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SAISON 2019 - 2020

Il y a 150 ans le fondateur du premier parti bolchevique naissait en Russie. Son caractère déterminé, son ascension au pouvoir, sa relation avec Staline… Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars revient sur le parcours et sur la mort de Lénine.

Le 22 avril 1870, en Russie, naissait Lénine. Un nom qui symbolisera, pour les uns, l’idéal de la révolution totale et pour les autres l’horreur d’un régime ayant fait périr cent millions de gens. Mais comment cet homme a-t-il pu forger et installer le communisme dans l’histoire pour soixante-dix ans ? Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars dresse le portrait du fondateur du premier parti bolchevique.   

Nous sommes en Suisse, le 27 mars 1917. Un train quitte la gare de Zurich à 15h10. C’est un convoi très court. L’une des voitures, de couleur verte, comporte huit compartiments, trois de 2ème classe, cinq de 3ème classe. Comme bagages, les voyageurs n’ont que des paquets grossièrement ficelés. À bord, un homme qui a choisi, depuis 1901, le pseudonyme de Lénine. Il est accompagné de sa femme, Nadedja Kroupskaia, qui est aussi sa collaboratrice. 

À ce moment, Lénine est le chef exilé - et sans moyens - d’un petit parti révolutionnaire russe. Sa pensée est fondée sur celle de Marx, mais elle est aussi imprégnée de l’héritage intellectuel russe. Son objectif est de renverser définitivement l’Empire des tsars. Nicolas II vient d’abdiquer, après avoir tenté de sauver son pays englué dans la guerre mondiale depuis près de trois ans. Mais pour rentrer en Russie et y fomenter la révolution, Lénine ne peut agir que clandestinement. Il prend un risque incroyable : il a accepté de coopérer avec l’Empire allemand ! Pour revenir en Russie et pour espérer y jouer un rôle majeur, Lénine a trahi son pays. Il a fait appel à l’ennemi, ce qui lui sera souvent reproché. 

À Berlin, l’état-major du Kaiser a concocté un piège : Lénine traversera l’Allemagne puis la Suède, neutre, sous protection allemande et importera la révolution à Petrograd, le nouveau nom de Saint-Pétersbourg depuis le 1er août 1914. Le chaos entraînera la défaite russe. À Berlin, on en est sûr : grâce à l’Allemagne, le voyage de Lénine infestera la Russie "comme le bacille de la peste" et l’Empire des Romanov sera définitivement balayé ! La guerre civile provoquera l’effondrement russe, bien plus que la guerre mondiale.

À son départ de Zurich, d’autres révolutionnaires exilés russes, qui avaient appris l’incroyable audace de Lénine complice de l’Allemagne, ont traité l’exilé de traître et ses amis de "sales espions allemands !" Au moment du départ de leur train, ils leur ont crié : "Vous voyagez aux frais de l'Allemagne !", ce qui est exact. On ira même jusqu’à dire que Lénine a été payé par Berlin...

Un voyage risqué et inconfortable

Si ce voyage est risqué, il est aussi très inconfortable. Les voyageurs sont au nombre de 29. Les hommes sont séparés des femmes. Lénine est sous la surveillance du député allemand Fritz Platten. Une ligne est tracée à la craie dans le couloir : personne n’a le droit de la franchir, personne ne doit violer le "territoire" de l’autre. Par une fiction diplomatique, cette voiture est considérée comme une partie du territoire russe sauf deux enclaves, les places des deux militaires allemands à chaque extrémité de la voiture. Heureusement, des toilettes sont accessibles à tout le monde. Les punaises, elles, ignorent la répartition des voyageurs, elles sont partout, par centaines, dans ce cloaque ambulant ! 

Contrairement aux compartiments occupés par les officiers du Reich, les portières de ceux occupés par les Russes sont verrouillées et leurs rideaux doivent être baissés pendant le trajet en Allemagne, même de nuit. Cette précaution fera naître une légende fausse. Non, Lénine n’est pas revenu "en wagon plombé" mais dans une voiture dont l’intérieur était occulté de tissus, ce qui n’est pas la même chose. La promiscuité et l’interdiction d’ouvrir les fenêtres provoquent quelques conflits de voisinage. Ainsi, Lénine a horreur du tabac. Avant le départ, le planificateur du bolchevisme avait décidé que les fumeurs s’isoleraient dans les toilettes, selon une tradition universelle. Mais, au bout du couloir, Lénine devra mettre de l’ordre dans les priorités.

