Dracula : le monstre qui a inspiré la fiction (partie 2)

SAISON 2020 - 2021
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L'influence de Dracula sur la culture populaire est immense. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'Histoire", Jean des Cars vous raconte comment la figure du vampire démocratisée par le roman de Bram Stoker a inspiré les créateurs, en particulier les cinéastes, à travers les siècles.

Des premiers films muets aux sagas pour adolescents des années 2000, la figure du vampire démocratisée par Bram Stoker est omniprésente dans la culture populaire. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars vous raconte comment Dracula et ses semblables ont infiltré l'imaginaire collectif.

Nous avions laissé Dracula lors de son débarquement en Angleterre, en compagnie de ses cercueils et de terre de Transylvanie (indispensable !). Installé dans sa propriété, le monstre commence par s’attaquer à Lucy, blonde et frivole aristocrate, la meilleure amie de Mina, l’épouse de Jonathan. Elle devient une horrible femme vampire et finit très mal. 

Puis, c’est au tour de Mina d’être envoûtée par le comte. L’épouse fidèle résiste, elle ne succombe pas totalement au charme du vampire. Il l’enlève pour la ramener dans son château. Alors, l’équipe composée de Jonathan, du fidèle médecin Seward, de Morris, ex-flirt de Lucy, et du chasseur de vampire Van Helsing, le poursuit jusqu’au fond des  Carpates. Le Bien triomphe du Mal lors d’une scène terrifiante. Dracula sera transformé en poussière et Mina, libérée de son emprise, retrouve son Jonathan, épuisé mais vivant. Ouf !

Dracula ressuscite au cinéma

Dès ses débuts, le cinéma s’est intéressé aux vampires. Quelques films britanniques muets s’en inspirent, comme "Les vampires de la côte" en 1909, "Le vampire" en 1911, "Les vampires de la nuit" en 1914 ou "Le village vampire" en 1916. Mais ce ne sont que des courts-métrages. 

Le premier grand choc cinématographique provoqué par un vampire est  le "Nosferatu" de Murnau, tourné en Allemagne en 1922. Chef d'œuvre de l'expressionnisme allemand, c’est un piratage, une transposition illégale de Dracula car les héritiers de Bram Stoker refusaient l’adaptation du livre à l’écran. Ce film muet provoque l’effroi des spectateurs. Dès la première scène, la plongée sur un beffroi gothique, on frissonne. Le vampire commence brillamment sa carrière au cinéma. 

La nouvelle incarnation de Dracula, cette fois dans un film parlant de Tod Browning en 1931, sera assurée par l’acteur hongrois Bela Lugosi. Le film est esthétiquement très beau, et très théâtral car il est adapté d’une pièce. Cela convient à Lugosi, un comédien qui a longtemps incarné Dracula sur scène où il prononçait cette phrase libératrice : "Mourir, être réellement mort, cela doit être merveilleux".

Dans les années 1950, la société cinématographique Hammer Films préside aux grandes années de l’épouvante anglaise. Elle rend à Dracula sa dignité, grâce à l’imposante stature et à la réelle séduction de l’acteur Christopher Lee. Ce comédien va interpréter à plusieurs reprises le rôle de Dracula, en habit et cape noire, et dont les canines ne poussent que lorsque c’est absolument nécessaire, le transformant en créature totalement terrifiante ! 

Le metteur en scène Terence Fisher a choisi d’accentuer l’érotisme du personnage, ce que ses prédécesseurs n’avaient pas osé. Christopher Lee parvient à faire oublier Bela Lugosi. Au milieu d’actrices en tenues souvent légères, Dracula s’impose comme un don Juan, sensuel et brutal.  C’est une sorte de monstre mais non dénué de charme. Il incarne aussi l’évolution des mœurs au tournant des années soixante. Depuis "Le cauchemar de Dracula" en 1956 jusqu’à "Dracula prince des ténèbres"  en 1966, Lee construira un Dracula beaucoup plus british que Transylvanien, pour le plus grand plaisir des amateurs d’émotions fortes. 

