient à le cacher. Elle le remplace par un petit esclave du même âge. 

Peut être grâce au voile et aux sacrifices d’enfants, Carthage prend le dessus sur les mercenaires piégés par une embuscade dans le défilé de la Hache. L’hallucinante évocation  des hommes qui meurent de soif et de faim dans ce fameux défilé est un morceau de bravoure de Flaubert, tout comme la terrible bataille de Macar qui l’a précédé avec ses combats à dos d’éléphant. Les mercenaires sont exterminés et Mâtho, pris vivant, pour que son supplice serve de distraction aux Carthaginois.

Le jour des noces de Salammbô avec Narr’havas, on installe sur la plus haute terrasse du palais d’Hamilcar trois longues tables où vont s’asseoir les prêtres, les anciens et les riches. Il y en a une quatrième, plus haute, pour Hamilcar, Narr’havas et Salammbô, vénérée comme une déesse. Celle-ci apparaît soudain, traverse lentement la terrasse et s’assied sur un trône taillé dans une carapace de tortue. Flaubert nous la décrit : "Elle avait une coiffure faite avec des plumes de paon étoilées de pierreries, un large manteau, blanc comme la neige, retombait derrière elle, et les coudes au corps, les genoux serrés, avec des cercles de diamants au haut des bras, elle restait toute droite dans une attitude hiératique."

Au même moment, on ouvre la porte du cachot de Mâtho. C’est l’heure de son supplice. Tandis qu’il dévale les escaliers puis remonte vers le palais, la foule le lapide, le lacère, l’écorche. A chaque pas que fait le malheureux Mâtho, Salammbô en fait un autre sur la terrasse. Elle se penche au moment où il arrive. Il n’est plus qu’une masse de chair à vif, seuls ses yeux vivent encore. A  l’instant où il croise le regard de Salammbô, il meurt. Salammbô retourne à son trône pour boire avec Narr’havas, elle prend sa coupe…  

"Mais elle retomba, la tête en arrière, par-dessus le dossier du trône, blême, raidie, les lèvres ouvertes, ses cheveux dénoués pendaient jusqu’à terre. Ainsi mourut la fille d’Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit."

Le livre paraît le 24 novembre 1862. Le succès sera aussi grand que celui de "Madame Bovary".  Deux mille volumes sont vendus en deux jours. Certains lui reprochent des inexactitudes historiques, parlant même de son mépris de l’histoire. Flaubert y répond point par point, d’abord à Sainte-Beuve qui avait donné trois articles sur "Salammbô" puis à un Allemand, conservateur des Antiques au Louvre. Il cite les textes sur lesquels il s’est appuyé, invoque le témoignage des archéologues et expose ses propres expériences sur le site de Carthage. Mais le grand public ne s’y était pas trompé, c’est un véritable engouement : la mode est à Carthage, même la mode féminine. 

L’auteur, infatigable, s’attelle à un autre livre deux ans plus tard. Cette-fois, ce sera beaucoup plus personnel. Il s’appellera "L’Education Sentimentale"

"L’Education Sentimentale"

Gustave Flaubert veut faire revivre le temps de sa jeunesse, les espoirs et les déceptions de la génération qui a participé à la Révolution de 1848. Le cadre historique est reconstitué avec une telle exactitude que George Sand écrira : "Un historien désireux de connaître l’époque qui précéda le Coup d’Etat ne peut négliger l'Éducation Sentimentale."

Mais c’est avant tout l’autobiographie de Flaubert, sa passion pour Madame Schlésinger. Elle est devenue Madame Marie Arnoux. Son époux n’est plus éditeur de musique mais marchand de tableaux. Il y a  aussi la très riche Madame Dambreuse qui pourrait aider le héros du roman, Frédéric Moreau, à réaliser ses ambitions mondaines. 