Du point de vue ferroviaire, ce voyage à travers l'Allemagne est aussi très compliqué. La voiture et son fourgon empruntent les lignes de quatre compagnies différentes, les transports de troupes sont prioritaires et les locomotives ne sont pas toujours au rendez-vous. Enfin, le mystérieux convoi atteint Berlin. Les organisateurs de ce périple ultra-secret sont soulagés, aucun incident n’a dévoilé ce plan. Puis, le modeste convoi gagne la côte pour prendre un ferry et atteindre la Suède. Ce pays, neutre, accepte le passage de Lénine et de ses idées. A Stockholm, le maire socialiste accueille le groupe en chapeau haut-de-forme et invite le camarade Lénine à un dîner d’honneur. Nadedja regarde son mari dans ses vêtements fripés par près d’une semaine de voyage. Malgré les protestations de Lénine, elle l’entraîne dans un magasin, lui achète un costume neuf puis des chaussures. 

Après avoir traversé la Finlande, dans l’obédience russe mais avec une autonomie qui s’organise, le révolutionnaire est accueilli en héros dans les gares russes. Sur son passage, on chante l'Internationale et La Marseillaise. Toutefois, en montant dans un dernier train russe, Lénine est inquiet : lui et ses camarades n’ont-ils pas été finalement trahis par les Allemands ? Ne vont-ils pas se retrouver en prison sur ordre du gouvernement provisoire russe ? Finalement, ils arrivent à Petrograd, en pleine nuit, à la gare dite de Finlande, le 16 avril 1917. Leur rocambolesque odyssée ferroviaire a duré huit jours. Elle s’achève en triomphe. Elle allait changer la face du monde. Stefan Zweig écrira : "Des millions de projectiles destructeurs ont été tirés pendant la guerre mondiale mais aucun n’a tiré à plus longue distance, aucun n’a joué un rôle plus décisif dans toute l’histoire récente que ce train qui, chargé des révolutionnaires les plus dangereux, les plus déterminés du siècle, quitte la frontière suisse et fonce au-dessus de toute l'Allemagne pour atterrir à Saint-Pétersbourg et y faire éclater l’ordre du temps." Qui est donc le héros de la révolution bolchévique ?

Un révolutionnaire chez les petits bourgeois 

Vladimir Illitch Oulianov, je vous l’ai dit au début de ce récit, est né en 1870 à Simbirsk, sur la Volga, à 705 km au sud-est de Moscou. Son père est inspecteur des écoles et sa mère, Maria, est d’une famille d’origine allemande mais russifiée depuis longtemps. Ce milieu petit bourgeois est bouleversé par l’exécution du fils ainé : Alexandre est pendu en 1887 pour avoir participé à un complot visant à tuer le tsar Alexandre III. Le condamné avait 20 ans. On peut penser que la mort de son frère, dans de telles conditions, à contribué à l’engagement révolutionnaire de son cadet. 

En suivant des études de droit à l’université de Kazan, Vladimir est impliqué, lui aussi, dans une agitation contre le pouvoir impérial. Il est expulsé de l’université. Il gagne la capitale, Saint-Pétersbourg, en 1891, y réussit ses examens tout en étant très actif dans les cercles marxistes. En 1893, il ouvre un cabinet d’avocat et veut défendre le prolétariat qui s’est beaucoup développé dans les centres industriels. En 1895, il fonde l'Union de Luttes pour la Libération de la classe ouvrière. 

En décembre 1895, le révolté Oulianov est arrêté et condamné à trois ans d’exil en Sibérie. C’est pendant cette période qu’il épouse, en 1898, une militante révolutionnaire, Nadejda Kroupskaia. Il explique ainsi son mariage : "J’ai épousé Nadejda Kroupskaia, seule capable de comprendre Marx et de jouer aux échecs".

