Nuit debout : peuvent-ils tenir longtemps ?

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Nuit debout : peuvent-ils tenir longtemps ?
La place de la République à Paris rassemble des centaines de personnes réunis autour du slogan "Nuit Debout", depuis le 31 mars.@ ELLIOTT VERDIER / AFP
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Le mouvement né place de la République en marge de la manifestation contre la loi Travail semble bien s'installer. Jusqu'à quand ? 

Combien de nuits vont-ils tenir debout ? Depuis le 31 mars, plusieurs centaines de personnes occupent tous les soirs la place de la République. Le mouvement, baptisé "Nuit debout" par ses organisateurs, né en marge de la mobilisation contre la loi Travail, semble s'étendre progressivement à toute la France. Place du Bouffay à Nantes, esplanade Charles-de-Gaulles à Rennes, pont de la Guillotière à Lyon… Des centaines de noctambules se réunissent aux quatre coins de l'Hexagone.

>> Va-t-on devoir s'y habituer ? Le mouvement peut-il prendre l'ampleur de celui des "indignés" (Espagne) ou "d'Occupy Wall Street" (Etats-Unis), qui avaient réuni des dizaines de milliers de personnes pendant plusieurs mois, en 2011? Peut-il avoir des conséquences politiques, comme la percée de Podemos en Espagne ? Radiographie d'un mouvement surprenant.

Un mouvement "spontanément pur n'existe pas". Difficile de déterminer pour (ou contre) quoi luttentces noctambules debout. Difficile, donc, de dire si leur combat les fédèrera longtemps. "Lutte des classes", "Rêve générale", "Désobéis aux lois injustes", peut-on lire sur les pancartes. Certains dénoncent "les dérives sécuritaires", "les violences policières". D'autres encore insistent sur le combat pour "le Droit au logement". Quelques-uns demandent encore la fin de la loi Travail. "Le mouvement vient de la contestation contre cette loi. Mais il s'inscrit dans un contexte beaucoup plus vaste : la situation sociale de la France et notamment celle des jeunes", explique à Europe 1 le politologue Gaël Brustier, présent place de la République ce weekend. "C'est d'ailleurs une assemblée extrêmement jeune. Ils luttent contre le décroissement, la montée des inégalités, les diplômes qui ne garantissent plus un avenir…"

A l'origine du mouvement, il y a certaines organisations alternatives, comme l'association Droit devant ou le journal Fakir.  "Un mouvement spontanément pur n'existe pas. Il y a aussi un certain nombre d'intellectuels, des gens qui sont dans des combats sociaux, d'autres qui s'investissent dans les quartiers, dans des mouvements d'éducation populaire. Ils ont des pratiques et des savoirs-faire militants. Mais ils ont attiré de gens très très jeunes, qui n'ont pas de culture militante. Le mouvement a largement dépassé ces organisateurs", poursuit Gaël Brustier. "C'est difficile de dire si cela va perdurer et prendre de l'ampleur. Ce que l'on peut dire, c'est que c'est une surprise que cela se produise, et que cela se reproduise encore !", renchérit Eddy Fougier, spécialiste à l'Iris de l'altermondialisme et des mouvements protestataires. "Il se passe quelque chose. Mardi matin, les équipes municipales ont évacué la place et tout nettoyé. Mais mardi soir, il y avait encore plus de monde ! C'est plus solide que ne pouvait l'imaginer au départ les organisateurs".



"Ils parlent de potagers, il y a bien une idée de durée !"Place de la République, en tout cas, on fait tout pour que le mouvement dure. L'organisation semble bien rodée : il y a des commissions ("action", "communication") qui discutent des suites à donner au mouvement. Puis les décisions sont validées et débattues en Assemblée générale, par tous. Les communications se font par internet, via des applications comme "Telegram". Et il y en a même qui commencent à planter des potagers.

