Manifestations contre la loi El Khomri : les policiers "n'en peuvent plus"

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Manifestations contre la loi El Khomri : les policiers "n'en peuvent plus"
@ AFP
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Les syndicats des forces de l'ordre montent au créneau pour dénoncer les violences dont ils sont eux aussi victimes en marge des manifestations contre la réforme du Code du travail.

Le ministre de l'Intérieur a dévoilé les chiffres mardi soir. En deux mois, près de 300 policiers et gendarmes ont été blessés dans le cadre de la mobilisation contre le projet de loi El Khomri. Alors que de nouveaux heurts violents ont eu lieu mardi entre la police  et les manifestants, la crainte d'une "bavure" ou d'un drame au sein de leurs équipes monte en puissance chez les forces de l'ordre. Exsangues, elles expriment leur ras-le-bol. "Les policiers sont mobilisés, ils n'en peuvent plus, ils sont stigmatisés par des confédérations syndicales, la CGT dernièrement", a déploré sur Europe 1 Jean-Claude Delage, secrétaire général d'Alliance Police Nationale. Une référence aux dernières affiches polémiques du syndicat, soupçonnées d'attiser la haine envers les forces de police.

Une manifestation de policiers le 18 mai. Et pour Jean-Claude Delage, la coupe est pleine. "Les policiers n'en peuvent plus. Après les attentats, aujourd'hui les casseurs", poursuit-il. Le syndicat majoritaire va d'ailleurs organiser le 18 mai prochain une mobilisation nationale pour "dire stop à la stigmatisation" et "parler des violences faites aux policiers". D'autres syndicats policiers rejoignent l'initiative, à l'instar de l'Unsa-Police, de Synergie Officiers et d'Unité SGP Police.



Il n'est pas exclu, selon nos informations, que ce rassemblement puisse se tenir… place de la République. 

Entendu sur Europe 1
On a vu des tirs de mortiers, des lances-amarres, des bombes artisanales… 

"Il y a une volonté de faire mal". Pris pour cibles par des "casseurs ultra-violents" selon les termes d'un communiqué du syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI), les policiers tirent la sonnette d'alarme. "On a atteint la limite de l'admissible, cela fait maintenant deux mois que ça dure. Il y a une volonté de faire mal. Ils utilisent maintenant des armes qui sont presque destinées à tuer. On a vu des tirs de mortiers, on a des lances-amarres, qui sont des armes redoutables, des bombes artisanales… ", dénonce aussi Thierry Spitz, du syndicat de police Alliance pour l'ouest de la France. Mardi, sept policiers et un gendarme ont été blessés lors d'une manifestation à Nantes, dont deux grièvement. L'un d'eux, une fois son casque de protection arraché, a été frappé au visage à l'aide d'une barre de fer.

"Il va y avoir un drame". "Si l'on n'agit pas très rapidement, il va y avoir un drame. Il faut très vite que nos autorités en prennent conscience", met en garde le syndicaliste. D'autant qu'en plein état d'urgence, les policiers sont usés alors même que leur mission est loin d'être achevée : "ils sont depuis des mois et des années sur la brèche, ils n'en peuvent plus. […] L'Etat doit prendre la mesure de cette fatigue psychologique et physique, parce qu'il y a l'Euro 2016, parce qu'il y a toujours le terrorisme, parce qu'il y a les casseurs, développe Jean-Claude Delage. La liberté de manifester, oui, mais certainement pas celle d'exposer les policiers comme c'est le cas en ce moment."

Des consignes trop floues. Surtout, les syndicats policiers réclament des ordres d'intervention plus fermes et plus rapides pour faire face aux casseurs. "On a un ministre qui nous soutient, mais qui nous dit en même temps qu'on n'a pas le droit à l'erreur. C'est extrêmement compliqué pour nous d'intervenir dans ces conditions. Dès qu'il y a un incident, on a l'Inspection générale de la police générale sur notre dos", s'inquiète Thierry Spitz. Par exemple, les forces de l'ordre sont désemparées face à la lenteur des ordres qui leurs sont parfois donnés.