Le déporté réussit à écrire beaucoup. Il rédige l’un de ses principaux ouvrages Le Développement du capitalisme en Russie. À sa libération de Sibérie, il émigre, volontairement, une première fois. Il séjourne à Londres, à Munich et s’installe à Genève où il crée le premier journal marxiste Iskra ( "L’Étincelle) en 1900.

Lénine développe sa théorie

À l’opposé des autres leaders marxistes, le théoricien est persuadé de l’actualité de la révolution. Il se choisit le pseudonyme de Lénine et publie Que faire ?, en 1902. Il y développe sa première théorie d’un parti communiste et sa tactique révolutionnaire : ce parti sera restreint, centralisé et discipliné, dirigé par des "révolutionnaires professionnels". Contrairement aux perspectives de Marx, il veut l’alliance de la classe ouvrière et des masses paysannes.  En 1903, Lénine participe au IIème Congrès du Parti social-démocrate de Russie, organisé à Londres. Le premier s’était tenu à Bruxelles. Ce Congrès révèle la division entre, d’une part, les "Mencheviks",  modérés et minoritaires d’un côté et la fraction radicale des "Bolcheviks", majoritaires, de l’autre. La rupture sera consommée à Prague, en 1912.

Une première tentative de révolution avait avortée en 1905. Durement réprimée, l’un de ses épisodes est devenu mythique : la mutinerie du cuirassé Potemkine. Lénine considère que c’était "une répétition générale". Après l’échec de la réforme constitutionnelle imposée au tsar Nicolas II par le Premier ministre Stolypine, Lénine fait paraître un journal appelé à un retentissement mondial Pravda (La Vérité). 

Commence alors pour Lénine une seconde période d’émigration volontaire. Il revient à Genève et séjourne à Paris, notamment rue Marie-Rose, dans le 14eme arrondissement. L’appartement, un deux-pièces cuisine au second étage, est exigu et mal chauffé. Il y séjourne avec sa femme, sa belle-mère et, dira la rumeur, à d’autres moments avec sa maîtresse Inès Armand. Quand éclate la Première Guerre mondiale, Lénine ignore le patriotisme. S’il refuse l’Union sacrée des classes, c’est parce qu’il veut transformer la "guerre impérialiste" en "guerre civile". 

Après la déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie, Nicolas II a été acclamé au balcon du Palais d’Hiver par une foule immense. Le peuple s’est effectivement rallié à son souverain pour défendre la terre russe. En fait, après la tentative de révolution en 1905 et le désastre de la guerre perdue contre le Japon, la Russie, notamment grâce au Premier ministre Stolypine, s’était redressée. L’économie était florissante, en partie grâce aux emprunts français et l’illettrisme diminuait. Si les conditions d’existence du prolétariat des grandes villes étaient difficiles, on constatait des tentatives pour les améliorer. Même Lénine, depuis son exil, était découragé par l’essor russe. La guerre est, pour Lénine, une opportunité.

Il pressent que la guerre sera longue et que la Russie ne pourra tenir longtemps. Elle ne pourra empêcher la révolution et l’Etat s’effondrera. Il confirme cette perspective en affirmant, d’une manière surprenante : "Tandis que l’Etat existe, pas de liberté. Quand régnera la liberté, il n’y aura plus de liberté."

Octobre 1917 : Lénine prend enfin le pouvoir 

Dès son arrivée à Petrograd, Lénine s’oppose fermement au gouvernement provisoire et à son Premier ministre Kerenski. La Pravda publie les propositions de Lénine, appelées les "Thèses d’Avril". Il frappe l’opinion avec sa formule : "la paix, la terre et le pain". Il exige de transférer "tout le pouvoir aux Soviets", qui sont des conseils de soldats et d’ouvriers. Il décide que les usines seront aux ouvriers et la terre aux paysans. Lénine est à la fois un brillant dialecticien et un orateur convaincant. Mais le soulèvement bolchevique, qu’il soutient en juillet, est un échec. Kerenski ordonne l’arrestation du révolutionnaire qui doit s’enfuir, à nouveau, en Finlande.