Mais il faudra attendre 1992 pour un véritable retour aux sources du livre de Bram Stoker, avec le magnifique film de Francis Ford Coppola. C’est d’une fidélité totale au roman, avec un ajout que n’aurait certainement pas désavoué l’auteur. En effet, la première scène du film nous montre l’épouse de Dracula se jetant dans le vide car elle pense que son mari a été tué en combattant les Ottomans. Au désespoir de Vlad l’empaleur qui perd son épouse adorée, s’ajoute celui de ne pouvoir lui offrir des funérailles chrétiennes. Elle s’est suicidée, ce qui est interdit par l’Eglise. C’est sa révolte contre Dieu qui va faire de Dracula un vampire assoiffé de sang, aussi cruel avec ses victimes qu’avec les Ottomans qu’il empalait par milliers…

La deuxième astuce de Coppola est de faire de Nina le double de l’épouse suicidée, son exacte image. Dès lors, Dracula aura pour but de la séduire avant de la vampiriser afin qu’elle soit à ses côtés pour l’éternité : le sous-titre du film est "Love never dies", "l’amour ne meurt jamais". On sait que les vampires ont aussi le pouvoir de modifier leur apparence. Le comte Dracula, qui accueille Jonathan Harker dans son château, est un vieillard étrange, inquiétant, vêtu d’immenses capes qui font penser à des tableaux du peintre Gustav Klimt. Ses ongles sont crochus, sa voix est douce mais implacable. Il est évident que pour séduire Mina, Dracula doit se rajeunir. Il va se transformer en une sorte de dandy fin de siècle, à moustache et petites lunettes rondes bleutées. Cela ne l’empêche pas, lorsqu’il s’attaque la nuit à la belle Lucy, de se muer en une sorte de bête monstrueuse que la garde rapprochée de la jeune femme poursuit à travers le jardin, sans jamais arriver à la rattraper. Le monstre  se déplace à une rapidité incroyable, il semble invulnérable. 

Pourtant, Coppola donne une sorte d’humanité à son Dracula. Sa passion pour Mina est touchante lorsqu’il l’emmène assister à une séance de cinématographe, alors balbutiant, puis dans un restaurant à la mode. La reconstitution du Londres de la fin du XIXe siècle est magistrale, tout com   me l’extraordinaire et fantastique château de Dracula, du pont-levis au grand escalier, des murailles surplombant le fleuve jusqu’à la petite chambre de Jonathan et au cabinet de toilette où, dans une scène particulièrement terrifiante, il reçoit la visite de Dracula pendant qu’il se rase . "Mais au même moment, je m’aperçus que je saignais un peu au menton. Je tournai la tête à demi pour chercher des yeux un morceau de coton. Quand le comte vit mon visage, ses yeux étincelèrent d’une sorte de fureur diabolique et tout à coup, il me saisit à la gorge : "Prenez garde", me dit-il, "prenez garde quand vous vous blessez. Dans ce pays, c’est plus dangereux que vous ne le pensez"… Décrochant le miroir de l’espagnolette, il poursuivit : "Et si vous êtes blessé, c’est à cause de cet objet de malheur ! Il ne fait que flatter la vanité des Hommes. Mieux vaut s’en défaire". Il ouvrit la lourde fenêtre d’un  seul geste de sa terrible main, et jeta le miroir qui alla se briser en mille morceaux sur le pavé de la cour. Puis il sortit de la chambre, sans plus prononcer un mot."

Cette scène, pleine de sous-entendu, est reproduite à l’identique dans le film de Coppola. 

Deux ans plus tard, en 1994, les vampires refont leur apparition avec un film tiré d’un livre, "Entretiens avec un vampire". Les vampires, Brad Pitt et Tom Cruise, sont très séduisants. Le film a un grand s uccès mais il ne s’agit plus du tout de Dracula. Il ne me semble pas qu’il y ait eu d’autres tentatives pour faire revivre Dracula au cinéma. Peut-être la perfection du film de Coppola décourage-t-elle ses potentiels successeurs ? Dracula aurait-il perdu de son aura ? Pas vraiment ! Il est devenu un argument touristique pour quiconque se rend en Roumanie… 

Les touristes sur les pas de Dracula

Déjà sous le régime de Ceausescu, dans les années soixante, les touristes amateurs de vampires venaient visiter le pays où Bram Stoker avait situé son roman. Ils voulaient, évidemment, retrouver les lieux où avait vécu le vrai Vlad l’empaleur. Il faut rappeler qu’à ce  tte époque, la Roumanie est le seul pays du bloc de l’est ouvert aux Occidentaux. Ceausescu fait croire qu’il ne dépend pas de Moscou et qu’il dirige aimablement son pays prospère. La réalité était bien différente mais les touristes n’en savaient rien.  