C’est alors que Mme Arnoux avoue à Frédéric qu’elle l’aime et lui donne rendez-vous rue Tronchet. Elle n’y viendra jamais. Ce n’est que bien plus tard que Frédéric apprendra que si elle n’avait pas été fidèle au rendez-vous, c’est parce qu’elle était auprès de son enfant brusquement atteint du croup. 

Pour se consoler, il devient l’amant de Rosanette, vulgaire, jalouse et provocante. Il s’en lasse, retourne auprès de Mme Dambreuse dont il devient l’amant. Comme elle est devenue veuve, il pourrait l’épouser mais ce serait une insulte à sa douleur et à son amour pour Marie Arnoux. 

Il quitte Paris et regagne sa campagne. Bien des années plus tard, Marie Arnoux viendra lui rendre visite. Ils évoqueront le passé, s’avoueront leur amour. S’arrachant à la griserie de leurs retrouvailles, Marie lui dit qu’elle ne le reverra jamais, lui laissant seulement une mèche de ses cheveux blancs qu’elle a coupée devant lui.

"L’Education Sentimentale" est un  roman d’amour et de passion douloureuse, dominé par la pureté de Marie Arnoux. Il ne rencontrera pas un grand succès à sa parution. Mais plus tard, Théodore de Banville dira que tout le roman contemporain en était sorti.

Les dernières années

La guerre de 1870 et la fin du Second Empire ont retardé la sortie de "La tentation de Saint-Antoine" qui paraît finalement en 1874. Contrairement à ce que lui avait demandé ses amis, Flaubert n’avait pas brûlé son manuscrit. Il l’a simplement repris et réécrit. Ce n’est pas un roman, c’est une sorte de méditation théologique et philosophique. 

En 1875, le mari de sa nièce, est ruiné et menacé de faillite. Avec générosité, Flaubert se dépouille pour tenter de le sauver, en vain d’ailleurs car il sera payé d’ingratitude. Heureusement, l’écrivain a des amis. George Sand lui offre d’acheter Croisset en le lui laissant sa vie durant. Mais il refuse. Sand mourra six mois plus tard. 

Le romancier commence alors à écrire son livre "Bouvard et Pécuchet" qui restera inachevé et ne sera publié qu’en 1881. Entre-temps, en en 1877, il a publié ses "Trois Contes" et écrit une pièce de théâtre "Le candidat" qui est un échec.

Ses dernières lettres  sont celles d’un Flaubert "las jusqu’aux moelles", terrassé par le chagrin et le travail. La mort vient le prendre le 8 mai 1881. Quelque temps auparavant, il avait eu la consolation d’assister au triomphe de son disciple et filleul, Guy de Maupassant, pour "Boule de suif", salué comme un chef d'œuvre. 

Flaubert était considéré, tant par Zola que par Daudet, comme leur maître à tous. Sa correspondance en quatre volumes, publiée entre 1887 et 1893, est une œuvre en soi. Elle embrasse toute la vie de l’auteur, sa famille, ses amis, notamment ses échanges littéraires, artistiques et politiques avec George Sand. C’est Léon Daudet qui résumera : "Le vrai Flaubert, c’est l’épistolier, avec sa familiarité fantaisiste, ses surnoms cocasses, sa variété de ton, ses trouvailles d’expression incessantes, sa verve incomparable."

 

Ressources bibliographiques :

Jean-Yves Tadié, Introduction à la vie littéraire du XIXe siècle (Bordas, 1970, nouvelle édition 1984)

Laffont-Bompiani, Dictionnaire des auteurs (Robert Laffont, 1952)

Laffont-Bompiani, Dictionnaire des œuvres (Robert Laffont, 1954)

Jean des Cars, Eugénie, la dernière Impératrice (Grand Prix de la Fondation Napoléon, Perrin, 2000)

Janine Krait, Mémoires d’une Carthaginoise (Inédit)

"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production : Timothée Magot
Réalisation : Matthieu Blaise  
Diffusion et édition : Clémence Olivier et Salomé Journo 
Graphisme : Karelle Villais

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