Ce forçat de l’écriture y rédige L’Etat et la Révolution. Dans ce livre, il présente la dictature du prolétariat comme une phase nécessaire destinée à éliminer les anciennes classes dirigeantes. En octobre 1917, malgré des oppositions internes, Lénine fait décider, avec Trotski, la prise du Palais d’Hiver de Petrograd. Le signal est un coup de canon tiré à blanc par le croiseur Aurore. Kerenski, le chef du gouvernement provisoire, réussit à s’enfuir. La révolution des 25 et 26 octobre (7 et 8 novembre selon le calendrier orthodoxe) se propage rapidement. Très habile, Lénine promulgue des décrets lui permettant de gagner la sympathie du peuple. Quatre mesures sont adoptées par le Congrès des Soviets : une paix  avec l'Allemagne, qui sera signée le 3 mars 1918, la remise de la terre aux paysans, le contrôle ouvrier des usines et des entreprises industrielles ainsi que la reconnaissance des droits des nationalités. Habilement, Lénine se fait élire président du Conseil des commissaires du peuple, composé de bolcheviks. Ainsi, il écarte toute opposition...

En janvier 1918, il dissout l'Assemblée Constituante, crée une redoutable police politique, la Tchéka pour mater la guerre civile. Elle deviendra la GPU. Ses victimes seront d’abord les contre-révolutionnaires. Lénine crée aussi l’Armée Rouge et décide, en février 1918, le transfert de la capitale à Moscou. Le splendide Kremlin, résidence moscovite des tsars, va devenir le centre d’un pouvoir opaque, inspirant révérence et terreur.

Lénine domine le Parti Bolchévique qui se nomme désormais le Parti Communiste Russe. Et à l’été 1918, est adoptée la première Constitution de la République Fédérative des Soviets de Russie. Contrairement à ce qu’il prétendra plus tard, c’est bien Lénine, par télégramme de Moscou, qui donnera l’ordre d’exécuter à Ekaterinbourg, l’ex-tsar Nicolas, sa famille et sa suite dans la nuit du 17 au 18 juillet 1918. Il exigera qu’on ne retrouve rien du massacre des Romanov.

Staline reprend le pouvoir

La guerre civile et une socialisation trop poussée font de la Russie un pays exsangue. On relève de graves agitations : des soulèvements de paysans et la mutinerie des marins de Kronstadt, en mars 1921. Ils veulent constituer une Commune. Au mois d’août, Lénine épure le parti, créé la banque d'Etat, confisque les biens de l’Eglise orthodoxe et mène une campagne anti-religieuse contre ce qu’il appelle "l’opium du peuple".

Le 26 mai 1922, Lénine est victime d’une première attaque cérébrale. Il quitte la direction des affaires jusqu’en octobre tandis qu’un conflit l’oppose à Staline. Lénine est soucieux de l’intense bureaucratisation du Parti. Pour y remédier, il décide la NEP, une nouvelle politique économique avec un retour partiel du capitalisme qui permet un léger redressement de la situation.

Le 30 décembre 1922, Staline impose à Lénine la fondation de l’URSS, Union des Républiques Socialistes Soviétiques, ce qui règle problème des nationalités dans l’ancien Empire des Tsars. Frappé par plusieurs attaques d’apoplexie, il demande, le 4 janvier 1923, que Staline soit écarté du pouvoir. Au XIIème Congrès du Parti, il est absent. Il dicte ses derniers articles.Le 21 janvier 1924, Lénine meurt, âgé de 53 ans. On apprendra, beaucoup plus tard, qu’il souffrait aussi de la syphilis. Désormais, le pouvoir est aux mains de Staline.

À l’opposé de son style de vie, dépouillé, le corps de Lénine est embaumé et exposé dans un mausolée construit sur la Place Rouge, sous les murs du Kremlin. Pendant des décennies, les foules soviétiques défileront pour s’y recueillir. Aujourd’hui, Lénine pose encore un problème aux Russes. Son mausolée est fermé. Que doit-on faire de sa dépouille ? En hommage, sa ville natale a changé de nom : Simbirsk est devenu Oulianovsk. La pensée et l’oeuvre de Lénine, théoricien et stratège de la première révolution socialiste, ont donné naissance à un corpus idéologique, le marxisme-léninisme. 

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars 

Cheffe de projet  : Adèle Ponticelli

Réalisation : Guillaume Vasseau

Diffusion et édition : Clémence Olivier

Graphisme : Europe 1 Studio