Mais petit à petit, les autorités voient d’un mauvais œil qu’on installe une confusion entre leur héros national, champion de la lutte contre les Ottomans, et le Dracula assoiffé de sang de Bram Stoker. Le ministère du Tourisme décide alors de détourner les visiteurs des sites où avait vécu le Dracula historique pour en créer de toutes pièces. Ainsi, à Bistrita, on a construit un Hôtel de la Couronne d’Or, ultra-moderne, qui n’avait évidemment rien à voir avec l’auberge médiévale où Stoker faisait dormir son héros. Pour rappel, voilà comment Jonathan la décrit : "Le comte Dracula m’avait indiqué l’Hôtel de la Couronne d’or. Je fus ravi de voir que c’était une très vieille maison car, naturellement, je souhaitais connaître autant que possible les coutumes du pays."

De même, on a construit, au sommet du col de Borgo, là où se situe dans le roman le château de Dracula, un hôtel pompeusement nommé "Château Dracula" qui ne pouvait en aucun cas combler les lecteurs de Bram Stoker ! Cette politique un peu ridicule s’arrête évidemment à la chute du dictateur. 

En 2001, nouvelle catastrophe : le ministère du Tourisme décide de construire un parc à thème consacré à Dracula et aux vampires, à Sighisoara, ville natale de Vlad, en Transylvanie. Or, la ville a été classée au Patrimoine Historique Mondial par l’Unesco. Des boucliers se sont aussitôt levés contre le projet. Le fils de la reine Elizabeth II, le prince Charles lui-même, propriétaire d’une résidence dans cette magnifique région, s’en est mêlé, déclarant au quotidien britannique Guardian "qu’un projet d’aménagement sur une grande échelle serait totalement déplacé à l’intérieur de ce périmètre et en détruirait tout ce qui fait son caractère". Il n’y a donc, heureusement, pas eu de Dracula Park !

Aujourd’hui, il y a toujours des touristes en Roumanie à la recherche des traces de Dracula et ce qu’on leur propose de visiter est tout à fait authentique. Sighisoara, Targoviste avec son palais en ruines et surtout le château de Bran. 

Si ce n’est pas vraiment le château de Dracula, il y est venu à plusieurs reprises. Ce bel édifice médiéval, perché sur une colline au pied des Carpates, a été restauré du temps du roi Ferdinand et de la reine Marie de Roumanie. Celle-ci, petite-fille de la reine Victoria, s’était prise de passion pour l’histoire, les coutumes et les traditions de son pays. C’est elle qui a souhaité la première restauration du château de Bran. Il existe une très belle photo de la souveraine, en costume traditionnel roumain sur les remparts, d’autres en famille, à l’intérieur du château. À nouveau restauré entre-temps, il a été transformé en musée dédié à la légende et à l’histoire de Dracula. 

Mais il n’y a pas qu’en Roumanie que Dracula a encore des adeptes. En Angleterre, dans le Yorkshire, la petite station balnéaire de Whitby a voulu, elle-aussi, célébrer la mémoire du plus célèbre des vampires. On sait que c’est à Whitby que Bram Stoker fait débarquer Dracula et ses cercueils du cargo Déméter. La ville propose une visite guidée sur le thème des vampires, "The Dracula Experience", u n parcours éducatif et historique, ponctué par dix scènes sonorisées avec des effets spéciaux mettant en scène des mannequins et des comédiens. On peut même y admirer la cape portée par Christopher Lee dans le deuxième Dracula. 

Mais pour vivre la vraie "Dracula Experience", mieux vaut sans doute se plonger dans le roman de Bram Stoker, toujours réédité dans le monde entier depuis sa parution, et garanti sans aucun risque de déception !

 

Ressources bibliographiques :

Bram Stoker, Dracula, Traduction de Jacques Finné (Le Livre de Poche, 1979)

Céline du Chéné & Jean Marigny, Dracula, prince des ténèbres (Larousse, 2009)

Dorica Lucaci, Dracula, le mal aimé de l’Histoire (Editions de l’Opportun, 2019)

 

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"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production, diffusion et édition : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière
Graphisme : Karelle Villais

 

 

 

 

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