Jean-Pierre Marielle, dernier seigneur d’un cinéma populaire et gouailleur

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Jean-Pierre Marielle s'est imposé au cinéma à la fin des années 1960.
Jean-Pierre Marielle s'est imposé au cinéma à la fin des années 1960. © Anne-Christine POUJOULAT / AFP
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Disparu mercredi à l’âge de 87 ans, Jean-Pierre Marielle a tourné dans une centaine de films, parmi lesquels de nombreuses comédies aux répliques ciselées, caractéristiques du cinéma des années 1960 et 1970.
PORTRAIT

Incarnation d'une époque où les acteurs se délectaient à jurer et fumer à l'écran, l'acteur Jean-Pierre Marielle, grande figure du cinéma français qu'il aura marqué de sa voix caverneuse, est mort mercredi à l'âge de 87 ans.

Inoubliable interprète de Monsieur de Sainte-Colombe dans Tous les matins du monde (1991), le comédien est décédé des suites d'une longue maladie, a annoncé son épouse Agathe Marielle. Ses obsèques se dérouleront dans la plus stricte intimité.

Un physique de géant… pour des rôles de méchant

"Non. Non. Non. Non. Énorme tristesse", a réagi la Cinémathèque française sur Twitter tandis que le réalisateur Quentin Dupieux (Au poste) a mis en ligne une photo de l'acteur avec la mention "Dieu". "On a toujours l'impression que les acteurs qu'on aime sont immortels", a réagi sur BFMTV Patrice Leconte, qui avait fait tourner les deux inséparables, ainsi que Philippe Noiret, dans Les grands ducs (1996). Une appellation qui sied parfaitement à la personne de Marielle. "Le cinéma français perd son dernier dandy, un immense acteur facétieux, grave, généreux", a souligné l'Adami, qui gère les droits des artistes.

Le comédien avait disparu des écrans depuis quelques années, après avoir joué dans plus d'une centaine de films, sous la direction notamment d'Audiard, Blier, Molinaro, Mocky, Sautet, Tavernier, Miller, et dans d’innombrables pièces et téléfilms. De grande taille, larges épaules, moustache fournie, barbe poivre et sel, regard ironique, narquois, il aimait bien jouer les sales bonhommes, les beaufs bêtes et méchants, cyniques : "pour un acteur, ce n'est pas très intéressant de jouer un type sympa. L'instabilité, le trouble sont beaucoup plus riches."

La gouaille et la finesse

Il "avait cette gouaille imprévisible, ce grain de folie qui transcendent un immense acteur. Sa voix si reconnaissable par son moelleux et la justesse de sa diction nous entraînait aux frontières d'un génie irremplaçable, à la Serrault, à la Piccoli à la... Lui", s'est souvenu l'ancien président du festival de Cannes, Gilles Jacob. Une voix dont "il savait se servir sans que cela ne soit jamais ostentatoire", a souligné Philippe Labro, qui l'avait fait tourner dans Sans mobile apparent dans les années 70.

Né à Paris le 12 avril 1932, ce Bourguignon fils d'un industriel de l'agroalimentaire et d'une mère couturière, qui grandira à Dijon, est aiguillé vers le théâtre par son professeur de lettres. Avec la disparition de Jean-Pierre Marielle, s'éteint l’une des dernières figures de "la bande du conservatoire", formée au début des années 50 par Jean-Paul Belmondo, Claude Rich ou Jean Rochefort, l'"ami de toute une vie", décédé en octobre 2017.

D'abord acteur de théâtre et de boulevard, Jean-Pierre Marielle connaîtra des débuts timides au cinéma avant d'exploser à la fin des années 1960 et d'imposer sa gouaille, autant dans des films comiques que tragiques, d'auteur que grand public. Il se fait remarquer dans Le diable par la queue de Philippe de Broca, La valise de Georges Lautner ou Comment réussir quand on est con et pleurnichard de Michel Audiard. S'ensuit dans les années 70 une intense activité devant les caméras et des répliques fleuries chez Joel Séria (Les galettes de Pont-Aven, Comme la lune) qui font mouche.

"Je ne suis qu'un amateur défrayé"

Parmi ses rôles marquants, figurent Que la Fête commence de Bertrand Tavernier, Dupont Lajoie d'Yves Boisset, mais aussi Coup de Torchon de Tavernier, Tenue de soirée de Blier, Uranus de Claude Berri, La Petite Lili de Claude Miller ou encore Les âmes grises d'Yves Angelo. "La voix, le charisme, les yeux rieurs et le sens du jeu. Toujours juste et inattendu, Jean-Pierre Marielle était un acteur généreux que nous aimions dans chacun de ses rôles, au cinéma comme au théâtre", a souligné le ministre de la Culture Franck Riester.

Modeste, Jean-Pierre Marielle adorait briser le mythe de la vocation du grand acteur : "Je ne suis sensible ni à l'odeur des éponges à maquillage ni à la poussière des coulisses. Je ne suis qu'un amateur défrayé. Je n'ai jamais rien pris au sérieux, je n'ai pas grand-chose à dire et je ne sais pas le dire". Au cours de sa carrière, Jean-Pierre Marielle a été nommé sept fois aux César, notamment pour son rôle dans Tous les matins du monde, que beaucoup considèrent comme le sommet de sa filmographie. Dans ce film d’Alain Corneau, il incarne le compositeur du 17ème siècle Monsieur de Sainte-Colombe, face aux Depardieu père (Gérard) et fils (Guillaume). Loin de toute flamboyance, c'est la corde sensible, tout en émotion retenue mais vibrante, que le comédien fait jouer. "Les César ? J'en ai rien à foutre !", déclarait-il.