"On se demande pourquoi on nous laisse des heures à attendre avant d'intervenir, avant que tout soit cassé. Cela devient compliqué à comprendre", abonde Jean-Claude Delage. Comme il y a quelques jours, lorsque des forces de l'ordre ont assisté au démontage d'un mur de béton à coups de marteau et de burin. Mais il a fallu une heure et demie pour qu'on leur donne l'ordre d'intervenir. Les manifestants les ont alors bombardé à l'aide de leurs armes artisanales.

Entendu sur Europe 1
Si l'on n'agit pas très rapidement, il va y avoir un drame

Bouteilles d'acide, harpons... Des policiers présents sur le terrain au sommet de la hiérarchie, le constat est le même : on a conscience que les "casseurs" veulent "casser du flic" par tous les moyens. "Aujourd’hui, ils n’ont plus qu’un but : provoquer le drame susceptible de déclencher une vague d’émotion et chercher à tuer des policiers", s'indigne dans un communiqué le Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI), pointant le matériel utilisé : bouteilles d'acide, harpons, boules de pétanque ou encore billes d'acier.

Interdire "Nuit debout" ? En revanche, ce sont sur les moyens à mettre en œuvre que divergent les avis des syndicats. Certains demandent l'interdiction pure et simple du rassemblement "Nuit debout", place de la République, qui dégénère régulièrement. Une solution fermement écartée par Bernard Cazeneuve, mardi devant l'Assemblée nationale. Depuis lundi, la préfecture de police de Paris a toutefois pris un arrêté interdisant la tenue du mouvement au-delà de 22 heures, dans la nuit de lundi à mardi.   

Des arrestations ou assignations à résidence en amont ? D'autres syndicats préconisent par exemple que l'on arrête en amont ou que l'on assigne à résidence les Black Blocs, s'ils étaient identifiés, ou les zadistes de Notre-Dame-des-Landes qui font régulièrement le déplacement jusqu'à Nantes pour participer aux manifestations. Selon les organisations syndicales nombre d'entre eux sont connus, fichés, par les services de renseignements.

En haut lieu, on explique que cela n'est pas si simple, que ce sont des groupuscules très organisés qui parviennent à dissimuler leurs projectiles, à changer leurs vêtements pour ne pas être repérés par les policiers. Et même si les forces de l'ordre ont de plus en plus recours à la vidéo, il est nécessaire d'apporter des preuves aux magistrats, ce qui est extrêmement compliqué.

Une dissolution des groupes d'extrême-gauche ? Le syndicat Unsa-Police, qui parle carrément dans son communiqué, de "tentatives d'assassinat", demande lui la dissolution des groupuscules d'activistes d'extrême-gauche. Mais, contrairement aux activistes d'extrême-droite, qui avaient été dissous après la mort de Clément Méric, en juin 2013, ceux d'extrême-gauche, eux, n'ont aucune existence légale. Quelles que soient les solutions qu'ils avancent, les policiers dénoncent une gestion des événements façon "deux poids, deux mesures" : ils rappellent ainsi que lors des manifestations du mariage pour tous près de 200 arrestations avaient été effectuées, alors qu'aucun blessé ni dégâts véritables n'avaient eu lieu. Dans le cadre des manifestations pour protester contre la loi El Khomri, 300 membres des forces de l'ordre ont été blessés pour à peine une centaine d'arrestations.

Du côté des manifestants, si l'on ne connaît pas le nombre exact de victimes, des violences ont aussi été recensées. Le 28 avril dernier, à Rennes, un jeune manifestant a ainsi perdu son œil après avoir reçu un tir de flash-ball dans le visage. Un mois plus tôt, à Paris, un lycéen avait été frappé d'un violent coup de poing par un policier, qui sera jugé prochainement.