"C'est très classique ! Si l'on regarde dans le rétroviseur, les mouvements des indignés ou 'd'occupy wall street' étaient dans la même logique. En 2003, en marge du G8, les villages alternatifs s'organisaient déjà de la même manière, avec un système de démocratie très direct. Si l'on ne peut pas présager de l'ampleur du mouvement en regardant son organisation, ils sont tout de même en train de planter des potagers, de pratiquer des échanges de marchandise avec des prix libre. Il y a donc bien là une idée de durée. Dans les 'Zad' (les "zones à défendre, comme à Notre Dame des Landes par exemple), avant de s'installer durablement, les militants parlent avant tout de logement et de nourriture. Là, il y a déjà la nourriture", décrypte Eddy Fougier.

"En quelques jours, s'est mise en place une occupation 24h/24 de la place de la République, avec des jeunes, des animateurs. En off, ceux-ci disent que le mouvement est déjà réussi. S'installer, créer une communauté… Pour eux, c'est déjà beaucoup. Leur but est de s'adresser à une France plus périphérique que celle touchée par les syndicats classiques", poursuit Gaël Brustier.

Attention aux débordements. Selon les spécialistes, le mouvement pourrait au moins durer autant de temps que la mobilisation contre la loi Travail. C’est-à-dire plusieurs semaines voire plusieurs mois, le temps qu'elle finisse son parcours parlementaire. Ce sont les éventuels débordements qui pourraient, en revanche, changer la nature du mouvement. Une poussée de tension envers les forces de l'ordre, une bavure policière ou une altercation violente avec l'extrême droite "changeraient la donne dans un sens ou dans l'autre. Soit cela solidariserait le mouvement, soit cela en ferait fuir", selon Eddy Fougier. "Lorsque l'on regarde le compte rendu de leurs assemblées générales, sur le site convergence des luttes par exemple, il y a des éléments troublants. Certains proposent de casser du matériel, de bloquer les voitures. Tout comme les 'zadistes', ce mouvement s'inscrit dans le registre de la 'désobéissance civile'. Je ne voudrais pas leur faire de procès. Mais il n'y a potentiellement pas que des nounours dans ce mouvement !", avertit le politologue.



Et politiquement, cela peut donner quoi ? Reste la question des conséquences politiques. 'Occupy Wall Sreet' semble avoir eu peu d'effets à long terme, même s'il a accouché d'un slogan qui marque encore les débats : "nous sommes les 99 % qui ne tolèrent plus l'avidité et la corruption des 1%". En Espagne, les indignés semblent avoir fait d'avantage d'émules. Cela s'est, politiquement, traduit par les succès électoraux de Podemos : le parti de  gauche radical, qui regroupe certains indignés dans ses rangs et reprend leur message, a fait une percée aux dernières législatives, en se hissant troisième force du pays avec 20,66% des voix. "'Nuit Debout' ne va pas se transformer en parti. En revanche, il est possible, probable, que certains essaient de donner des réponses en rapport avec ce mouvement", avance Gaël Brustier.

"Tous les sujets portés depuis le 31 mars peuvent avoir un impact dans le débat et dans la perception des électeurs. A gauche notamment, avec la loi Macron, la loi Travail, la déchéance de nationalité, les lignes bougent. Certains partis vont s'inspirer de 'l'esprit de la place de la République'", poursuit Eddy Fougier. "Ce mouvement s'inscrit aussi dans un mouvement 'd'ubérisation' de la politique : les citoyens veulent directement prendre une place dans le débat. Regardez le site Primaire.org, par exemple, où n'importe quel citoyen peut se présenter. Ou encore le mouvement La Transition, qui milite pour un 'candidat citoyen' à la présidentielle. Il y a un bouillonnement", analyse le chercheur de l'Iris. Qui conclut : "Pour l'heure, tous les partis qui essayent de s'ouvrir à la société civile, comme Nouvelle donne ou Nous citoyens, n'ont pas un succès dément dans les urnes. On est loin de la remise en cause du système, mais il va se passer des choses".

>> Retrouvez Eddy Fougier au micro de David Abiker dans c'est arrivé cette semaine, samedi à partir de 9h15 sur Europe 1.