Montigny-lès-Metz : "On ne peut pas oublier la mort d'un gosse", confie Chantal Beining

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Trente ans après le double-meurtre de Montigny-lès-Metz, le souvenir du petit Cyril ne quitte pas sa mère, Chantal Beining. 

TÉMOIGNAGE EUROPE 1

À 73 ans, Chantal Beining n'a rien perdu de sa détermination. Depuis trente ans, elle se bat de toutes ses forces pour faire éclater la vérité sur le double-meurtre de son fils et du petit Alexandre Beckrich, perpétré en 1986 à Montigny-lès-Metz, en Moselle. Mardi s'est ouvert le cinquième procès de cette terrible affaire, qui va se tenir jusqu'au 18 mai. Après Patrick Dils, acquitté, et Henri Leclaire, qui a bénéficié d'un non-lieu, c'est seul que Francis Heaulme, le "routard du crime", comparait sur le banc des accusés, pour l'assassinat des deux enfants de huit ans. 

"Tu serais peut-être marié, tu aurais peut-être des enfants". Le 3 août, Cyril aurait eu 39 ans. Très souvent, Chantal s'imagine la vie qu'il aurait pu mener, si celle-ci ne s'était pas arrêtée brutalement sur le talus d'une voie SNCF désaffectée, le 28 septembre 1986. Encore aujourd'hui, c'est à lui qu'elle s'adresse. À cette photo qui trône dans le salon, et qui rend éternel ce visage rieur. "Parfois je lui dis : 'Oh tiens, tu serais peut-être marié, tu aurais peut-être des enfants… Je ne sais pas où tu habiterais'. Je pense à tout ça…", confie-t-elle au micro d'Europe 1. Lorsqu'elle se rend sur la tombe de son enfant, Chantal répète inlassablement ces mots : "Cyril, Maman va se battre. Mais aide-moi !". "Mais il ne m'aide pas. Je me bats quand même, toute seule", souffle-t-elle.

"Je ne céderai pas". Chantal Beining impressionne. Son avocate, Me Dominique Boh-Petit, les journalistes, et tous ceux qui ont pu entendre le discours de cette femme blonde, terrassée mais patiente, tenace, et digne. En trente ans, l'espoir de découvrir enfin la vérité ne s'est jamais tari. "J'ai dit à mon avocate : 'Maître, je me bats. Vous venez avec moi et on se bat toutes les deux'. Je ne voulais pas laisser tomber. J'ai promis à mon fils que jusqu'au bout, je ne céderai pas", assure-t-elle. Au fil des procès, Chantal Beining est devenue la porte-parole des deux familles, meurtries par la perte de leurs enfants. C'est elle qui répond aux questions des médias, elle qui bataille pour aller jusqu'au bout de la procédure judiciaire. "C'est mon tempérament", balaye-t-elle. "Parfois, je baisse les bras. Pas pour mon Cyril, mais vous voyez, je veux déménager… Et puis je change d'avis parce que je n'ai pas le courage de le faire", admet-elle.

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Cyril Beining (à droite) avait 8 ans lorsqu'il a été tué. Sur cette photo, on le voit dans son polo rayé, le même qu'il portait le jour du double-meurtre. 

"Il faut voir comme je pleure et comme je ressasse". En trente ans, la vie de Chantal Beining a connu bien d'autres bouleversements. "Déjà, il y a eu un divorce. Et puis après, je suis tombée malade. Cancer. Tout a changé", raconte-t-elle. Aujourd'hui, elle alterne les bons et les mauvais jours. Lorsque nous l'avons rencontrée, quelques jours avant l'ouverture du procès, elle confiait avoir passé la matinée à pleurer. "Pourtant, je suis sous antidépresseurs", dit-elle. "Mon médecin traitant serait là, il vous dirait : 'Madame Beining, elle n'est pas pareille à la maison ou dans la rue'. Dans la rue, je vais plaisanter. Mais à la maison, il faut voir comme je pleure et comme je ressasse…"

"Mon gosse, il est mort ?". Sa voix s'étrangle encore quand elle raconte les derniers instants vécus aux côtés de "son" Cyril. À sa maman, qu'il surnommait affectueusement "Bibiche", il explique avoir été au bord de l'eau, être monté dans une barque. Cet après-midi-là, le garçonnet termine son goûter avant d'aller rejoindre son copain Alexandre à vélo. Ne le voyant pas rentrer, sa famille s'inquiète. "La police est venue me voir à 23 heures. J'ai demandé : 'mon gosse, il est mort ?' On m'a dit 'oui, il est mort'. C'est tout", se souvient-elle, avec la même émotion. "Le lendemain matin, j'attendais le journal sur le bord de la fenêtre. Le livreur ne m'a même pas regardé. Il m'a donné le journal, et j'ai lu 'Deux enfants assassinés le long de la voie ferrée'. La veille, je savais qu'il était mort, mais je ne savais pas de quoi. Je me rappelle de tout. Tout".

En colère après la justice. Chantal le dit sans détour : elle en veut à la justice. Outre les multiples rebondissements de cette affaire, elle regrette le manque de considération des juges à l'égard des victimes. "En trente ans, je n'ai vu que trois juges d’instruction. Dont un que j'ai vu en vitesse, et qui m'a dit 'je n'ai rien à vous dire'", déplore-t-elle. La mère de Cyril s'échine à dénoncer la destruction des scellées. Les vêtements des deux garçons ont été jetés juste après l'autopsie, et les pierres utilisées par le meurtrier ont été détruites, rendant impossibles les analyses qui pourraient faire avancer l'enquête aujourd'hui. Des dizaines de photos de la scène du crime ont par ailleurs disparu.

"Il faut qu'il m'explique comment il a fait". Les mêmes questions hantent Chantal. Au cours de ce nouveau procès, elle espère obtenir des réponses de la part de Francis Heaulme. Mais elle reste convaincue qu'il manque quelqu'un dans le box des accusés. "Il faut qu'il [Francis Heaulme] m'explique comment il a fait. J'ai encore regardé la photo où mon Cyril est sur le talus, sur le dos. Alexandre est sur le côté droit. Ils ne sont pas l'un à côté de l'autre. Comment il a fait pour tuer les deux ? Qu'il n'y en ait pas un qui se soit sauvé ? Henri Leclaire avait dit : 'il y en a un qui est parti, je lui ai couru après et je l'ai rattrapé par le bras'. Et Heaulme a toujours dit qu'il n'avait pas tué les enfants." Mardi, à la barre, Francis Heaulme a repété : "Montigny, ce n'est pas moi".

Trouver l’assassin de Cyril ne permettra pas complètement de refermer ses plaies. "On ne peut pas oublier la mort d'un gosse, surtout vu comment ça s'est passé", dit-elle, désabusée. Si Chantal Beining n'attend rien de Francis Heaulme, elle espère tout de la justice.