Réforme du Code du travail : les syndicats peuvent-ils vraiment peser ?

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Réforme du Code du travail : les syndicats peuvent-ils vraiment peser ?
Emmanuel Macron et le gouvernement consultent actuellement les syndicats.@ Michel Euler / POOL / AFP
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Entre les ordonnances et le temps de négociation réduit, le rôle des syndicats dans la réforme du Code du travail dépend surtout du bon vouloir du gouvernement.

Les consultations sur la très attendue réforme du Code du travail ont repris lundi à Matignon. Le Premier ministre Édouard Philippe a rencontré dans l’après-midi, avec la ministre du Travail Muriel Pénicaud, les représentants de la CGT, de la CFDT, d'U2P, de la CPME et de la CFTC. L’objectif est simple : préparer le terrain pour les ordonnances que le président de la République veut publier au cours de l’été. Ces entretiens sont l’occasion pour les syndicats de faire entendre leur voix. Mais la méthode par ordonnances, le temps de concertation réduit et la séquence politique ne leur laissent pas beaucoup de marge de manœuvre.

Gagner du temps. Pour l’instant, les syndicats font pression sur le timing de la réforme. Après leur rencontre avec Emmanuel Macron la semaine dernière, la plupart des leaders syndicaux ont laissé entendre que le calendrier n’est pas figé dans le marbre. "L'échéance de fin août ou du 1er septembre a l'air plus floue. Le timing me semble plus long que prévu", avait déclaré Philippe Martinez sur le perron de l’Élysée. Initialement prévu pour une application dès cet été, après une concertation sociale "accélérée", le texte devrait finalement entrer en vigueur en septembre.

Je ne crois pas que le Macron ait envie de créer un conflit social
François Hommeril, secrétaire général de la CFE-CGC

Le gouvernement ne souhaite visiblement pas brusquer les syndicats et prend donc le temps de la discussion. "On est vraiment dans une phase constructive entre le Président, le gouvernement et les partenaires sociaux", assure François Hommeril, secrétaire général de la CFE-CGC, interrogé par Europe 1. Les réunions doivent encore se poursuivre dans les semaines à venir. "Cela semble indiquer que l’exécutif cherche le bon espace pour ne pas se mettre à dos les syndicats", explique Jean-Marie Pernot, politologue à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), spécialiste du syndicalisme et des mouvements sociaux.

Ce qui n’empêche pas le gouvernement de mener la concertation à son rythme. Si le Parlement l’autorise à gouverner par ordonnances, il pourra passer outre l’avis des syndicats. "Ce serait peut-être un peu cavalier, qui plus est sur le Code du travail, une construction centenaire. Et puis on ne traite pas les syndicats par-dessus la jambe", juge Jean-Marie Pernot. François Hommeril, de la CFE-GCE, ne veut pas croire à un court-circuitage total des syndicats : "On n’est pas en fin de mandat, je ne crois pas que le Président Macron ait envie de créer un conflit social d’ampleur d’entrée de jeu", pointe le leader syndical.

Un texte "CFDT-compatible" ? Pour ne pas se mettre la rue à dos après seulement cinq mois, Édouard Philippe et Emmanuel Macron auraient donc plutôt intérêt à entendre certaines de ses revendications. "Le plus probable est que le gouvernement parvienne à un compromis avec la CFDT et quelques syndicats réformateurs, ce qui serait suffisant pour adopter la loi en limitant la contestation", avance Jean-Marie Pernot. En parallèle, l’exécutif pourrait tenter de diviser le bloc conservateur. L’unité CGT-FO semble déjà s’effriter, Jean-Claude Mailly se montrant beaucoup moins offensif que Philippe Martinez. Le secrétaire général de FO a ainsi déclaré apprécier le directeur de cabinet de Muriel Pénicaud, pourtant un ancien du Medef.

Les syndicats font leur gymnastique d’échauffement
Jean-Marie Pernot, politologue spécialiste du syndicalisme

Difficile de mobiliser en été. Résultat, le leader de la CGT est le seul à monter au créneau depuis le début de la phase de concertation. Quand le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner, prévient les syndicats qu’ils n’ont "pas le droit de bloquer la France", c’est Philippe Martinez qui lui répond, sèchement : "Un ministre, il dit ce qu'il veut. Les salariés, ils font ce qu'ils veulent". "La CGT veut remuscler le grand corps alangui du syndicat. Disons qu’en ce moment, les syndicats font leur gymnastique d’échauffement", analyse Jean-Marie Pernot.

Reste que l’été n’est guère propice aux mobilisations sociales. "En 1993, la réforme des retraites du gouvernement Balladur, la première du genre, était passée inaperçue en plein mois d’août, également par ordonnances", rappelle le spécialiste du syndicalisme. Pendant la période estivale, les centrales fonctionnent alors en régime allégé. De plus, la séquence politique qui va s’achever en juin a été longue et caractérisée par un désintérêt croissant des Français pour les questions politiques. Au moment de partir en vacances, les salariés ont surtout envie de se changer les idées.

Vers des manifestations à la rentrée ? L’allongement du timing de négociation pourrait toutefois jouer en faveur des syndicats. Philippe Martinez a d’ores et déjà laissé entendre qu’il pourra mobiliser des salariés en masse à la rentrée si nécessaire : "En général quand ils reviennent de vacances les salariés sont en pleine forme". Les syndicats pourront s’inspirer de ce qui a été fait en 2010 contre la réforme des retraites du gouvernement Fillon. Discutée pendant l’été, elle avait donné lieu à de vives contestations début septembre, avant la rentrée officielle des syndicats. "S’il y a encore des points d’achoppement à la rentrée, les grandes centrales peuvent espérer rassembler beaucoup de monde", estime Jean-Marie Pernot.

Quid du soutien de l’opinion publique ? Il n’est pas décisif dans les luttes sociales (une majorité de Français était contre la loi El Khomri) mais peut parfois jouer un rôle déterminant, comme lors de la contestation contre la réforme des retraites de 1995. Avant d’entrer dans le vif du sujet, l’opinion semble cette fois plus divisée. Selon un sondage Elabe, seuls 44% des Français sont favorables à une réforme "en profondeur" du code du travail et 56% des sondés rejettent un plafonnement des indemnités prud'homales en cas de licenciement abusif, ligne rouge pour tous les syndicats. Les autres mesures de la réforme sont en revanche largement approuvées tandis que 50% font confiance à Emmanuel Macron et Édouard Philippe pour proposer une réforme qui "profite autant aux salariés qu'aux employeurs".